Saar peut-il éviter l’élection, inquiéter Netanyahu, éliminer le centre-gauche ?
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Analyse

Saar peut-il éviter l’élection, inquiéter Netanyahu, éliminer le centre-gauche ?

Le candidat au poste de Premier ministre n'a pas pu battre Netanyahu au Likud. Pour les sondages, il est plus fort à l'extérieur. Mais il y a les sondages, et puis la réalité

David Horovitz

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'entretient avec Gideon Saar lors d'une réunion du parti du Likud à la Knesset, le 2 mars 2009. (Miriam Alster / FLASH90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'entretient avec Gideon Saar lors d'une réunion du parti du Likud à la Knesset, le 2 mars 2009. (Miriam Alster / FLASH90)

Il y a près d’un an, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a évincé Gideon Saar, un ancien ministre de l’Education du Likud qui s’était depuis longtemps retourné contre lui, lors d’une compétition pour la direction de leur parti.

Saar avait fait valoir que les deux élections générales serrées de 2019, au cours desquelles Netanyahu n’a conservé le pouvoir que de justesse face au puissant défi de l’alliance de Benny Gantz avec Kakhol lavan, prouvaient que le Premier ministre de longue date devenait désormais un handicap pour le Likud et la droite israélienne, et qu’il devait être écarté avant les troisièmes élections générales à venir. Des dizaines de milliers de membres du Likud pensaient différemment : Saar a remporté à peine un quart des voix lors de la compétition du 26 décembre.

Netanyahu, et cette grande majorité du Likud, ont été récompensés quelques mois plus tard. Les élections de mars 2020 ont également été très disputées. Gantz a en effet été recommandé comme Premier ministre par 61 des 120 députés. Mais ces 61 opposants à Netanyahu n’allaient pas former facilement une coalition, et Gantz, craignant de se retrouver rapidement dans une nouvelle élection, a plutôt choisi, à l’horreur de la plupart de ses anciens alliés et de leurs partisans, d’aider Netanyahu à mettre en place un gouvernement d’urgence, et de laisser Netanyahu rester Premier ministre, avec la promesse lointaine de son propre tour à la tête du pays à partir de novembre 2021.

Le député Likud Gideon Saar (G), accompagné de son épouse Geula Even Saar, arrive pour voter lors des primaires pour choisir le président du parti à Tel Aviv, le 26 décembre 2019. (JACK GUEZ / AFP)

Saar, auparavant une figure immensément populaire du Likud qui se tient à la droite de Netanyahu lorsqu’il s’agit de la politique sur les implantations et les Palestiniens, était un homme mort qui marchait dans le parti après l’échec de sa candidature à la direction, et s’est vu refuser, sans surprise, un poste ministériel dans le gouvernement actuel de Netanyahu. Il a donc pansé ses blessures et a attendu son heure. Mardi, alors qu’une quatrième élection éclair se profilait, il est réapparu pour annoncer qu’il quittait le Likud, qu’il démissionnait immédiatement de la Knesset et qu’il créait son propre parti, Tikva Hadasha (Nouvel Espoir).

Le député Gideon Saar annonce qu’il quitte le Likud pour former son propre parti « Tikva Hadasha », dans un communiqué télévisé du 8 décembre 2020. (Capture d’écran : Facebook)

Remplacer Netanyahu – un homme que Saar a accusé d’avoir transformé le Likud en un instrument au service du culte de sa personnalité, d’avoir échoué dans sa gestion de la pandémie, de pousser des politiques intérieures qui élargissent les divisions au sein de la société israélienne, et de gouverner Israël à travers le filtre de ses propres intérêts personnels – est « l’ordre du jour », a déclaré notre dernier candidat au poste de Premier ministre.

Un sondage d’opinion effectué immédiatement après le discours féroce de Saar à la nation lui aura en effet donné un nouvel espoir : Il a laissé entendre que son parti remporterait 17 des 120 sièges de la Knesset si les élections avaient lieu aujourd’hui, alors que le Likud, qui détient 36 sièges, est tombé à 25. Depuis ce scrutin, Saar a obtenu le soutien de deux députés en exercice – Zvi Hauser et Yoaz Hendel du parti Derech Eretz – et promet d’autres recrues intéressantes.

Ce même sondage a également donné 19 sièges au parti Yamina de Naftali Bennett, et 7 à Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman – ce qui fait 43 sièges au Parlement pour les partis dont les politiques sur les implantations et les Palestiniens sont, au mieux, à la droite de Netanyahu. Quarante-trois sièges, c’est-à-dire pour les partis dirigés par d’anciens proches associés et alliés de Netanyahu, issus de la même partie du spectre politique, qui cherchent ouvertement à évincer le Premier ministre.

Trois autres sondages publiés mercredi soir ont donné des résultats globalement similaires. Tous les quatre indiquent que Saar, ayant échoué à ébranler la mainmise de Netanyahu sur le pouvoir en le défiant de l’intérieur du Likud l’année dernière, peut constituer une menace majeure de l’extérieur. L’arrivée de Tikva Hadasha, montrent ces sondages, prive d’un seul coup Netanyahu de la majorité à la Knesset que les sondages annonçaient ces derniers mois pour son « alliance naturelle » – le Likud, Yamina et les deux partis ultra-orthodoxes Shas et Yahadout HaTorah. Étant donné que Bennett a récemment souligné qu’il se considérait comme le successeur de Netanyahu plutôt que comme son allié, l’arrivée de Saar signifie que le Premier ministre est désormais confronté à un double problème venant de son propre camp de droite.

