Printemps arabe : La bande originale en dix chants révolutionnaires
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Printemps arabe : La bande originale en dix chants révolutionnaires

Les révolutionnaires à travers l'histoire se sont toujours rassemblés autour d'un hymne et en 2010-2011, le Printemps arabe n'a pas dérogé à cette tradition

Un manifestant égyptien se couvre la tête avec un drapeau lors d'une manifestation contre le président islamiste égyptien Mohammed Morsi sur la place Tahrir au Caire, lundi 1er juillet 2013. (AP Photo / Amr Nabil)
Un manifestant égyptien se couvre la tête avec un drapeau lors d'une manifestation contre le président islamiste égyptien Mohammed Morsi sur la place Tahrir au Caire, lundi 1er juillet 2013. (AP Photo / Amr Nabil)

Des « Freedom Songs » du mouvement américain des droits civiques à « Bella Ciao » des partisans italiens, les révolutionnaires à travers l’histoire se sont toujours rassemblés autour d’un hymne. En 2010-2011, le Printemps arabe n’a pas dérogé à cette tradition.

Les manifestants descendus en masse dans les rues de Tunisie fin 2010 puis progressivement dans d’autres pays ont produit des chants révolutionnaires galvanisants qui mêlent colère, humour et créativité, après avoir été longtemps réduits au silence.

Voici une liste de chants révolutionnaires ayant marqué le Printemps arabe dans dix pays théâtres de mouvements populaires, y compris lors de la deuxième vague de 2019.

TUNISIE – « Rais Lebled »

La Tunisie est la première à avoir connu une contestation populaire d’envergure contre le régime en place, faisant de « Rais Lebled » la bande originale du Printemps alors en devenir.

Le tube sombre et cru du rappeur « El Général » (Hamada Ben Amor de son vrai nom) brosse un tableau noir de l’état du pays sous Zine El Abidine ben Ali, avec en boucle cette phrase : « Monsieur le Président, votre peuple est en train de mourir. »

« Rais Lebled » (« le président du pays » en arabe) égrène tous les maux qui amèneront le vendeur ambulant Mohamed Bouazizi à s’immoler par le feu le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid (centre).

Le rappeur de 21 ans a publié sa chanson le 7 novembre, date anniversaire de l’accès au pouvoir de Ben Ali, en 1987.

Quelques jours après le début des manifestations, il sort un autre tube et sera brièvement emprisonné avant que la révolte ne renverse Ben Ali.

En 2011, Ben Amor sera classé parmi les 100 personnes les plus influentes de l’année par le magazine Time.

Sa carrière n’a jamais décollé mais sa chanson « Rais Lebled », source d’inspiration dans la région, est considérée comme « l’hymne du Printemps arabe ».

EGYPTE – « Irhal »

Les foules de la place Tahrir au Caire jubilant sur les airs du tube de Ramy Essam ont le mieux symbolisé l’euphorie des débuts du « Printemps » égyptien.

Le chanteur n’a que 24 ans lorsqu’il monte sur scène fin janvier 2011 pour dévoiler son tube devant les manifestants campant sur la principale place de la capitale.

« Je suis redevable à la révolution », dit-il.

« Avant 2011, je ne m’étais jamais perçu comme un musicien ou un artiste (…) : j’étais un manifestant muni d’une guitare qui pouvait l’utiliser comme outil au profit du mouvement », ajoute l’actuel trentenaire.

Inconnu du grand public jusqu’alors, Ramy Essam ne pouvait rêver d’une scène plus grande à l’époque et sa chanson « Irhal » (Dégage), qui vise directement le président Hosni Moubarak, devient vite l’hymne des révolutionnaires.

Si ses morceaux engagés l’ont propulsé sur le devant de la scène, ils lui ont aussi valu d’être arrêté et torturé.

« J’ai eu la chance de prendre part à cette révolution. Cela m’a appris la vie, la liberté », dit-il aujourd’hui à l’AFP, de Suède, où il s’est réfugié après l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fattah al-Sissi en 2013-2014.

