Que dirait Herzl d’Israël aujourd’hui ? Un documentaire propose une réponse éclairée
Dans "Theodor Herzl - The Man Behind Israel", David Baddiel retrace la vie du père du sionisme. Doublé par Stephan Fry, le film a été projeté en avant-première ce mois-ci au Royaume-Uni
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LONDRES – En Israël, rares sont les villes qui ne comptent pas de rue nommée en hommage à celui qui a inspiré la patrie juive. L’une des plus grandes villes côtières du pays porte même son nom : Herzliya.
Mais qui était exactement Theodor Herzl, et qu’aurait-il dit de son rêve devenu réalité, la création d’un État juif ?
Cette question est au cœur d’un nouveau documentaire co-écrit et co-interprété par le comédien et auteur David Baddiel, « Theodor Herzl — The Man Behind Israel ». Ce film d’une heure a été présenté en avant-première au siège de la BAFTA, à Londres, le 3 juillet, jour du 121e anniversaire de la mort de Herzl, à l’âge de 44 ans.
Herzl est mort près d’un demi-siècle avant la fondation de l’Etat d’Israël. Il est cependant considéré comme le père du sionisme moderne, le mouvement qui a ouvert la voie politique à une patrie juive. Dans le film, Baddiel suit Herzl depuis sa naissance et ses débuts à Budapest jusqu’à Vienne, où il a déménagé avec sa famille, est allé à l’université, a étudié le droit et a travaillé comme journaliste et auteur dramatique.
C’est le voyage de Herzl en France, où il a été envoyé en tant que journaliste, qui a véritablement fait émerger ses idéaux, dans le contexte de la vague d’antisémitisme déclenchée par l’affaire Dreyfus. C’est ce qui a cimenté l’engagement de Herzl en faveur d’une patrie juive, et l’a conduit à l’organisation du premier Congrès sioniste à Bâle en 1897.
Lors d’une table ronde, à l’issue de la projection, Baddiel a déclaré avoir été surpris par la vitesse à laquelle Herzl était passé de « dilettante » à « messie ».
« Il a l’idée [d’une patrie juive], il crée le Congrès, des centaines de milliers de personnes le rejoignent, et c’est la naissance du mouvement », a indiqué Baddiel. « Il est la première personne à avoir compris le rôle de catalyseur de l’antisémitisme en tant qu’expérience universelle pour les Juifs. »
Il est la première personne à avoir compris le rôle de catalyseur de l’antisémitisme en tant qu’expérience universelle pour les Juifs
Herzl était « attentif à l’important baromètre de l’insécurité des Juifs ». Sa vision était donc « principalement axée sur la sécurité », a ajouté Baddiel.
Baddiel, auteur de Jews Don’t Count, a indiqué avoir été fasciné lorsqu’il a été approché pour la première fois pour faire le film.
« C’est incroyable de voir à quel point cet homme a influencé l’histoire et, pourtant, les gens comme moi ne savent pas grand-chose de lui », a poursuivi Baddiel. « Herzl est au sionisme ce que [Karl] Marx est au communisme. Il est le gars qui a tout conçu. Les réalités historiques les plus importantes ont été prédites par lui ou sont arrivées à cause de lui. »
Et pourtant, l’héritage de Herzl est largement oublié en dehors du monde juif, a déploré Baddiel.
« De nombreux Juifs ont eu un grand impact sur le monde, et tout le monde se souvient d’eux : Marx, Freud, Einstein. Mais même si tous ces gens étaient à leur manière très juifs, leurs travaux et leurs réflexions ne concernaient pas les Juifs. Herzl a centré toute sa réflexion autour des Juifs, et il n’y a pas beaucoup de Juifs dans le monde. »
« Les possibilités de mettre en lumière Herzl en dehors d’Israël, où il y a beaucoup de Juifs, vont être assez limitées, car je ne sais pas si vous savez que les Juifs ne comptent pas », a déclaré Baddiel, faisant référence à son livre sous les rires de l’auditoire. « Désolé de vous le dire, mais c’est vrai. »
Pourquoi choisir des acteurs non-sionistes dans un film sur le père du sionisme ?
Les mots de Herzl, un homme de lettres prolifique, sont interprétés par le comédien anglais Stephen Fry durant des scènes d’animation sur la vie de Herzl.
Même si tous deux sont juifs, ni Fry ni Baddiel ne se considèrent comme sionistes. Mais peu importe, selon Sir Bernard Zissman, l’un des deux producteurs juifs du film et l’auteur du livre Herzl’s Journey: Conversations With a Zionist Legend paru en 2008.
Zissman, un ancien maire de Birmingham, a passé 17 ans à essayer de porter l’histoire de son « héros » à l’écran. Désormais âgé de 90 ans, il admet que certains peuvent considérer Baddiel comme un « choix controversé », mais il a toutefois estimé qu’il avait fait un excellent travail.
« Il n’est pas connu pour être sioniste, mais il croit en la création de l’État d’Israël. Ce en quoi il ne croit pas, c’est que chaque Juif doit nécessairement vivre en Israël », a expliqué Zissman au Times of Israel dans une interview conjointe sur Zoom avec l’auteur-compositeur britannique Geoff Morrow.
Morrow, dont les chansons ont été interprétées par Elvis Presley et Barry Manilow, a coproduit le film et composé une partie de la bande originale.
Selon Morrow, quelles que soient leurs positions politique, Fry et Baddiel sont profondément liés à leurs identités juives.
