Se débarasser d’un poids de 3 ans : pourquoi les Israéliens vont en Inde après l’armée
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Se débarasser d’un poids de 3 ans : pourquoi les Israéliens vont en Inde après l’armée

Un commandant de char ayant servi dans la guerre de Gaza en 2014 raconte ici pourquoi il s'est rendu en Inde pour décompresser et détaille le processus pour retrouver le contrôle sur sa vie

L'auteur de l'article dans les montagnes d'Almora, en Inde (Autorisation: Shalev Paller)
L'auteur de l'article dans les montagnes d'Almora, en Inde (Autorisation: Shalev Paller)

Je me suis réveillé au son des enfants rieurs, fixant par la fenêtre la couverture de nuages ​​couvrant la vallée, et ne pensant à rien. Enfin, à rien.
 
Comme beaucoup de ceux qui voyagent en Inde, je viens de terminer mon service militaire de trois ans. J’ai été commandant de char dans différentes parties du pays. Vers la fin de mon service, à l’été 2014, j’ai participé à l’opération Bordure protectrice (contre le Hamas à Gaza). Après avoir été libéré, quand on me posait des questions sur mon service, j’en venais à résumer un océan d’images, certaines d’entre elles difficiles, avec une seule phrase inadéquate, « C’était bien ».

Vivre dans ce pays a un poids, un poids que portent beaucoup d’entre nous, un ami ou un membre de la famille disparu , ou tout simplement le stress quotidien de ne pas vivre dans l’endroit le plus sûr. L’une des raisons pour lesquelles je suis allé en Inde était pour découvrir quel poids j’avais pu porter, et dont j’espèrais me débarrasser. De plus, j’avais entendu dire que la nourriture y était incroyable.

Quand je suis arrivé en Inde, j’étais une éponge. Je me tenais debout au milieu d’un marché très fréquenté à Old Delhi, j’ai pris une profonde inspiration, et je me suis baigné dans tout cela : les odeurs, les visages, les couleurs, les sons, tous si nouveaux, étranges et intenses.

Une route entière remplie de montagnes de livres. Une allée trop épicée pour la traverser. Une famille de six personnes sur une seule moto. Un vieil homme osseux, avec les jambes d’un bœuf, tirant une immense charrette remplie de légumes. Une femme avec des yeux gris assise, fatiguée, avec ses enfants au milieu d’un marché.

Shalev Paller à la frontière israélo-égyptienne pendant  son service militaire (Autorisation: Shalev Paller)
Shalev Paller à la frontière israélo-égyptienne pendant son service militaire (Autorisation: Shalev Paller)

Ce fut au cours de ma première semaine que j’ai rencontré Chacha, propriétaire du magasin de chai / buanderie le plus populaire de Delhi. Il avait un sourire rempli de dents et contagieux et des yeux bruns aimables, sa curiosité ressemblant à celle d’un enfant et sa sagesse à celle d’un gourou.

Marcher avec Chacha dans les marchés était comme accompagner le pape au Vatican. Tout le monde connaissait Chacha, et il connaissait tout le monde. Chacha était la preuve que l’argent n’a rien à voir avec le bonheur, car il était probablement l’homme le plus heureux que j’ai rencontré et son salaire était le dixième de ce que j’avais gagné comme soldat.

Le dernier jour de mon séjour à Delhi, Chacha m’a raconté une anecdote : comment il a utilisé une fois des épices masala au lieu de détergent. J’ai ri, et il saisit tout à coup mon épaule et me dit : « Je vois de la peine en toi, mon ami, tu ris avec tristesse. La prochaine fois que je te vois, je veux que tu sois heureux, ok ? » J’ai hoché la tête. « OK, Chacha ».

‘Au lieu de se disputer avec le conducteur, ou de se fâcher, les passagers sont sortis de l’autobus, se sont assis sur le côté de la route, ont préparé du chai et ont attendu. Cela a pris des heures, et ce qui aurait pu être un jour amer s’est transformé en quelque chose de doux’

En allant vers la ville de Rishikesh, au Nord, mon bus a été retardé par un train qui était tombé en panne au milieu du carrefour. Au lieu de se disputer avec le conducteur, ou de se fâcher, les passagers sont sortis de l’autobus, se sont assis sur le côté de la route, ont préparé du chai et attendu. Cela a pris des heures, et ce qui aurait pu être un jour amer s’est transformé en quelque chose de doux.

Quand le soleil a commencé à se coucher, les familles, les amis, tout comme les étrangers étaient assis, mangeaient, parlaient, et surtout, hochaient la tête. Je me souviens avoir pensé comment les gens auraient pu réagir à une telle situation chez nous, comment nous redoutons la seule pensée de perdre du temps. Et pourtant, dans un lieu où le temps a si peu de valeur, il devient si spécial. Nous sommes arrivés à Rishikesh tôt le matin, les oiseaux et les chiens errants commençaient à se réveiller, et je me sentais en quelque sorte plus léger, même si je venais de manger l’équivalent du poids de mon corps entier en riz et en curry.

Quelques semaines plus tard, marchant le long d’une rivière, je suis tombé sur un groupe de garçons sautant de rocher en rocher. Je me suis joint quelques temps à eux, et quand est venu le temps de partir, j’ai donné à chacun une petite barre de chocolat. Quand le plus jeune des garçons a ouvert l’emballage, je me suis souvenu que mon père avait l’habitude de nous apporter du chocolat de ses voyages à l’étranger, quel bonheur je trouvais dans le plus petit des cadeaux. Le garçon a pris une première bouchée. Ses yeux se sont allumés, et il a couru pour rejoindre les autres. Au milieu de sa course, il s’est arrêté, s’est tourné vers moi, et a crié, « Dhanyavaad » (merci), puis a continué à courir.

