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Ukraine : A Babi Yar, une frappe russe remplie de symbole

En visant une tour de télévision, les Russes ont voulu attaquer les "informations libres". Mais en touchant Babi Yar, c'est le symbole de la mémoire de la Shoah qui a été touché

Des combattants ukrainiens sous une tour de télévision dans le cimetière juif situé dans le mémorial de la Shoah de Babi Yar, à Kiev, le 1er mars 2022. (Crédit : State Emergency Service of Ukraine)
Des combattants ukrainiens sous une tour de télévision dans le cimetière juif situé dans le mémorial de la Shoah de Babi Yar, à Kiev, le 1er mars 2022. (Crédit : State Emergency Service of Ukraine)

Quatre-vingt ans après que le site de Babi Yar a servi de fosse commune à 30.000 Juifs assassinés par les occupants nazis en Ukraine, cinq corps gisent sur le sol, recouverts d’une fine couche de neige, après une frappe russe.

La frappe d’un missile russe contre la tour de télévision de Kiev s’est produite mardi après-midi. Depuis, personne n’a osé approcher les corps.

« On nous a dit de rester loin, les saboteurs russes pouvaient être présents pour finir le travail », explique à l’AFP Volodymyr Roudenko, un avocat de 50 ans et volontaire de la défense qui a passé la nuit de mardi à mercredi sur place, en attendant les légistes.

Selon les policiers, c’est a priori une famille qui a été décimée : père, mère, fille et fils adolescents. Mais les victimes n’ont pas pu être encore identifiées. Elles ont été tuées en sortant de l’épicerie où elles s’approvisionnaient juste avant le couvre-feu.

L’alarme du magasin, aux vitres et étagères pulvérisées par la frappe, sonne elle dans le vide.

La cinquième victime est un journaliste de la télévision d’Etat, selon une carte de presse retrouvée sur lui et présentée à l’AFP.

Une camionnette militaire estampillée « morgue » est arrivée dans la matinée, et les soldats chargés d’évacuer les corps calcinés luttent maladroitement dans le froid et la stupeur, pour déplier la bâche de plastique grise qui servira à les recouvrir.

La tour de la télévision, une structure de métal haute de 300 m qui disparaît dans le brouillard, est noircie par le souffle de l’explosion, mais tient debout. Une autre antenne de la télévision d’Etat a pris le relais de la diffusion.

Au pied de la grande dame de fer rouge et blanche, un champ de débris pulvérisés sur la route est visible sur plusieurs dizaines de mètres.

« Cette tour, c’est notre symbole de vérité, d’informations libres, de vraies nouvelles, c’est notre vérité qu’ils veulent attaquer », affirme M. Roudenko, l’avocat-volontaire, armé.

Une vue du centre de commémoration de la Shoah de Babyn (Babi) Yar à Kiev, le 2 mars 2022. (Crédit : Dimitar DILKOFF / AFP)

Massacre nazi

Mais le site est aussi celui d’un autre symbole.

Tout autour, et sous leurs pieds, s’étend sur plusieurs kilomètres le site hautement symbolique de Babi Yar, un charnier contenant les restes de 34 000 Juifs qui ont été massacrés par balles à cet endroit en 1941, alors que la ville était sous occupation nazie.

Le mémorial en leur mémoire, un parc aménagé situé à un kilomètre de la tour de la télévision, n’a pas été directement touché par les frappes.

Au milieu des bouleaux, dans un silence ouaté par la neige, soudainement interrompu par le hurlement inquiétant d’une sirène antiraid aérien, les sculptures en mémoire des victimes, dont une immense Menorah, candélabre juif, sont bien intactes, a constaté une journaliste de l’AFP.

Une vue du mémorial de la Shoah de Babyn (Babi) Yar à Kiev, le 2 mars 2022. (Crédit : Dimitar DILKOFF / AFP)

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui est lui-même juif, a néanmoins accusé mercredi Moscou de chercher à « effacer » l’Ukraine et son histoire, appelant les Juifs « à ne pas rester silencieux ».

Pour le grand rabbin d’Ukraine, Moshe Azman, qui organise l’évacuation de la communauté juive locale de la ville de Kiev, la frappe russe contre des civils sur ce site relève du « crime de guerre ».

« Je n’arrive pas à croire ce que je vois », a réagi mardi soir auprès de l’AFP le grand rabbin, qui lors de la dernière cérémonie mémorielle organisée il y a un mois à Babi Yar avait averti : « une guerre est facile à commencer mais très difficile à terminer ».

Une vue du mémorial de la Shoah de Babyn (Babi) Yar à Kiev, le 2 mars 2022. (Crédit : Dimitar DILKOFF / AFP)

Cette frappe particulière et son symbole ont aussi été condamnés dans le monde. Le secrétaire d’État américain Antony Blinken a ainsi dit avoir été « horrifié » par l’attaque russe.

« Nous sommes horrifiés par les informations faisant état de bombardements russes à proximité du mémorial de Babi Yar, des bombardements qui ont tué des personnes à l’endroit même où des dizaines de milliers de Juifs avaient déjà été massacrés pendant la Shoah. Nous condamnons cette guerre brutale contre l’Ukraine », a écrit le secrétaire d’État américain Anthony Blinken sur Twitter.

Blinken avait partagé, dans le passé, l’histoire de son beau-père, survivant de la Shoah, qui s’était battu dans les années 1970 contre les tentatives des Soviétiques d’effacer le souvenir du massacre de Babi Yar.

L’ambassadrice britannique en Ukraine s’est elle aussi exprimée sur Twitter, disant que ce bombardement venait souligner la justification mensongère de l’invasion par la Russie de l’Ukraine qui, selon Poutine, visait à « dénazifier » le pays.

« Un missile russe a frappé le parc du mémorial de Babi Yar à Kiev où des milliers de Juifs ont été assassinés par les nazis. Au cas où quelqu’un souhaite faire état d’un objectif de ‘dénazification’ du pays, voilà la preuve éclatante de ce mensonge écœurant », a écrit sur Twitter Melinda Simmons.

Les responsables russes ont fréquemment affirmé que Moscou s’était donné pour objectif de « dénazifier l’Ukraine », malgré la présence d’un président juif à la tête du pays et l’absence totale de preuve venant soutenir cette allégation.

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