Qu’en est-il 5 ans après les accords d’Abraham ?
Si ces accords historiques ont fait preuve de résilience avec la guerre à Gaza, l'attitude de Jérusalem depuis le 7 octobre amène certains à se demander si Israël cherche à devenir une puissance hégémonique plutôt qu'un partenaire
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Le 15 septembre 2020, à la Maison Blanche, les ministres des Affaires étrangères de Bahreïn et des Émirats arabes unis ont rejoint le président américain Donald Trump et le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Depuis un balcon donnant sur la pelouse sud, ils ont imaginé une région transformée.
Abdullah bin Zayed, ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, a prédit à cet accord « des répercussions qui se feront sentir dans toute la région ».
« Le Moyen-Orient est depuis trop longtemps rongé par les conflits et la défiance, qui entraînent des destructions incommensurables », a déploré Abdullatif al-Zayani, ministre des Affaires étrangères de Bahreïn.
Cinq ans plus tard exactement, bin Zayed assistait à une autre réunion, qui soulignait le peu d’évolution survenu depuis au Moyen-Orient. Rassemblés la semaine dernière au Qatar, au lendemain de la frappe israélienne manquée visant les dirigeants du Hamas, les hauts responsables de près de 60 pays, parmi lesquels l’Iran, ennemi juré d’Israël et les trois pays qui avaient, il y a exactement cinq ans, normalisé leurs relations avec l’État juif, ont publié à l’issue de leur sommet une déclaration commune exhortant « tous les États à prendre toutes les mesures légales et pertinentes possibles afin d’empêcher Israël de poursuivre ses actions à l’encontre du peuple palestinien », notamment « en réexaminant leurs relations diplomatiques et économiques avec Israël, et en engageant des poursuites judiciaires à son encontre ».
Cinq ans après la signature des accords d’Abraham, on constate la présence de signes encourageants quant au futur de la région. Mais, par ailleurs, force est de constater que la normalisation des relations n’a pas répondu aux attentes exaltées qui avaient été exprimées à la Maison Blanche en 2020, et que les attaques perpétrées par le Hamas le 7 octobre 2023 ont déclenché des processus qui mettent ces relations à rude épreuve.
« De nombreux événements se produisent dans le cadre du processus global, qui viennent nous distraire, nous retarder, nous stopper », a reconnu Eitan Naeh, ambassadeur d’Israël à Bahreïn jusqu’au mois dernier. « On s’écarte du chemin, puis on y revient, mais tout ce temps, on va quelque part. Notre destination est à mon sens assez claire – à condition de ne pas avoir à faire face à un massacre perpétré un samedi par le Hamas, ou à une pandémie mondiale. »
Optimisme et inquiétude
Jusqu’à l’invasion et au pogrom perpétrés par le Hamas, les accords d’Abraham ont connu trois années de stabilité relative.
Sous le gouvernement de Naftali Bennett et Yair Lapid, les relations ont rapidement progressé, les deux responsables ayant rendu visite aux trois nouveaux alliés arabes d’Israël. Lapid a reçu leurs ministres des Affaires étrangères en Israël à l’occasion du Forum du Néguev, au cours duquel des accords ont été signés dans différents secteurs.
« Nous avons mis en place une ambassade, construit une équipe et élaboré l’infrastructure nécessaire aux relations en termes de dialogue avec les dirigeants et les responsables des principaux organismes du pays, à savoir le ministère des Affaires étrangères, le ministère des Finances, le Premier ministre, le Palais royal, les appareils de sécurité », a rapporté Naeh au sujet du travail accompli à Bahreïn. « Et, naturellement, le monde des affaires, la jeunesse. Le dialogue avec les médias, les journalistes. »
Mais même avant la guerre, des indices clairs laissaient penser que les accords seraient confrontés à des défis sur le long-terme.
Selon différents sondages, la popularité de ces accords dans les opinions publiques des nouveaux alliés d’Israël était en baisse. En novembre 2020, d’après un sondage du Washington Institute, 45 % des Bahreïnis avaient une opinion très ou plutôt positive des accords, un soutien qui s’est progressivement érodé jusqu’à atteindre un maigre 20 % en mars 2022.
