Qui est la famille Sackler au centre de la crise des opioïdes ?
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Qui est la famille Sackler au centre de la crise des opioïdes ?

La famille de philanthropes juifs, qui a fondé Purdue Pharma, est devenue célèbre pour avoir entraîné des addictions à l'opium massives. Ses dons seront-ils dorénavant rejetés ?

Des visiteurs de l'aile Sackler au Metropolitan Museum of Art de New York, le 28 mars 2019 (Crédit : Spencer Platt/Getty Images)
Des visiteurs de l'aile Sackler au Metropolitan Museum of Art de New York, le 28 mars 2019 (Crédit : Spencer Platt/Getty Images)

NEW YORK (JTA) — Dans les années 1930, Mortimer et Raymond Sackler étaient partis faire leurs études de médecine en Ecosse parce que, disaient-ils, les universités américaines ne les accepteraient pas parce que Juifs.

Quatre-vingt ans plus tard, les institutions universitaires et culturelles du monde entier sont en train de décider si elles doivent rejeter les enfants des deux frères. Et ce n’est pas en raison de leur religion, mais à cause du drame dont ils sont à l’origine.

Mortimer et Raymond Sackler sont feu les patriarches d’une famille américaine actuellement vivement critiquée pour son rôle central dans la crise des addictions aux opioïdes, qui a entraîné des centaines de milliers de morts chez les Américains. C’est la firme pharmaceutique créée par les deux frères, Purdue Pharma, qui fabrique l’OxyContin – l’un des plus importants médicaments à base d’opium du marché.

Mortimer s’est éteint en 2010 et Raymond en 2017. Aujourd’hui, leurs veuves – aux côtés de cinq de leurs enfants et de l’un de leurs petits-enfants – sont poursuivis en justice par trois Etats américains pour être à l’origine d’une série de pratiques frauduleuses et fallacieuses dans la commercialisation de l’OxyContin. Purdue a conclu un arrangement judiciaire avec l’état de l’Oklahoma, au mois de mars, qui atteint les 270 millions de dollars.

Avant de devenir célèbre pour ses analgésiques, la famille Sackler était connue pour sa philanthropie. Aujourd’hui, des musées et des écoles s’interrogent sur ce qu’ils doivent faire avec les bâtiments, les facultés ou les chaires qui portent son nom. Deux institutions juives, dont l’université de Tel Aviv, sont également face à ce dilemme. (Un troisième frère, Arthur, était mort en 1987 – année où ses frères lui avaient racheté ses parts – soit neuf ans avant l’introduction de l’OxyContin en 1996. La famille d’Arthur, qui se prête également à des activités de philanthropie, a pris ses distances face au médicament à l’origine du scandale).

Sur cette photo, des familles et des amis ayant perdu un proche dans des overdoses d’OxyContin et autres opioïdes laissent des boîtes de pilules devant le siège de Purdue Pharma en signe de protestation à Stamford, dans le Connecticut, le 17 août 2018 (Crédit : AP Photo/Jessica Hill, File)

Les frères Sackler étaient les fils d’immigrants juifs venus de Pologne et d’Ukraine.

Arthur Sackler, l’aîné, était né en 2013 de parents épiciers installés à Brooklyn à leur arrivée aux Etats-Unis. Mortimer et Raymond avaient respectivement vu le jour en 1916 et en 2020. Les frères étaient devenus psychiatres : Arthur avait obtenu son diplôme à l’université de New York et les deux autres frères avaient fait leurs études de médecine en Ecosse.

Arthur avait vécu à Manhattan, Mortimer à Londres et en Suisse et Raymond à Greenwich, dans le Connecticut.

Ils avaient transformé une petite firme pharmaceutique en empire.

En 1952, ils avaient acheté Purdue-Frederick, une petite entreprise de médicaments de New York qui devait devenir ultérieurement Purdue Pharma. A l’époque, elle produisait des laxatifs.

Mais tout avait changé en 1996 lorsque la compagnie avait commencé à commercialiser l’OxyContin, un analgésique sur ordonnance. Ce médicament avait été considéré comme plus sûr que d’autres alternatives en raison de sa libération dite contrôlée dans le sang du patient – dans lequel il pénétrait graduellement.

Selon un reportage réalisé sur la famille en 2017 par le New Yorker, la FDA (Food and Drug Administration) avait estimé que ce médicament présentait moins de risques d’addiction en raison de cette libération graduelle, et ce, même si Purdue s’était refusé à effectuer des études cliniques sur l’efficacité du médicament, avait noté le journal.

Christine Gagnon de Southington dans le Connecticut manifeste avec des familles et des amis ayant perdu un proche suite à des overdoses d’OxyContin et autres ipioïdes au siège de Purdue Pharma LLP à Stamford, dans le Connecticut, le 17 août 2018 (Crédit : AP Photo/Jessica Hill)

OxyContin était prescrit pour un vaste spectre de douleurs et aura fait de la famille Sackler la 19e plus grosse fortune des Etats-Unis, pesant 13 milliards de dollars, selon Forbes. L’année dernière encore, huit membres de la famille Sackler siégeaient au conseil d’administration de Purdue.

