Steve Suissa, à la conquête de la scène israélienne
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Steve Suissa, à la conquête de la scène israélienne

"Parce que c'est ça votre force, votre différence, cette urgence à vouloir absolument vivre en soi et pas à coté de soi et devenir quelqu'un, sans oublier d'où on vient, et où on va," a déclaré l'artiste

Francis Huster et Steve Suissa (Crédit : Facebook/Festival du Cinéma Israélien de Paris/Ingrid Mareski)
Francis Huster et Steve Suissa (Crédit : Facebook/Festival du Cinéma Israélien de Paris/Ingrid Mareski)

Acteur, producteur, réalisateur, Steve Suissa est avant tout un boulimique de théâtre, un de ces rares créateurs de la scène parisienne capable d’attirer tous les publics.

Des faubourgs populaires de Montmartre aux plus prestigieuses salles de Paname, il évoque ici un parcours bien rempli et nous parle bien sûr de sa passion, la scène, mais aussi de sa volonté sans faille de créer un pont culturel entre la France et Israël.

De retour au pays pour présenter « Amok », sa nouvelle pièce avec Francis Huster en tournée au mois de juin dans plusieurs villes israéliennes, Steve Suissa évoque avec fougue tout ce qui le fait vibrer : l’amour, la scène… et Israël. Portrait.

Vous avez grandi dans un quartier populaire. Vous avez vu votre grand-père travailler durement. Qu’est-ce qui vous faisait rêver à cette époque ? Comment définiriez-vous l’enfant puis l’adolescent que vous avez été ?

J’ai eu la chance de grandir dans l’amour, et aux côtés d’un grand-père très travailleur qui avait ouvert une première boucherie casher en 1952. Dans ce quartier de Montmartre, il y avait les honnêtes commerçants originaires d’Afrique du Nord, comme mon grand-père et plein d’autres, et puis ce que j’appellerai la « voyoucratie ».

Entre les deux, un café et Les Folies Bergères… Je me demandais ce que je voulais être, un honnête commerçant ou simplement un homme avec du charisme, de l’aura et de l’adrénaline. En regardant les danseuses rentrer dans le cabaret je me suis dit que je pourrais cumuler les deux dans le monde du spectacle, avoir cent vies en une seule…

Vous avez travaillé à Rungis comme manutentionnaire pour pouvoir payer vos cours de théâtre à vos débuts. De quelle manière cela a t-il forgé votre caractère ? Comment passiez-vous d’un monde à l’autre ?

On commençait à quatre heures du matin. Jusqu’à huit heures, on déchargeait chacun huit tonnes de viande. Inutile de vous dire dans quel état était notre dos. Quand on arrivait au Cours Florent, puisque j’ai la chance d’avoir pu intégrer la classe libre, c’était avec beaucoup d’humilité, de complexes, mais aussi une rage particulière. On peut faire peur avec cette détermination et ce besoin d’y arriver.

Au début, on prend ça comme un désavantage et une infériorité culturelle, et au fur et à mesure, on se rend compte que c’est ça qu’il va falloir cultiver… parce que c’est ça votre force, votre différence, cette urgence à vouloir absolument vivre en soi et pas à coté de soi et devenir quelqu’un, sans oublier d’où on vient, et où on va. Et au bout d’un certain nombre d’années, on se dit que si on n’était pas parti de là, on aurait peut-être laissé tomber.

Il y a cette rencontre décisive au cours Florent avec Francis Huster qui vous fait entrer et devient votre professeur…Et cette fameuse anecdote où vous vous présentez à l’audition avec une scène du « Parrain ». Je vous cite : « Francis Huster et François Florent ont commencé à parler, ce que j’ai pris pour un manque de respect : j’ai sorti mon flingue et mis deux balles dans le parquet. » Ça fait penser à Depardieu qui terrorisait à ses débuts les directeurs de casting pour être embauché ; Il forçait littéralement les portes. Mais ça m’évoque aussi des acteurs américains, des hypersensibles qui marchent à l’instinct. Des références, des parcours qui vous parlent?

C’est ce que m’a dit mot pour mot Francis Huster… « Il était une fois l’Amérique » et « Le Parrain » sont des films que j’ai dû voir des milliers d’heures et je pense que toutes les questions que je me posais dans la vie sur l’amour, sur l’ambition et le respect, et bien ce sont ces films-là qui m’ont répondu, qui sont devenus des amis. Je les regardais des dizaines de fois pour me calmer, pour m’apaiser et me donner du courage. Après, j’ai eu la chance de pouvoir ouvrir des livres et d’y prendre goût, parce que je n’étais pas allé à l’école… Ça vous aide. C’était comme des points de repères.