Une tendance à la baisse également observable aux Émirats arabes unis. Les 49 % de la population qui désapprouvaient les accords d’Abraham en 2020 ont vu leurs rangs augmenter, passant à plus des deux tiers en août 2022. Selon Arab Barometer, en outre, seuls 31 % des Marocains étaient à cette époque favorables à la normalisation.
À la fin de l’année 2022, lorsque Netanyahu et ses alliés d’extrême droite sont arrivés au pouvoir, les relations se sont nettement dégradées. Le Forum du Néguev n’a pas été reconduit, et les visites de haut niveau se sont arrêtées. Aucun haut responsable bahreïni, émirati ou marocain ne s’est rendu en Israël.
Cette tendance générale comportait toutefois des aspects positifs, et certaines relations se sont même développées.
Le Maroc, dont l’accord de normalisation des relations avec Israël ne s’inscrit pas officiellement dans le cadre des accords d’Abraham, n’a pas connu de ralentissement majeur avec le gouvernement actuel. Malgré le refus de Rabat de convoquer le deuxième Forum du Néguev en raison des violences en Cisjordanie, Netanyahu, en 2023, après que le roi Mohammed VI l’a invité dans son pays, a annoncé la reconnaissance par Israël de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental.
Israël a nommé son tout premier attaché militaire auprès du royaume. Le président de la Knesset et le ministre de l’Intérieur ont pour leur part effectué des visites officielles à l’occasion de la signature de différents accords.
La visite à Bahreïn, en septembre 2023, de l’ancien ministre des Affaires étrangères Eli Cohen a constitué un indice clair de l’évolution des relations avant l’invasion du Hamas, un mois plus tard. Cohen avait alors tenu des réunions très médiatisées avec le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères et le ministre des Finances, visité une exposition de photographies réalisées par de jeunes Bahreïnis qui s’étaient rendus en Israël, et dîné avec 250 invités locaux, parmi lesquels des chefs d’entreprise de premier plan.
La paix en temps de guerre
Que la guerre prolongée à Gaza et dans d’autres théâtres d’opérations au Moyen-Orient ait mis à rude épreuve les accords d’Abraham n’a rien de surprenant.
Il y a, tout comme avant la guerre, des raisons d’être optimiste et des signaux d’alerte.
La Jordanie, malgré les critiques incessantes visant la politique israélienne à Gaza formulées depuis le début de la guerre dans les déclarations officielles de ses partenaires arabes, est l’unique pays à avoir officiellement rappelé son ambassadeur en Israël pendant cette période. Le mandat de l’ambassadeur de Bahreïn, Khaled Al Jalahma, a expiré cet été. Manama n’a pas encore nommé de remplaçant.
Les ambassadeurs égyptien et marocain, s’ils ont évité les événements publics et les médias, font toutefois régulièrement la navette entre les deux pays, poursuivant leurs tâches en coulisses.
L’ambassadeur des Émirats arabes unis, Mohammed Al Khaja, a évité les médias, mais a pris part à des événements à haute visibilité. En mai, lors de la réception officielle du président à l’occasion de la fête de l’indépendance, il était notamment assis aux côtés d’Isaac Herzog. Il a embrassé Jon Polin alors que sa femme Rachel parlait de leur fils Hersch, exécuté par le Hamas en août dernier.
Le fait que ces nouvelles relations diplomatiques aient survécu à deux ans de guerre à Gaza ainsi qu’au flot incessant d’images illustrant les souffrances des Palestiniens diffusées jusque dans les foyers des populations témoigne de leur solidité.
L’augmentation considérable, malgré le changement de ton dans les relations, du commerce bilatéral d’Israël avec ces trois pays doit être souligné. Ainsi, selon l’Abraham Accords Peace Institute, par rapport à la même période en 2023, le commerce bilatéral avec Bahreïn au cours des sept premiers mois de 2024 a connu une hausse de plus de 900 %, celui avec les Émirats arabes unis a augmenté de 4 % et celui avec le Maroc, de 56 %.