Pour la première fois dans sa carrière de Premier ministre, en bref, Netanyahu est confronté à des adversaires qui peuvent soutenir de manière crédible qu’ils peuvent l’évincer sans céder le pouvoir aux ennemis idéologiques du centre-gauche.

Gideon Saar, (à droite), et Naftali Bennett au cours d’une session de l’assemblée en séance plénière du Parlement, le 24 février 2014. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Aggravant encore le tableau pour Netanyahu, des statistiques publiées mercredi montrent l’augmentation la plus spectaculaire des niveaux de pauvreté dans l’histoire d’Israël – confirmation, s’il en était besoin, de la profondeur des dégâts financiers causés par la pandémie aux Israéliens, dont les secteurs les plus faibles, où le Likud puise une grande partie de son soutien, sont inévitablement les plus touchés.

Il est peu probable que Netanyahu soit particulièrement déconcerté par une première série de sondages d’opinion israéliens notoirement peu fiables, réalisés quelques heures après qu’un rival assez crédible et éloquent a livré son manifeste politique en direct dans les foyers du pays. Alors que les dirigeants des nouveaux mouvements politiques israéliens s’envolent souvent dans les sondages dès leur création, ils ont tendance à s’effondrer, voire à s’écraser, peu de temps après.

Mais le Premier ministre n’est pas non plus politiquement suicidaire.

Et aller aux élections dans un avenir proche – avec Saar et Bennett qui décollent, le processus de vaccination COVID-19 en cours, et l’économie toujours en lambeaux – serait assez proche du suicide politique.

Quelques heures avant que Saar ne réquisitionne nos écrans de télévision mardi soir, une commission de la Knesset a fait avancer la législation pour nos quatrièmes élections en moins de deux ans, et a fixé le jour du scrutin au 16 mars 2021. Mais le projet de loi a besoin de trois autres lectures en plénière pour devenir loi, et il semble difficile de croire que Netanyahu laissera cela se produire ou, de la même manière, qu’il laissera la Knesset se dissoudre automatiquement le 23 décembre – ce qui arrivera si le budget de l’Etat pour 2020 n’est pas approuvé d’ici là.

Il est beaucoup plus probable, il faut le dire, que Netanyahu modifiera dorénavant sa stratégie – et permettra l’approbation à la fois du budget 2020 et de celui de 2021.

Le dirigeant du parti Kakhol lavan, Benny Gantz (à gauche), tourne le dos au Premier ministre Benjamin Netanyahu alors que la Knesset approuve la lecture préliminaire d’un projet de loi visant à dissoudre le Parlement, le 2 décembre 2020. (Danny Shem-Tov / Bureau du porte-parole de la Knesset)

L’adoption du budget 2021 priverait Netanyahu de la grande faille dans son accord avec son « partenaire » de Kakhol lavan, Gantz, et le réengagerait théoriquement à céder le pouvoir à Gantz en novembre 2021 dans le cadre de leur accord de rotation. Mais c’est une question de vie ou de mort dans l’actualité israélienne ; sans doute d’innombrables trucs et astuces, prétextes et opportunités peuvent être trouvés avant que ce jour n’arrive.

Pourquoi Gantz pourrait-il accepter un tel changement de la part de Netanyahu ? Eh bien, pour deux raisons. Premièrement, parce qu’il a souligné à juste titre combien il est vital que le budget soit adopté, et combien il est inconcevable que Netanyahu ait privé Israël d’un budget de l’État pendant toute l’année 2020 et ne doit pas être autorisé à le faire en 2021. Et deuxièmement, parce que Gantz, lui aussi, se suicidera politiquement si Israël se rend aux urnes en mars. Cette série de nouveaux sondages place Kakhol lavan à un pitoyable 6 ou 7 sièges – comparé aux 33 qu’il a gagnés en mars, avant que Gantz ne se sépare du parti Yesh Atid de Yair Lapid et n’entre dans la coalition avec l’homme qu’il avait juré de supplanter.

Le dirigeant de Kakhol lavan, Benny Gantz, (à gauche), et le dirigeant du Parti travailliste, Amir Peretz, se rencontrent pour discuter des négociations de coalition, le 11 mars 2020. (Kakhol lavan/Elad Malka)

Netanyahu et Gantz ne sont pas les deux seuls chefs de parti à qui l’arrivée de Saar donnera des nuits blanches. Ces sondages soulignent également le déclin précipité du centre-gauche – le Parti travailliste ayant disparu depuis longtemps en dessous du seuil de la Knesset, Meretz restant à 6-7 sièges, et Yesh Atid oscillant autour de 15 sièges. En 2015, ces trois partis avaient obtenu 40 sièges, soit un tiers de la Knesset ; aujourd’hui, les sondages montrent qu’ils peuvent à peine en obtenir la moitié, soit un sixième de la Knesset.

Lorsque le Premier ministre et le Premier ministre « d’alternance » sont tous deux confrontés à une élection que le public déplore – et qui peut encore être facilement évitée – il est évident que l’élection sera effectivement évitée, au moins pour quelques mois encore.

Bien sûr, comme nous le savons tous, la politique israélienne ne tient pas toujours la route. Mais si sa rupture met fin à l’ère du non-budget et empêche la tenue d’élections, Gideon Saar aura déjà rendu service à la population israélienne.

Que son départ du Likud et la création de son propre parti soient reconnus comme le moment où Netanyahu a finalement commencé à perdre son emprise sur Israël, eh bien, c’est une toute autre affaire.

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