En 2000, vous réalisez « L’Envol », votre premier film assez autobiographique, avec un accueil chaleureux dans les festivals à l’étranger ou le film obtient de nombreux prix dont celui de la mise en scène au Festival de Moscou. Y-a-t-il des films ou des réalisateurs qui vous ont inspirés quand vous avez décidé de monter votre premier film ?

Oui, Scorcese, Cassavetes, mais aussi le cinéma russe, le cinéma italien, « Nous nous sommes tant aimés », Ettore Scola, Nanno Moretti… Tous ces films où on passe du rire aux larmes… Et puis ces premiers films maladroits, mais sincères, qu’on fait avec rien du tout et qui sont des univers en soi, comme les films de James Gray et « Little Odessa ».

« Mensch » : c’est sûrement ce que je serais devenu si je n’avais pas rencontré Francis Huster et si je n’avais pas eu cette passion du théâtre

En 2000, il y a le personnage de Stan dans « L’envol ». Puis en 2005, dans « Victor Young Perez  » vous interprétez le frère d’un boxeur juif qui se bat dans les camps de concentration pour la survie d’autres déportés. Et je cite « Mensch » sorti en 2009, avec le personnage de Sam, casseur de coffres en quête de rédemption… Des parcours individuels de personnages obligés de se positionner entre le bien et le mal, de se trouver, d’affirmer leurs valeurs. Qu’est-ce qui les relie entre eux ?

L’envie de s’en sortir, le besoin de devenir quelqu’un, le fait de se dire que s’ils ne construisent pas leur vie ils vont se détruire…. Parce qu’il y a trop de souffrance, parce que c’est trop chaotique… C’est, tout à coup, avant que n’arrive une spiritualité et une maturité de l’âge, débattre avec soi-même. C’est ne pas avoir peur de se poser des vraies questions, de ne pas avoir de remords ni de regrets, c’est tordre sa vie dans tous les sens pour trouver sa vraie façon de vivre à soi. Sa vraie singularité. Et ces personnages-là, ils ont ça en commun.

« L’envol », c’est le bon côté, et « Mensch » c’est sûrement ce que je serais devenu si je n’avais pas rencontré Francis Huster et si je n’avais pas eu cette passion du théâtre. Cette passion qui devient mission de transmettre de la culture, des beaux textes et d’emmener le public avec moi, du mieux que je peux, et de la façon la plus humble.

Comment alternez-vous les casquettes d’acteur et de réalisateur ? Où vous sentez-vous le plus à l’aise ?

Je suis un metteur en scène, un bâtisseur. C’est ça mon métier, c’est de bâtir et de construire. J’adore générer des projets, j’adore pousser des auteurs à écrire, j’adore amener des équipes dans l’impossible, j’adore faire du théâtre qui ne ressemble pas à du théâtre, qui plairait à des gens comme moi qui ne partent de rien et leur faire tout comprendre avec des musiques, avec des lumières sublimes. Voilà, ça c’est mon vrai métier.

Après, si la vie vous donne un cadeau et un rôle comme celui du frère de « Victor Young Perez » (film sorti en 2013 ndlr) qui est un destin qui me bouleverse, forcément, je suis prêt à perdre dix-huit kilos pour le rôle et aller tourner dans des camps, et y mettre toute mon âme.

Pour que quelqu’un qui n’est pas Juif ou que quelqu’un qui ne connaisse pas ce destin se dise : c’est important qu’il y ait des films comme ça, ils sont nécessaires.

« Il faut avoir ce courage vis-à-vis de la France de venir en Israël, quitte à être très critiqués, voire menacés. Pour créer un pont de respect et d’amour. »

Vous dites avoir été bouleversé par vos derniers voyages en Israël. Pourquoi ?

Il y a deux ans, on est venu avec Francis Huster montrer la captation d’ « Anne Frank » en Israël. On a vu des salles remplies et des files d’attente. En repartant on s’est dit qu’il y avait un vrai manque culturel et qu’il fallait avoir ce courage vis-à-vis de la France de venir en Israël, quitte à être très critiqués, voire menacés, pour créer ce pont de respect et d’amour.

Que ce soit pour la présentation du « Chandelier enterré », « Anne Frank » ou « L’énigme Stephan Zweig » que j’ai mis en scène, j’ai été bouleversé à chaque fois de voir les gens qui se levaient, qui nous attendaient après, qui nous embrassaient et nous demandaient où l’on mangeait shabbat ! On est là parce que c’est un devoir.