Le fait que ses nouveaux partenaires ne sont pas des démocraties dans lesquelles les administrations sont régulièrement renouvelées peut être considéré comme jouant en faveur d’Israël. Les mêmes dirigeants qui ont pris la décision de normaliser les relations sont toujours au pouvoir, et aucun n’est prêt à admettre qu’il aurait commis une erreur stratégique en 2020.
« Si nous avons réussi une chose, c’est bien de préserver les relations, ou tout au moins de maintenir un niveau de dialogue aussi élevé que possible à tous les échelons », a déclaré Naeh.
Pendant la guerre, les Émirats arabes unis ont accueilli plusieurs personnalités israéliennes de premier plan. Il s’agit toutefois majoritairement des figures de l’opposition comme Lapid et Bennett.
Plus récemment, le pays a reçu des représentants du gouvernement. Le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar s’est notamment rendu à Abou Dhabi en avril pour rencontrer son homologue émirati. Au début du mois, la vice-ministre des Affaires étrangères, Sharren Haskel, s’est entretenue avec des ministres de rang intermédiaire à Abou Dhabi.
« Il ne s’agit pas d’une amélioration des relations bilatérales », a mis en garde Moran Zaga, spécialiste du Golfe chez MIND Israel. « Les communiqués officiels publiés à la suite de la visite du ministre portaient tous sur la question palestinienne et sur la nécessité d’aider les Palestiniens. Ils se servent d’Israël pour aider les Palestiniens, et c’est en ce sens que les communiqués ont été formulés. »
Les Émiratis sont profondément engagés dans tous les secteurs de l’aide à Gaza, incluant les usines de dessalement, les convois humanitaires, les largages aériens ou encore les hôpitaux de campagne. Les groupes de réflexion des Émirats arabes unis ont également abordé le sujet du rôle du pays dans la reconstruction de Gaza après la guerre.
Et pourtant, même le nouvel intérêt porté par les Émirats arabes unis aux Palestiniens constitue une opportunité pour Israël. Pour les Émirats arabes unis, jouer un rôle de premier plan à Gaza et dans le théâtre palestinien est un enjeu national. L’aide qu’il faudra fournir à la bande de Gaza à l’issue des combats présente un intérêt économique. De même, en prenant la tête de la reconstruction, les Émirats arabes unis enverront un signe de leur leadership dans la région. Et, surtout, les dirigeants émiratis peuvent ainsi montrer au public les avantages que leurs relations avec Israël permettraient d’apporter aux Palestiniens.
Leurs relations préexistantes avec Israël leur permettent d’être impliqués dans tous les aspects de l’aide humanitaire. Ils bénéficient ainsi d’une plus grande facilité d’accès à Gaza que les autres acteurs régionaux.
Pourquoi prendre le risque ?
Le sommet organisé la semaine dernière à Doha n’est pas le seul indice de l’incertitude teintant le succès à long terme de ces relations.
Si les touristes israéliens continuent de voyager, notamment vers les Émirats arabes unis, on ne constate pas de flux réciproque de touristes arabes. Les initiatives interpersonnelles ont également été interrompues en raison de la guerre.
La majorité des projets économiques communs sont désormais à l’arrêt. Ceux qui sont encore en cours sont menés dans la plus grande discrétion. Si les entreprises des secteurs prioritaires pour les gouvernements arabes (défense, technologies alimentaires, cybersécurité) continuent de conclure des accords, d’autres se tournent vers de nouveaux horizons.
« Si vous n’avez pas besoin d’Israël pour ça, alors pourquoi prendre le risque ? », s’est interrogé Joshua Krasna, directeur du Centre pour les politiques énergétiques émergentes au Moyen-Orient.
« Le profil de la relation risque de se dégrader encore davantage », a-t-il averti.