« À mesure que l’année avance, Stephen Fry, reconnaît cette sensation que rien, ni radio ni scanner, ne peut réellement identifier. C’est la même chose pour David Baddiel », a confié Morrow au Times of Israel. « C’était une partie importante d’eux-mêmes, ils ont juste senti qu’ils avaient besoin de le faire.” »
« Pour ma génération et la suivante, Theodor Herzl est un héros », a rapporté Zissman, au sujet de l’inspiration du film. « Mais j’ai trouvé assez surprenant que la jeune génération, celle de mes petits-enfants, ne connaisse pas vraiment Herzl. »
« S’ils se rendent en Israël, ils pourront visiter Herzliya, ils pourront marcher dans la rue Herzl, mais ils n’auront aucune idée de l’inspiration de cet homme », a-t-il ajouté. « C’est l’idée à l’origine du film : raconter la vie d’un homme à une jeune génération qui en sait si peu sur lui et sur ce qu’il a accompli. »
Je suis consterné par la façon dont le sionisme, ces derniers temps, semble s’être identifié à une organisation maléfique visant à détruire autant de Palestiniens que possible
Il était également important de réhabiliter le sionisme, qui est au cœur d’un débat de plus en plus toxique, a poursuivi Zissman.
« Je suis consterné par la façon dont le sionisme, ces derniers temps, semble s’être identifié à une organisation maléfique visant à détruire autant de Palestiniens que possible », a-t-il confié. « Ce n’est pas le but du sionisme. Le rêve de Herzl était de créer un refuge sûr pour les Juifs. »
Morrow a raconté avoir visité Israël pour la première fois en 1960, à l’âge de 18 ans.
« Quand l’avion a atterri et que le pilote a dit ‘Bienvenue en Israël’, tout le monde a applaudi. J’ai regardé autour de moi, et tout le monde pleurait, et j’étais étonné d’être moi aussi en train de pleurer », s’est-il souvenu.
« Je ne m’étais jamais rendu en Israël de ma vie, et pourtant j’ai eu ce sentiment. Cette émotion m’a fait me demander ‘Comment tout cela est-il arrivé ?’ C’est à ce – jeune – âge que j’ai entendu parler pour la première fois de Herzl, et c’est l’une des raisons pour lesquelles je voulais [m’impliquer dans le film]. »
Un film qui pourrait laisser un arrière-goût amer à certains
Étonnamment peut-être, le film ne comporte aucune image d’Israël à l’exception de quelques plans du conflit, de la tombe d’Herzl et d’une imposante statue avec son visage au bord de la route, à la sortie d’Herzliya.
Selon Zissman, ce n’était pas l’objet du film, dont la vente à des sociétés de distribution à travers le monde est actuellement en pourparlers.
« Le fil rouge du voyage de Baddiel était de suivre les traces de Herzl, à Budapest, à Vienne, à Paris et en Russie », a-t-il précisé.
Le documentaire comprend également des commentaires d’experts et d’universitaires, notamment le politicien israélien et ancien refuznik soviétique Natan Sharansky, ainsi que des témoignages de survivants de la Shoah et de Palestiniens concernant leur vision du rêve de Herzl. Présenté comme une « fenêtre nuancée sur les origines de l’idée du sionisme moderne », il pose ce que Zissman décrit comme « plusieurs questions gênantes ».
La plus gênante de toutes est venue de Ghada Karmi, une universitaire, médecin et autrice palestinienne qui critique sévèrement Israël et le sionisme.
« Si vous observez l’État d’Israël actuel, vraiment, cela en valait-il la peine ? », s’interroge-t-elle. « Toute cette souffrance ? Tout ce bain de sang ? Tous ces orphelins ? Tous ces camps de réfugiés ? Toute l’instabilité dont souffrent les Juifs dans d’autres pays ? »
Karmi exprime néanmoins une lueur d’optimisme, affirmant que la « seule réponse » est que « nous devons apprendre à vivre ensemble dans l’égalité et, espérons-le à temps, dans la paix et l’harmonie. »
Zissman a admis que Morrow et lui se trouvaient « tous deux mal à l’aise avec certains éléments abordés dans le film. »
Mais, a-t-il ajouté, « lorsque Ghada dit ‘cela en valait-il la peine ?’, la réponse est ‘oui, cela en valait la peine’. »
« Elle fait le commentaire suivant : ‘Ce que vous avez fait, c’est sauver un peuple persécuté pour, en fait, créer un autre peuple persécuté, celui des Palestiniens’. Je ne sais pas si je suis ou non d’accord avec ça, mais nous n’avons pas hésité à montrer une autre facette de l’histoire. »
« Nous voulions montrer une vision impartiale de la situation actuelle. C’est pour cette raison qu’à la fin, vous n’avez pas cette sensation que tout est merveilleux, parce que ce n’est pas nécessairement le cas », a ajouté Morrow.
Donc, en réponse à la question ultime : qu’aurait dit Herzl de l’Israël d’aujourd’hui ?
« À mon avis, il aurait pensé : ‘Mon rêve a été réalisé. Les nations du monde et l’ONU en novembre 1947 ont voté pour la création de l’État d’Israël. C’est ce que je voulais, c’est la première victoire' », a déclaré Zissman.
« Est-ce que tout a fonctionné exactement comme je le voulais ? Il n’y a aucun doute à ce sujet. Si des Juifs ont des problèmes – comme cela a été le cas en Éthiopie, dans d’autres pays arabes – ils sont secourus, récupérés et installés en lieu sûr, chez eux », a poursuivi Zissman.
« C’était le rêve de Herzl, et il a été réalisé. »
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