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Opinion

Trump n’a finalement jamais vraiment épousé la ligne palestinienne de Netanyahu

Dans des entretiens avec le journaliste Barak Ravid, l'ex-président américain révèle avec quelle aisance il peut être séduit et avec quelle facilité l'ami peut devenir rival

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le président américain Donald Trump (à gauche) accueille le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Maison Blanche, le 27 janvier 2020 à Washington DC. (Mark Wilson/Getty Images/AFP)
Le président américain Donald Trump (à gauche) accueille le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Maison Blanche, le 27 janvier 2020 à Washington DC. (Mark Wilson/Getty Images/AFP)

Les interviews étonnamment franches qui ont été accordées, cette année, au journaliste israélien Barak Ravid et dont des extraits ont été diffusés à la télévision israélienne ce week-end, confirment combien le président américain est une personnalité qui fonctionne à l’instinct, avec ses tripes ; combien il peut être séduit avec aisance et, de la même manière, la rapidité avec laquelle il peut passer du rôle d’allié à celui d’adversaire.

Le pire propos et le plus méprisant à avoir été rendu public jusqu’à présent a été un « Fuck Bibi » retentissant de la part de Trump, soulignant son rejet du Premier ministre israélien avec lequel il s’était si ostensiblement affiché et aligné pendant toutes les années que les deux hommes ont passé au pouvoir. Un « allié », donc, passé dans le camp des ennemis parce qu’il a commis le crime d’avoir, selon lui, trop rapidement félicité Joe Biden lors de sa victoire électorale.

En fait, Netanyahu s’était très fortement impliqué dans la réélection de Trump : la réussite de sa stratégie iranienne en dépendait ; le président américain cherchait à renforcer la légitimité régionale d’Israël en continuant à élargir le cercle des pays arabes signataires des Accords d’Abraham et le Premier ministre israélien était lui-même dynamisé politiquement par sa proximité personnelle présumée avec le leader américain.

Le message filmé de félicitations adressé à Biden et qui a entraîné l’ire de Trump avait pourtant sûrement été très difficile à faire pour le Premier ministre – et il faut reconnaître qu’il avait été tardif. Ainsi, un tweet initial avait soigneusement évité d’utiliser les termes « président élu » pour évoquer Biden et il n’avait même pas, en fait, spécifié que le candidat démocrate l’avait bien emporté dans les urnes.

Comme l’a noté le bureau de Netanyahu, ce week-end, l’ex-Premier ministre avait été tenu de saluer, tout simplement, la victoire de Biden, indépendamment du fait que Trump, de son côté, ne la reconnaissait pas – et ce, dans l’intérêt plus large des relations entre les États-Unis et Israël.

Le président américain Donald Trump sourit au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, (à droite), après avoir signé la proclamation formelle reconnaissant la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, dans la salle de réception diplomatique de la Maison Blanche à Washington, le 25 mars 2019. (AP Photo/Susan Walsh)

Si le courroux de Trump a atteint son paroxysme en découvrant, sur une vidéo, le Premier ministre israélien osant reconnaître le résultat du scrutin présidentiel aux États-Unis – un résultat qu’il continue, pour sa part, à contester – les entretiens accordés à Ravid soulignent toutefois le fait que les relations entre Trump et Netanyahu n’étaient plus, et depuis longtemps, un long fleuve tranquille.

Sur le front israélo-palestinien, Trump avait fait savoir dès le début de sa présidence qu’il ne soutenait pas la politique déterminée d’expansion des implantations de Netanyahu, confiant de manière stupéfiante, au mois de février 2017 au journal Israel Hayom – propriété de feu Sheldon Aldeson, son grand soutien financier – que « elles [Les implantations] n’aident pas le processus de paix… A chaque fois que vous prenez des terres pour y construire des implantations, il y en a moins qui reste à disposition ».

Cette attitude n’avait jamais changé, et Trump déclare à Ravid qu’il avait personnellement bloqué l’initiative prise par Netanyahu d’annexer une grande partie de la Cisjordanie après la révélation du plan de paix américain en 2020 : « Je me suis mis en colère et j’ai stoppé ça parce que vraiment, ça allait trop loin. Ça allait beaucoup trop loin, vous savez – quand Netanyahu s’est laissé aller à dire : ‘On construit. On prend tout et on commence à construire’. Nous n’étions absolument pas satisfaits ».

De la même manière, les propos aimables de l’ancien président américain à l’égard du chef de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas – Un homme « tellement agréable », une figure « presque paternelle » et un « véritable » partenaire de paix pour un accord – reflètent très précisément ce qu’il avait indiqué publiquement au dernier jour de sa visite au sein de l’État juif en 2017, lorsqu’il s’était exprimé au musée d’Israël quelques heures après avoir été accueilli par Abbas à Bethléem.