Shalev Peller effectuant un tour de magie devant des enfants dans la vallée de Nubra, en Inde (Autorisation: Shalev Peller)
Shalev Peller effectuant un tour de magie devant des enfants dans la vallée de Nubra, en Inde (Autorisation: Shalev Peller)

Et ainsi de suite, dans chaque endroit, un nouveau visage, une nouvelle histoire. Je me suis assis sur un coin de rue avec Rajaswa le cordonnier qui chantait des chansons que sa mère lui avait apprises. Je suis allé dans une salle de cinéma hindou et ai été témoin de deux cent personnes criant et applaudissant quand un père et sa fille se sont retrouvés dans le film. Je suis devenu immunisé à la nourriture épicée et à la chaleur. Et j’ai redécouvert une soif de vie que je n’avais pas connue depuis longtemps.

Pendant trois ans, je m’étais levé chaque jour au son d’une sonnerie, j’avais toujours des missions, ne savais jamais quand je pourrais rentrer chez moi. Trois ans de vie qui ne m’appartenaient pas vraiment. A présent, j’allais remplir mes jours avec des cours de flûte, des moines fredonnant des mantra, et autant d’Inde que possible.

Shalev Paller avec des enfants dans la vallée de Nubra en Inde (Autorisation: Shalev Paller)
Shalev Paller avec des enfants dans la vallée de Nubra en Inde (Autorisation: Shalev Paller)

Angita, Raju, et leurs deux enfants, Akansu et Likitha, vivent dans un petit village de montagne situé à quelques kilomètres au nord de l’Himalaya. J’ai passé une semaine dans une petite chambre que Raju avait construite. Immédiatement, mon cœur a été touché par cette jeune famille, par la façon dont ils dormaient dans le même lit, enveloppés dans les rêves de chacun.

La façon dont Angita et Raju se parlaient chaque soir à voix basse avec des visages attentifs. La façon dont Angita regardait le ciel en ramassant de grosses pierres et des bûches. Les cravates rouges foncées et les chemises blanches tachées que Akansu et Likitha portaient à l’école. Les tongs usées que Raju portait en allant aider son voisin à construire une extension à son domicile.

La première fois que j’ai joué au cricket avec Akansu, les garçons se sont mis à rire pour se moquer quand je me suis levé pour être à la batte. Ils ne savaient pas, bien sûr, que j’avais joué dans l’équipe nationale israélienne de base-ball. Mon premier coup, et tous les rires ont cessé. Les enfants se sont tus et se sont regardés avec incrédulité alors qu’une petite balle de tennis orange, montait en flèche dans les airs comme un aigle, et disparaissait dans le soleil. Le soir au dîner, Akansu a décrit ma frappe à la famille avec des mouvements géants et enthousiastes. « Baseball ! » continuait-il à crier. « Il joue au baseball ».

Chacha était assis exactement au même endroit où je l’avais laissé, chiquant du tabac rouge, faisant rire quelqu’un. Quand il m’a vu, il a hoché la tête et souri, « Tu es revenu, mon ami ».

J’ai passé les jours suivants principalement seul, à faire de la randonnée et à explorer la région. Lors d’une de mes randonnées je me suis arrêté pour manger sur une montagne herbeuse quand il a commencé à bruiner, puis à pleuvoir, et enfin à tomber des cordes. Et soudain ça m’a frappé. Tout entier. Le poids que j’avais amassé et porté, cet océan d’images, la peine dans mon rire sont sortis de moi, et je pouvais tout voir très clairement : Un soldat géant, qui n’était en vérité qu’un un garçon en uniforme, était assis à côté de moi avec des larmes dans ses yeux ; une ville en flammes ; les visages inquiets des enfants de centres aérés cherchant un abri ; quatre hommes prononçant la bénédiction du Shabbat dans un petit tank ; la voix tremblante d’une mère au téléphone. Je l’ai vu, et l’ai accepté, comme une partie de moi-même. Et la pluie a doucement emporté ma brûlure.

Le lendemain matin, je me suis réveillé au son d’enfants rieurs. J’ai regardé la vallée par la fenêtre, et n’ai pensé à rien. Enfin, à rien.

Shalev Paller avec Rajaswa, un cordonnier, à Leh, en Inde (Autorisation: Shalev Paller)
Shalev Paller avec Rajaswa, un cordonnier, à Leh, en Inde (Autorisation: Shalev Paller)

Quelques jours avant de quitter l’Inde, je suis retourné rendre visite à Chacha. Cela faisait des mois que je ne l’avais pas vu, et ça me paraissait être des années. Chacha était assis exactement au même endroit où je l’avais laissé, chiquant du tabac rouge, faisant rire quelqu’un. Quand il m’a vu, il a hoché la tête et a souri, « Tu es revenu, mon ami ».

« Oui », ai-je répondu.

« Et quel sourire merveilleux tu as amené avec toi ».

Quand je suis finalement rentré à la maison, ressemblant à Tom Hanks de « Seul au monde », une étreinte géante de ma famille m’attendait. Encore une fois, on m’a demandé comment c’était, mais cette fois un océan d’images, de chaleur, d’amitié, de beauté, de bonté, de rire et d’amour a inondé mon esprit.

J’ai souri comme Chacha, hoché la tête, et dit : « C’était bien ».

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