Poutine accuse la Turquie de protéger le trafic de pétrole de l’EI
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Poutine accuse la Turquie de protéger le trafic de pétrole de l’EI

La Russie peaufine ses sanctions à l'égard de la Turquie en ciblant principalement 4 secteurs de l'économie turque

Vladimir Poutine le 24 septembre 2015. (Crédit : AFP/ RIA NOVOSTI / ALEXEI NIKOLSKY)
Vladimir Poutine le 24 septembre 2015. (Crédit : AFP/ RIA NOVOSTI / ALEXEI NIKOLSKY)

Vladimir Poutine a accusé lundi la Turquie de couvrir le trafic de pétrole auquel se livre l’organisation État islamique (EI) en Syrie, après avoir refusé de rencontrer à Paris Recep Tayyip Erdogan malgré l’insistance du président turc.

« Nous avons toutes les raisons de penser que la décision d’abattre notre avion a été dictée par la volonté de protéger ces chemins d’acheminement de pétrole vers le territoire turc, justement vers ces ports depuis lesquels il est chargé sur des navires-citernes », a lancé M. Poutine lors d’une conférence de presse en marge de la Cop21

Le président russe a affirmé que le pétrole produit par l’EI, qui représente l’une des principales sources de financement du groupe jihadiste, était « acheminé massivement, de manière industrielle, vers la Turquie ».

Moscou avait déjà accusé Ankara quelques jours après le crash de son avion, qui a abouti à la mort de deux militaires russes, de « protéger » les jihadistes de l’EI et de « gagner des centaines de millions et des milliards de dollars » en couvrant leur trafic.

Selon Vladimir Poutine, la plupart de ses interlocuteurs en marge de la conférence de Paris ont été d’accord sur le fait qu’il n’était « pas nécessaire » pour les autorités turques d’abattre l’avion russe, qui « ne menaçait pas la Turquie ».

Ces tensions mettent à mal le projet de coalition unique en Syrie portée par le président français François Hollande, qui s’est rendu jeudi à Moscou pour défendre cette idée auprès de M. Poutine.

« Nous défendrons toujours (l’idée d’une coalition élargie), mais nous n’y arriverons pas tant que certains utiliseront des groupes terroristes pour servir leurs intérêts politiques à court terme », a estimé lundi le président russe.

Vladimir Poutine a refusé de rencontrer lundi à Paris Recep Tayyip Erdogan malgré l’insistance du président turc, dont le pays va subir les sanctions économiques de Moscou.

Près d’une semaine après l’intervention au-dessus de la frontière turco-syrienne de deux avions de chasse turcs F-16 pour descendre en flammes un bombardier Soukhoï-24 de retour de mission, la grave crise diplomatique entre Moscou et Ankara ne connaît aucun signe de détente. La fièvre anti-turque continue en Russie où les médias d’Etat tirent à boulets rouges sur la Turquie, hier encore partenaire privilégié.

Ankara refuse de s’excuser et maintient avoir agi légitimement pour protéger son espace aérien. Pour leur part, les autorités russes accélèrent les représailles contre Ankara : elles ont détaillé lundi les sanctions économiques décrétées contre la Turquie, dont l’ampleur devrait être limitée mais l’impact réel.

Au Bourget, près de Paris, où il participait au sommet sur le climat de l’ONU, le président Barack Obama a appelé à une « désescalade » de ces vives tensions entre Moscou et Ankara, lors d’un entretien à huis clos avec son homologue russe Vladimir Poutine, a indiqué un haut responsable de la Maison Blanche.

L’embargo que la Russie compte imposer à la Turquie sera limité aux fruits et légumes mais pourra être élargi, ces premières mesures ne constituant qu’un « premier pas », selon deux responsables gouvernementaux russes.

Désirant éviter de nouvelles hausses de prix, alors que le pays a déjà subi une inflation spectaculaire en 2015, les autorités russes appliqueront « cette interdiction dans un certain délai (…) pour que les consommateurs et les commerçants aient le temps de trouver d’autres fournisseurs », a assuré le vice-Premier ministre Arkadi Dvorkovitch.

Selon les experts, la Turquie devrait surtout souffrir des restrictions imposées au secteur touristique, les mesures du gouvernement prévoyant l’interdiction de tous les vols charter entre les deux pays.

Rétablissement du régime des visas et interdiction pour les employeurs russes d’embaucher des Turcs seront aussi appliqués à partir du 1er janvier 2016.

Excuses

Malgré les appels insistants du président turc à rencontrer son homologue russe « en face à face », le Kremlin a exclu une fois de plus toute rencontre entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, qui se trouvent tous deux au Bourget, près de Paris, pour participer au sommet sur le climat.

Furieuse, la Russie accuse depuis l’incident la Turquie d’avoir partie liée avec l’organisation jihadiste Etat islamique (EI) et exige des excuses.

« Aucun Premier ministre turc, aucun président, aucune autorité ne s’excusera », a maintenu lundi le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu après avoir rencontré à Bruxelles Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’Otan, dont la Turquie est membre.

Le secrétaire général de l’Otan a une nouvelle fois appelé au « calme », mais a souligné que la défense de son espace aérien était « le droit souverain de la Turquie ».

Après avoir annoncé un renforcement de ses défenses anti-aériennes la semaine dernière, la Russie a par ailleurs prévenu lundi que ses bombardiers tactiques opérant au-dessus de la Syrie seront désormais équipés de missiles air-air.

La dépouille du pilote russe rapatriée

Parallèlement, le corps du lieutenant-colonel Oleg Pechkov, le pilote du Soukhoï Su-24 abattu, a été rapatrié lundi de Turquie en Russie.