Trump avait, à l’évidence, décidé que l’aimable Abbas était un partenaire potentiel de paix tout en commençant à croire que cela pourrait ne pas être le cas de Netanyahu. « Je sais que vous avez déjà entendu ce que je vais vous dire », avait-il dit au cours de cette journée du mois de mai en évoquant les Palestiniens et leurs dirigeants, s’écartant à ce moment-là des notes qu’il avait préparées. « Mais je vais vous le dire. C’est ce que je vais faire maintenant. Les Palestiniens sont prêts à faire la paix ».

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, à droite, et le président américain Donald Trump écoutent les hymnes nationaux lors de la cérémonie de bienvenue organisée au Palais présidentiel de Bethléem, le 23 mai 2017 (Crédit : THOMAS COEX / AFP)

Mais revenons aux interviews de Ravid – où Trump répète à l’envi qu’il a acquis au fil du temps la conviction que Netanyahu « ne voulait pas faire la paix. Il ne l’a jamais voulu ». Il ajoute ensuite – peut-être la phrase la plus dévastatrice de l’ensemble des extraits des entretiens qui ont été révélées jusqu’à présent : « J’avais pensé qu’avec les Palestiniens, c’était impossible et que les Israéliens étaient prêts à n’importe quoi pour faire la paix et pour trouver un accord. J’ai réalisé que ce n’était pas le cas ».

Trump, l’impulsif, Trump, le négociateur aguerri, Trump, le président de l’action instantanée, établit clairement dans ces interviews avoir quitté l’accord sur le nucléaire parce qu’il avait décidé que la voie de la pression maximale était la seule qui serait en mesure de s’attaquer aux Ayatollahs et d’empêcher la destruction d’Israël. Avant de reconnaître la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan, en 2019, il raconte avoir demandé à l’ambassadeur américain de l’époque, David Friedman, « un exposé de cinq minutes sur le Golan » – mais l’avoir réduit après une minute parce qu’il avait compris l’image d’ensemble : « Il est en hauteur, il est donc important au niveau stratégique, d’accord ».

A l’évidence, personne n’aura présenté à Trump un exposé de cinq minutes sur les raisons pour lesquelles le conflit israélo-palestinien est si compliqué – que l’État d’Israël, auquel il se dit attaché, a besoin d’un accord pour se séparer des Palestiniens et conserver ainsi sa essence juive et démocratique ; qu’étendre les implantations dans les profondeurs de la Cisjordanie sape ce projet mais qu’abandonner un territoire adjacent s’est avéré être une catastrophe à Gaza et dans le sud du Liban et qu’Abbas, indépendamment de son amabilité et de son abord paternel, n’a rien fait pour préparer son peuple aux compromis déterminants dans le cadre d’un accord.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu , à droite, et Donald Trump, alors candidat républicain à la présidentielle américaine, se rencontrent à la Trump Tower de New York, le 25 septembre 2016. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

Et le coup doit être dur pour Netanyahu, pour ses talents de persuasion et d’orateur, d’apprendre que le président dont il aimait se dire qu’il se tenait fermement à ses côtés était lui-même apparemment peu convaincu par une approche ne serait-ce que plus centriste du conflit palestinien – sans même parler, par conséquent, d’une approche de droite.

Et cette phrase est véritablement un coup dur : « J’avais pensé qu’avec les Palestiniens, c’était impossible et que les Israéliens étaient prêts à n’importe quoi pour faire la paix et pour trouver un accord. J’ai réalisé que ce n’était pas le cas ».

C’est une secousse dévastatrice pour tous ceux qui avaient soutenu Trump pour ses réflexes ostensibles de droite en termes de politique israélienne et c’est une véritable onde de choc pour le camp qui, de son côté, a tendance à incriminer Israël pour l’impossibilité de conclure un accord – un camp qui avait trouvé en Trump un ennemi idéologique et qui apprend aujourd’hui qu’instinctivement, dans ses tripes, ce n’était peut-être pas le cas.

Mais là encore, peut-être que Trump dirait quelque chose de différent s’il se souvenait qu’Abbas a boycotté son administration pendant les trois dernières années de son mandat en signe de protestation contre la reconnaissance de Jérusalem en tant que capitale d’Israël ; qu’il a rejeté son plan de paix de manière préventive et qu’il a condamné la conclusion des Accords d’Abraham. Et s’il se souvenait qu’Abbas a décrété la fin du boycott dès que la victoire de Joe Biden a été officialisée, et que certains Palestiniens ont fêté la défaite de Trump en dansant dans les rues.

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