Le nouvel Iran
Israël a toujours considéré sa puissance militaire et ses services de renseignement comme la raison principale pour laquelle les nations arabes cherchent à établir des liens avec l’État juif. Il lutte militairement depuis des années contre l’influence iranienne dans la région. Depuis le 7 octobre, Israël a vu ses efforts visant à affaiblir la république islamique et ses proxies couronnés de succès.
« Un Israël fort est un atout pour la région », a affirmé Naeh. « Je suis convaincu qu’ils en sont conscients. À qui un État juif faible profiterait-il vraiment ? »
Mais Israël pourrait désormais abuser de cet atout.
Les partenaires arabes d’Israël ont compris les raisons pour lesquelles l’État juif est entré en guerre à Gaza et au Liban, et ainsi que celles pour lesquelles il a mené des frappes visant les Houthis au Yémen.
S’ils se sont réjouis de voir Israël mettre un terme au programme nucléaire et balistique iranien au cours de la guerre de 12 jours en juin, ces partenaires de l’État juif dans le Golfe craignaient toutefois que l’Iran ne se retourne contre eux, pour tenter de forcer les États-Unis à contenir Israël.
En juillet, les frappes menées par Israël à proximité du palais présidentiel syrien et visant à obliger le nouveau gouvernement de Damas à protéger les Druzes à Soueïda ont également suscité l’inquiétude, d’autant plus que, d’une part, le bloc pro-occidental au Moyen-Orient s’efforce de soutenir le gouvernement d’al-Sharaa et que, d’autre part, Israël était alors en pourparlers confidentiels avec Damas.
La frappe israélienne sur le Qatar a franchi la ligne rouge, en tant qu’attaque portée contre un État non ennemi, qui entretient des relations avec l’État juif depuis des décennies.
« De leur point de vue, Israël est un élément incontrôlable dans la région », a expliqué Krasna. « Israël a étendu hors de son sol les actions qu’il juge nécessaires à sa sécurité, et se considère désormais comme autorisé à recourir à la force partout où il estime que ses intérêts sont menacés dans la région, sans grand souci de toute considération diplomatique. »
« Les campagnes militaires menées après le 7 octobre, touchant Gaza, le Liban, la Syrie, le Yémen et culminant avec l’attaque directe et sans précédent d’Israël contre l’Iran, ont conduit de nombreux responsables du Golfe à une même conclusion : Israël ne cherche plus seulement à dissuader, mais désormais à dominer », ont rapporté le chercheur émirati Mohammed Baharoon et Alex Vatanka, du Middle East Institute.
« La menace iranienne a été considérablement réduite. Israël, désormais, constitue un nouveau défi pour la stabilité de la région, soulevant des questions fondamentales au sujet des accords. »
Les partenaires régionaux d’Israël se posent la question de savoir jusqu’où le pays est prêt à aller, après le 7 octobre. « Si Israël décide qu’Abou Dhabi ou Dubaï représentent une menace, qui l’empêchera d’agir dans ces endroits ? », a demandé Krasna.
Le fait que les partenaires arabes d’Israël pourraient payer le prix des frappes israéliennes en Iran et dans tout le Moyen-Orient est également un sujet d’inquiétude.
La possibilité qu’Israël annexe certaines parties de la Cisjordanie en riposte à la vague de reconnaissances, par les nations occidentales, d’un État palestinien cette semaine, offre aux dirigeants de la région une raison supplémentaire de s’inquiéter, non seulement parce qu’ils pourraient être contraints de prendre des mesures contre Israël, mais aussi parce qu’ils doutent de la capacité des dirigeants israéliens à dépasser les manœuvres tactiques et politiques de la coalition pour faire avancer une vision d’un Moyen-Orient stable et réformé. Israël a fait la paix avec des royaumes et des émirats autocratiques, dotés d’une tolérance limitée à l’égard des exigences d’une politique démocratique chaotique.
Malgré tous ces défis, les diplomates israéliens restent convaincus qu’ils pourront faire progresser la situation… une fois que la guerre sera terminée.
« Les fondations ont été posées », a déclaré Naeh. « Nous devrons bien sûr continuer à les entretenir. Nous devrons reconstruire. Nous devrons faire preuve de patience. »
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