On m’a dit : « Mais tu es fou, tu es en train de mettre tout le métier contre toi ». Je ne fais pas ça par folie, je fais ça en mon âme et conscience. Je suis conscient que ma mission aujourd’hui est de créer ce pont, quitte à être sur une black-list.

L’univers de Stefan Zweig semble beaucoup vous inspirer. Avec « Amok » que vous avez adaptée au théâtre avec Francis Huster et qui sera jouée dans plusieurs villes d’Israël au mois de juin, vous immergez le spectateur dans le décor nocturne d’un transatlantique au début du 20e siècle. Pouvez-vous m’en résumer l’histoire avec vos propres mots ? Pourquoi l’avoir choisie ?

C’est l’histoire d’un médecin qui a du mal avec l’amour et qui un jour va voir arriver une patiente britannique dont il va devenir fou. Mais cette femme est amoureuse d’un homme qui n’est pas pour elle. Elle va voyager pour le retrouver.

C’est une histoire d’amour comme dans « Titanic ». C’est une fresque hollywoodienne, et, ce qui était très important, c’était d’oser parler d’amour, de ne pas ringardiser ce sentiment qui est essentiel. C’est très important, d’autant plus que Stefan Zweig a été un auteur connu, reconnu, l’un des plus vendus dans le monde.

Francis Huster en Israël (Crédit : autorisation)
Francis Huster en Israël (Crédit : autorisation)

Avec une sensibilité à fleur de peau. Il était juif, il s’est converti au christianisme et il a joué devant des Allemands et devant Hitler. Il s’est donné la mort non pas par amour, à mon sens, mais par culpabilité de ses origines.

Et aujourd’hui un acteur comme Francis Huster, qui est l’emblème du théâtre, décide de reprendre le flambeau de Zweig, qui, comme lui, avait oublié son judaïsme ; et il vient pour la première fois jouer en Israël « Amok », qui veut dire profond en hébreu, et folie en allemand ! C’était important de venir ici avec cette matière symboliquement très forte.

Pour revenir sur votre collaboration avec Francis Huster, que vous avez mis en scène au théâtre à plusieurs reprises, comment définiriez-vous votre tandem artistique et professionnel ? Qu’est-ce qui vous rapproche ?

On est dans la confiance absolue. Il se laisse diriger par moi comme il ne s’est jamais laissé diriger par personne. On ne fait jamais les mêmes spectacles, ça n’est jamais une mécanique, on va toujours vers l’innovation. On cherche, on creuse. On ne se lâche pas d’un millimètre, on se rentre dedans et on travaille ça au quotidien sans rien abandonner. C’est une collaboration qui n’est pas passionnelle, mais constructive.

C’est beaucoup de travail. Sur « Amok » cela représente des milliers d’heures à se pencher sur chaque mot, chaque virgule, pour que tout cela soit accessible au plus grand nombre. On a vu débarquer tous les mercredis des centaines de jeunes des banlieues pour voir « Anne Frank ».

Au début, ils ne voulaient pas venir parce que c’était la sortie scolaire, et puis ces mômes de banlieue, on les a vus pleurer à la fin ! Et si le théâtre ou le cinéma peuvent avoir la prétention d’amener vers le bien ou de sauver dix, quinze, vingt personnes et de les faire réfléchir dans le bon sens, et bien c’est pour ça qu’on est fait, et c’est notre mission.

Vous avez parlé d’un projet de créer un festival de théâtre à Tel-Aviv, de vous investir encore plus sur la scène israélienne. Pouvez-vous m’en dire plus ? Quels sont vos prochains projets dans le pays?

Pour le moment, je me concentre sur les cinq représentations d’Amok qui auront lieu dans le pays au mois de juin et où j’espère le public sera au rendez-vous. Et puis je devrais monter le 13 novembre au NAC (le Collège Académique de Netanya), tenu par mon amie Claude Grundman, un spectacle en hommage à Piaf, avec tout son récital.

Une belle création théâtrale et musicale. Et si cela se passe bien, l’année prochaine, pour n’exclure personne, on créera un Festival avec trois ou quatre pièces très différentes. Seront prévues des traductions en hébreu et en anglais pour être accessible à tous les publics, et pour que les Israéliens se mélangent aux francophones. Cela afin de mettre en place un projet véritablement ambitieux qui finira par devenir incontournable, et qui donnera envie aux gens et aux artistes du monde entier de venir jouer ici. C’est mon rêve.

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