Sarah Halimi : Retour sur l’audition de Kobili Traoré
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Sarah Halimi : Retour sur l’audition de Kobili Traoré

La juge avait mis en examen le tueur présumé de Sarah Halimi le 10 juillet pour "homicide volontaire", sans retenir à ce stade le mobile antisémite

Marche blanche à la mémoire de Lucie Sarah Halimi, à Paris, le 9 avril 2017. (Crédit : Bernard Musicant/Twitter)
Marche blanche à la mémoire de Lucie Sarah Halimi, à Paris, le 9 avril 2017. (Crédit : Bernard Musicant/Twitter)

Près d’un an après le meurtre à Paris de Sarah Halimi, la juge a retenu le caractère antisémite du crime au terme d’une audition du suspect en se fondant davantage sur l’enquête que sur les déclarations confuses du jeune musulman.

C’était la deuxième fois que la juge entendait mardi Kobili Traoré, 28 ans, hospitalisé depuis qu’il a roué de coups et défenestré sa voisine juive en avril 2017, au cours d’une « bouffée délirante » probablement provoquée par une forte consommation quotidienne de cannabis, selon l’expertise psychiatrique.

Lucie Attal, 65 ans, aussi appelée Sarah Halimi – nom de son ancien époux -, était morte dans la chute. « J’ai tué le sheitan » (le saton, en arabe), avait hurlé le jeune homme, que les témoins avaient entendu crier des insultes et des versets du Coran.

Kobili Traoré est revenu mardi pendant deux heures, en présence de son avocat et de son médecin, sur cette nuit où il s’est introduit, en plein délire psychotique, chez sa voisine, selon l’audition dont a eu connaissance l’AFP.

« Je ne me souviens plus », « je ne sais pas », répond-il souvent aux questions de la magistrate. Il se remémore néanmoins avoir vu dans l’appartement le livre de la Torah et un chandelier à sept branches, ajoutant: « je me sentais oppressé ».

-« Plus oppressé, vous voulez dire ? », relance la juge

-« Oui »

-« A la vue de ces objets ? »

-« Oui »

-« Pourquoi ? »

-« Je ne sais pas »

« J’étais malade », conclut-il, pour toute explication à son geste, à la fin de cet interrogatoire où il a rappelé « les démons » et les voix ressentis dans son délire, qui s’est répété à l’été après une rechute à l’hôpital due à une nouvelle consommation de cannabis.

« Je ne suis pas antisémite », « ça aurait pu tomber sur n’importe qui », s’était défendu le jeune homme lors de son premier interrogatoire à l’hôpital, trois mois après les faits. Il reconnaissait déjà à cette époque avoir compris la religion de sa victime en voyant la Torah.

La juge l’avait mis en examen le 10 juillet pour « homicide volontaire », sans retenir à ce stade le mobile antisémite, au grand dam des responsables juifs.

L’affaire, qui avait ravivé le débat sur la persistance d’un antisémitisme sous l’effet d’un islam identitaire, avait ensuite pris une tournure politique lorsque le président Emmanuel Macron avait réclamé à la justice « toute la clarté » sur les faits, en présence du Premier ministre israélien en visite à Paris.

Mais la juge, qui avait convoqué l’audition de mardi car elle envisageait de retenir finalement ce mobile, ne s’est pas appuyée uniquement sur les déclarations succinctes du suspect.

Entretemps, l’expertise psychiatrique rendue en septembre avait conclu que le délire psychotique n’était pas « incompatible avec une dimension antisémite » et n’écartait pas sa responsabilité pénale.

La victime « n’a peut-être pas été délibérément recherchée et tuée parce que juive mais le fait que Kobili Traoré réalise qu’elle l’était à l’entrée dans l’appartement s’est télescopé avec la thématique délirante », écrivait le psychiatre Daniel Zaguri.

Dans la foulée, le parquet de Paris avait demandé d’ajouter cette circonstance aggravante, mais la juge n’avait pas donné suite jusqu’ici. En janvier, elle avait rejeté la demande en ce sens d’un avocat de la famille, l’estimant infondée, suscitant encore de la colère dans la communauté juive.

Le parquet et les parties civiles en avaient profité pour saisir la cour d’appel afin qu’elle tranche cette question.

La juge, qui a donc devancé cet appel, a-t-elle cédé face à la pression? « Je ne pense pas », a déclaré auprès de l’AFP Me Caroline Toby, l’une des avocats des enfants de la victime. « Ce n’était qu’une question de temps: cette mise en examen a eu lieu et c’est ce qui compte », s’est-elle félicitée.

« Mieux vaut tard que jamais », a réagi Me Gilles-William Goldnadel, également partie civile, déplorant que selon lui « la résistance judiciaire n’a fait qu’accompagner la résistance médiatique » à cette affaire.

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