Mais alors que le bilan humain de la crise des addictions s’est imposé récemment – une prise de conscience tardive due en grande partie, ont regretté les inspecteurs, au fait que les dangers de l’addiction à l’OxyContin avaient été minimisés ou dissimulés – le nom de Sackler est devenu synonyme de controverse. Plus aucun membre de la famille ne siège au conseil d’administration de l’entreprise.

Ils sont dorénavant poursuivis pour avoir commercialisé de manière trompeuse et agressive un médicament entraînant une forte dépendance.

Les plaintes déposées à New York, dans le Massachusetts et dans le Connecticut accusent la famille Sackler d’avoir déployé une armée de commerciaux chargés de dépeindre l’OxyContin comme un traitement antalgique sûr tout en étant conscient de son potentiel addictif.

« La base de cette affirmation de réduction du risque de dépendance était entièrement théorique et elle ne se basait sur aucune recherche, donnée ou soutien scientifique empirique et la FDA a finalement retiré cette formule de l’étiquette de l’OxyContin en 2001 », dit la plainte déposée au mois de mars par l’Etat de New York. « Néanmoins… Purdue a fait de ce risque réduit de dépendance et d’abus le cœur de ses efforts de commercialisation ».

Un panneau accueille les visiteurs dans l’aile Sackler du Metropolitan Museum of Art à New York City, le 28mars 2019 (Crédit :Spencer Platt/Getty Images/AFP)

Le litige, ainsi que la couverture du scandale, ont montré que Richard Sackler, l’ancien président de Purdue, avait tenté d’incriminer les patients dépendants pour la crise de l’addiction croissante. Dans un courriel écrit en 2001, il avait écrit que « nous devons frapper ceux qui abusent du médicament de toutes les manières possibles. Ce sont eux les coupables et ce sont eux le problème. Ce sont des criminels dangereux ».

Le New Yorker, ainsi que d’autres articles détaillés consacrés à Purdue et à la crise des addictions, ont trouvé des preuves de pratiques douteuses de la part de la compagnie. Purdue aurait ainsi menti aux médecins sur le potentiel addictif du médicament et recommandé des dosages, encourageant également les médecins à prescrire OxyContin quand ce n’était pas nécessaire.

« Il a dit à la compagnie : ‘Nous allons évaluer notre traitement par une prescription basée sur l’intensité en revoyant les prescriptions de dosage à la hausse », a expliqué Barry Meier, auteur du livre « Pain Killer », concernant Richard Sackler, sur The Daily, le podcast du New York Times. « C’était une famille qui… ne se contentait pas de compter toutes les pilules vendues, mais qui s’assurait également que chaque pilule vendue présentait la plus grande force, parce que ça allait rapporter le plus de dollars ».

En plus de Richard Sackler, la plainte nomme la veuve de son père Raymond, Beverley, son frère Jonathan et son fils David, qui ont tous siégé au conseil d’administration. Sont également désignés Theresa, la veuve de Mortimer Sackler, ses filles Kathe et Ilene, et son fils Mortimer David Alfons Sackler. Tous étaient également au conseil d’administration.

Aujourd’hui, certains bénéficiaires rejettent leurs dons.

Le bâtiment qui accueille la faculté de médecine Sackler à Tel Aviv ( Crédit : CC BY, Ron Almog, Flickr)

La famille Sackler a utilisé sa richesse pour financer les secteurs de l’éducation, de la recherche et des arts. Elle a donné des fonds au Metropolitan Museum of Art à New York, au Tate Modern de Londres et au Louvre, à Paris. Elle a fondé des instituts au sein des universités de Columbia et de Yale, entre autres.

Et dans le monde juif, il y a l’école de médecine de l’université de Tel Aviv ainsi que des douzaines de divisions Sackler dans l’école. Il existe également un escalier Sackler au musée juif de Berlin.

Certaines institutions qui avaient accepté les largesses des Sackler ont fait savoir que ce ne serait plus le cas, notamment le musée de Berlin, le musée Guggenheim à New York City et le Tate. La National Portrait Gallery de Londres, s’entendant avec la famille, a annulé une donation qui était prévue cette année.

Mais l’université de Tel Aviv, pour sa part, a fait savoir qu’elle ne changerait pas le nom de la faculté de médecine pour le moment – ni celui d’aucune des 30 entités et plus à l’école qui portent le nom de la famille. En 2013, l’ambassadeur israélien aux Nations unies remerciait encore la famille Sackler pour son soutien apporté à l’université de Tel Aviv.

« Sackler est une enseigne de l’université de Tel Aviv », avait déclaré, selon un communiqué de presse, son président de l’époque, Joseph Klafter. « Pratiquement chaque pas effectué sur le campus mène à une unité qui a bénéficié du soutien de Sackler ».

Cela va-t-il changer maintenant ? Selon une porte-parole, la donation a été faite à la faculté de médecine il y a 50 ans. Concernant le reste, l’université va attendre. Les institutions restituent rarement les dons qui ont déjà été dépensés, mais certaines disposent de clauses permettant de supprimer le nom des bienfaiteurs si l’argent a « une provenance illégale ou s’il a été acquis d’une manière non-acceptable au niveau social ».

« La famille Sackler a donné de l’argent il y a cinquante ans pour financer une faculté de médecine », a-t-elle écrit dans un courriel. « Le reste doit être maintenant résolu devant un tribunal américain ».

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