LIBYE – « Zenga Zenga »

La révolte en Libye a engendré l’un des succès les plus improbables des soulèvements arabes : une vidéo virale mettant en vedette Mouammar Kadhafi dans un remix extravagant réalisé par… un Israélien.

Après la Tunisie et l’Egypte, le vent du changement n’a pas épargné le plus vieux dictateur régional, au pouvoir depuis 1969.

En février 2011, face à un soulèvement sans précédent, il prononce, l’air hagard, un discours télévisé décousu.

Le titre de la chanson provient du mot utilisé alors par Kadhafi pour désigner la « rue », lorsqu’il jure de « purifier la Libye » de l’ennemi, en traquant les contestataires dans chaque maison et chaque « rue ».

Devenu la risée de la Toile, les internautes relaient en boucle un remix intitulé « Zenga, Zenga », dans lequel des paroles de Kadhafi sont rythmées sur l’air d’une chanson du rappeur américain Pitbull.

Les Libyens sont moins enthousiasmés lorsqu’ils découvrent que la vidéo a été produite par un musicien israélien, Noy Alooshe. Cela n’empêche pas sa propagation sur YouTube, avec plus de cinq millions de vues.

YEMEN – « Hourriya »

Au début de la révolution souvent oubliée du Yémen, la chanson aux notes optimistes « Hourriya » (Liberté) de Khaled al-Zaher s’est imposée.

Combinant rythmes traditionnel et de samba, le refrain « Liberté, liberté, nous sommes un peuple libre », connait un bref succès début 2011. La chanson s’est démarquée d’une pléthore de chants révolutionnaires.

Le chanteur Khaled al-Zaher était déjà connu dans son pays pour ses chansons patriotiques et révolutionnaires. Mais sa renommée a connu le même destin que celui de la révolution yéménite, le lointain souvenir d’un bref espoir dans un pays déchiré par la guerre civile.

SYRIE – « Yalla Erhal ya Bachar »

La contestation en Syrie a été rythmée par une variété de chants révolutionnaires, souvent inspirés d’airs traditionnels.

L’un d’eux, une création originale devenue l’hymne incontesté du soulèvement, symbolise la volonté profonde de changement mais aussi le destin tragique du mouvement.

La vidéo nocturne et floue d’une foule massée dans la ville de Hama (centre) scandant des slogans contre le président Bachar al-Assad n’est pas sans rappeler le risque de mort encouru par chaque participant au rassemblement.

Ibrahim Qachouch, à qui l’on attribue l’écriture de « Yalla Erhal ya Bachar » (« Allez dégage Bachar »), devient alors le héros sans visage d’une lutte épique contre le régime.

Dans les zones contrôlées par les rebelles, le refrain entêtant qui qualifie Assad de « menteur » et « d’âne » est souvent diffusé à plein volume dans les minibus, entonné par les combattants en guise de cri de guerre, adopté comme sonnerie de téléphone.

Cette attaque en règle contre le président Assad, Qachouch l’a payée de sa vie. Quelques mois plus tard, celui qui fut baptisé « l’oiseau moqueur de la révolution » est retrouvé mort dans une rivière, la gorge tranchée, les cordes vocales arrachées.

En 2016, une enquête révèle qu’Ibrahim Qachouch n’était pas l’auteur de la chanson, composée par Abdel Rahmane Farhoud, qui s’est muré dans le silence après avoir appris la mort tragique de son collègue.

MAROC – « Iradat al Hayat »

La contestation au Maroc, connue sous le nom de « mouvement du 20-Février », a également eu son chant culte, un poème tunisien adapté en dialecte local et transformé en chanson par un rappeur de Casablanca.

« Iradat al Hayat » (« La volonté de vivre »), a été composée par le rappeur « Lhaqed » (« le rancunier ») à partir du célèbre poème d’Abou el Kacem Chebbi.