Sa dépouille, remise aux autorités turques, avait été transférée dimanche de la région frontalière de Hatay (sud) jusqu’à Ankara, où une cérémonie s’était déroulée en présence de représentants russes.

Le lieutenant-colonel de 45 ans avait été tué alors qu’il retombait en parachute après s’être éjecté. Son navigateur, le capitaine Konstantin Mourakhtine, avait lui été secouru à l’issue d’une opération des forces spéciales russes et syriennes. Une première tentative de sauvetage avait coûté la vie à un soldat d’infanterie de marine.

Le pilote sera enterré à Lipetsk (500 km au sud-est de Moscou), où il résidait, ont rapporté les médias russes, qui précisent que cet officier avait grandi à Oskemen, aujourd’hui situé dans l’est du Kazakhstan. Formé dans une école militaire de Iékatérinbourg (Oural), Oleg Pechkov était marié et avait deux enfants de 8 et 16 ans.

Le 25 novembre, dès le lendemain de sa mort, Vladimir Poutine avait signé un décret décorant Oleg Pechkov, à titre posthume, et Konstantine Mourakhtine du titre de « Héros de la Fédération de Russie ».

Le capitaine Mourakhtine est actuellement hospitalisé dans un hôpital de Moscou, selon l’agence de presse russe Ria Novosti.

Les quatre secteurs de l’économie turque menacés par les sanctions russes

Les sanctions économiques infligées par la Russie à la Turquie en représailles à la destruction d’un de ses avions militaires vont peser sur l’économie turque, notamment le tourisme et l’agriculture, mais leur impact initial devrait rester limité.

Même s’ils s’opposent sur les crises en Syrie et en Ukraine, les échanges commerciaux entre les deux pays ont progressé ces dernières années. La Russie est le premier fournisseur de la Turquie, à cause de ses livraisons de gaz, et son troisième client.

Il y a un an, les présidents Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine s’étaient promis de tripler le volume de leurs échanges pour les faire passer de 32 milliards de dollars en 2013 à 100 milliards à l’horizon 2023.

Cet objectif semble aujourd’hui hors d’atteinte. La récente crise « est un revers majeur après une décennie d’efforts pour construire un partenariat commercial et énergétique », juge Lilit Gevorgyan, économiste à IHS Global Insight.

« L’impact économique des sanctions russes (…) sera probablement limité », juge toutefois William Jackson, de Capital Economics, en chiffrant les pertes turques à 4 à 4,5 milliards de dollars, soit 0,5 % de son produit intérieur brut.

Voici les quatre secteurs turcs les plus menacés par les représailles russes :

Tourisme

C’est la première cible du président Vladimir Poutine, la plus évidente. La Russie fournit le deuxième contingent de visiteurs annuel de la Turquie, derrière l’Allemagne : 4,12 millions en 2013 et 4,3 millions l’an dernier.

Avant même l’incident aérien, la dévaluation du rouble avait ralenti le flux des touristes russes vers leurs stations balnéaires turques favorites comme Antalya (sud). Selon les statistiques turques, leur nombre n’atteignait que 3,5 millions fin octobre, soit une baisse de 19 % par rapport à la même période de l’année précédente.

L’appel au boycott lancé par Moscou à ses concitoyens risque d’aggraver cette tendance, dont les conséquences devraient toutefois rester marginales.

« En prenant un exemple extrême, si aucun touriste russe ne venait en Turquie pendant toute l’année 2016, les pertes du secteur pourraient tourner autour de 3 milliards de dollars, soit 0,4% de son PIB », avance William Jackson.

Agriculture

Le vice-Premier ministre russe Arkadi Dvorkovitch a annoncé lundi que son embargo viserait d’abord les fruits et légumes turcs.

Les exportations de produits alimentaires turcs ont largement bénéficié de l’embargo décrété par Moscou contre les agriculteurs européens, en représailles aux sanctions financières de Bruxelles pour cause de crise ukrainienne. En 2014, le commerce bilatéral a progressé de 19% avec l’essor des exportations turques, à 4 milliards de dollars.

Là encore, les sommes en jeu sont limitées et, surtout, les mesures imposées par Moscou pourraient par ricochet aussi gêner son propre marché.

« Les producteurs turcs et les consommateurs russes vont sentir la différence », juge Lilit Gevorgyan, « les restrictions sur les produits turcs vont provoquer un effet inflationniste sur l’indice des prix déjà élevé de la Russie ».

Energie

La Russie est le principal fournisseur d’énergie de la Turquie (55% de ses besoins en gaz et 30% de ceux en pétrole) mais n’envisage pas pour l’instant de frapper le gouvernement islamo-conservateur turc dans ce secteur.

Son ministre de l’Economie Alexei Oulyoukayev n’a cependant pas exclu de viser deux projets d’infrastructure géants qui tardent déjà à démarrer et sur lesquels Ankara mise beaucoup.

Il s’agit de la première centrale nucléaire turque, dont la première pierre a été posée en avril à Akkuyu (sud) pour une entrée en service en 2020 (19 milliards d’euros) et du gazoduc Turkstream, censé remplacer le projet abandonné South Stream et permettre à Moscou de livrer son gaz en Europe sans passer par l’Ukraine.

Travaux publics

En 2014, environ 35 % des marchés du bâtiment et des travaux publics attribués par la Russie à des entreprises étrangères l’ont été à des groupes turcs, selon des statistiques de la banque centrale russe. La Turquie a notamment largement profité des chantiers engagés pour les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi l’an dernier.

Le numéro 2 du gouvernement russe Igor Chouvalov a déclaré lundi que, si les contrats signés avec les Turcs avant le 31 décembre étaient tous honorés, tout nouveau projet serait ensuite soumis à l’approbation des autorités.

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