De son vrai nom Mouad Belghawat, l’artiste a purgé plusieurs peines de prison après la diffusion de clips et vit actuellement en Belgique, où il a obtenu l’asile politique.

IRAK – « Thayl Awaj »

L’Irak a connu un « Printemps tardif », qui a vu des dizaines de milliers de personnes défiler à travers le pays en octobre 2019. Il a été porté et résumé dans une chanson virale.

« Thayl Awaj » signifie « queue tordue » et fait référence, dans le jargon irakien, aux alliés politiques de Téhéran, considérés comme des « tentacules » du régime iranien.

La chanson et le clip sont diffusés sur la Deustche Welle dans le cadre du « Al Basheer Show », une émission satirique très populaire et influente dont l’animateur Ahmad al-Basheer est exilé en Jordanie.

Le clip met en avant tous les symboles du soulèvement – du « restaurant turc » devenu « centre de commandement » de facto des contestataires aux tuk-tuks transportant les blessés.

La vidéo est devenue extrêmement populaire, avec près de 15 millions de vues sur YouTube.

LIBAN – « Hela Ho »

Ce n’est sans doute pas le chant révolutionnaire le plus poétique, mais il est devenu l’un des plus repris lors du mouvement de contestation déclenché le 17 octobre 2019 au Liban.

« Hela ho » vise nommément dans des termes crus Gebran Bassil, gendre du président Michel Aoun, alors ministre des Affaires étrangères et chef du parti-clé de l’alliance au pouvoir. Et égraine les maux dénoncés par la rue : corruption, népotisme, incompétence.

Pendant des semaines, le refrain est repris par les manifestants et sur les réseaux sociaux. Il est inspiré d’un chant des années 1970 vulgarisé par les fans du géant égyptien du football Al-Ahly et de la célèbre chanson égyptienne multilingue « Ya Moustafa » (« Chérie, je t’aime »).

ALGERIE – « La Liberté »

Lorsque le rappeur algérien Soolking sort son tube « La liberté » en mars 2019, les rues d’Alger bouillonnent de colère et d’appels en faveur de la liberté et de la démocratie.

Co-produite avec le collectif Ouled El Bahdja, qui rassemble des partisans de l’Union sportive de la médina d’Alger (USMA) et constitue un des fers de lance du mouvement, la chanson devient vite virale.

Ecrite en français, elle touche toutes les composantes de la société représentées dans les rues d’Alger où les foules entonnent : « La liberté, la liberté, la liberté, c’est d’abord dans nos cœurs. »

L’hymne, qui a franchi les frontières, a totalisé près d’un quart de milliard de vues sur YouTube.

Grandi dans un faubourg d’Alger, Soolking connaît un succès post-révolution qui conforte son aura. Mais un concert au cours duquel une bousculade a fait plusieurs morts en août 2019 et un hommage sur les réseaux au défunt chef de l’armée Ahmed Gaïd Salah ont terni son image d’icône de la « révolution ».

SOUDAN – « Blood »

L’un des moments les plus forts des soulèvements arabes a eu lieu dans le centre de Khartoum en 2019, lorsque le rappeur soudanais Ayman Mao est monté sur scène.

Arrivé des États-Unis le 25 avril, l’artiste se rend directement de l’aéroport sur la place phare de la contestation.

Vêtu d’une casquette noire, il entonne « Blood », une de ses plus célèbres chansons, face à un océan de manifestants illuminant le ciel avec leurs smartphones. Après chaque phrase, la foule scande « Thawra » (« Révolution »).

L’énergie dégagée ce soir-là encourage les contestataires à poursuivre leur lutte malgré la répression.

Quelques semaines plus tard, le titre de ce qui est devenu l’hymne de la révolution prend son son sens premier. Le 3 juin, au même endroit, les forces de l’ordre y répriment dans le sang un rassemblement antipouvoir.

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