Un ancien général israélien met en garde contre les manifestations à Gaza
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Interview‘Le Hamas a trouvé une formule qui peut fonctionner’

Un ancien général israélien met en garde contre les manifestations à Gaza

Giora Eiland, ancien responsable de la planification stratégique de l’armée, craint qu'Israël ait joué en faveur du Hamas et que le danger puisse s'étendre

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Giora Eiland , ancien chef du conseil de sécurité nationale (Crédit : Flash90)
Giora Eiland , ancien chef du conseil de sécurité nationale (Crédit : Flash90)

Quelque 30 000 Gazaouis se sont regroupés près de la frontière israélienne vendredi à l’occasion d’une « Marche du retour » soutenue par le Hamas. Celle-ci est rapidement tombée dans la violence. Le Hamas a affirmé que 18 personnes avaient été tuées et a reconnu qu’au moins cinq d’entre elles appartenaient à l’organisation. Samedi, l’armée israélienne a identifié 10 de ces activistes tués comme membres du Hamas et de d’autres groupes terroristes. Un onzième a été identifié par le Jihad islamique comme étant l’un de ses membres.

Le porte-parole de Tsahal a affirmé que les soldats avaient fait face à « une violente manifestation terroriste à six endroits » le long de la barrière. Il a déclaré que les soldats avaient tiré de façon ponctuelle partout où il y avait eu des tentatives d’endommager la clôture de sécurité.

L’armée ne prétend pas que les dizaines de milliers de participants ont tenté d’endommager la frontière et de franchir la clôture – un scénario pour lequel il a été déclaré que la clôture avait été renforcée.

Le leader du groupe terroriste islamiste du Hamas, Yihya Sinwar, crie des slogans et brandit le geste de victoire alors qu’il participe à une manifestation près de la frontière avec Israël à l’est de Jabaliya au nord de la bande de Gaza, le 30 mars 2018 (AFP / Mohammed ABED)

Mais la question reste de savoir si un tel effort de masse qui viserait à anéantir la barrière reste une possibilité et un danger. Le leader du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, a promis vendredi que la campagne « ne s’arrêterait pas tant que cette frontière transitoire ne disparaîtrait pas » – et, si c’est le cas, on peut se demander comment l’armée israélienne réagirait. Encouragés par le « succès » de la marche de vendredi, le Hamas et d’autres organisations planifient une série de manifestations massives à la frontière, avec notamment une marche d’un million de personnes à la mi-mai, alors qu’Israël célèbrera le 70e anniversaire de son indépendance.

Le Times of Israël a échangé lundi avec le major général à la retraite Giora Eiland, ancien chef du Conseil de sécurité nationale israélien, qui a servi pendant 33 ans dans l’armée israélienne, y compris à la tête de la branche de la planification stratégique. Son évaluation n’était pas rassurante.

The Times of Israël : Quelle est votre évaluation de ce qui s’est passé vendredi, et comment l’armée israélienne sera-t-elle capable de faire face aux grandes manifestations prévues ?

Giora Eiland : Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé vendredi. Je n’ai pas suivi les évènements en temps réel. Mais j’ai l’impression que, dans une certaine mesure, nous avons peut-être été trop prompts à tirer sur une manifestation qui ne mettait pas en danger nos soldats, et qui – je pense – n’allait pas conduire au démantèlement de la barrière et à l’afflux de masses en Israël.

Peut-être que nous aurions pu rester indifférents. L’indifférence est le meilleur choix. Parce que sinon, vous jouez en leur faveur. Et je crains que c’est cela qui s’est passé, dans une certaine mesure.

Les Palestiniens participent à des manifestations aux abords de la frontière avec Israël, à l’est de Jabalia, dans le nord de la bande de Gaza, le 30 mars 2018 (Crédit : AFP/Mohammed Abed)

Je dis depuis des années que nous avons beaucoup de choses en commun avec le Hamas à court terme. Nous avons une politique qui consiste à dire qu’il s’agit d’une organisation terroriste, qu’il faut la boycotter, et que l’argent ne peut aller à Gaza que via l’Autorité palestinienne.

Mais cela mine notre propre agenda. Nous aurions pu, il y a longtemps, accepter le Hamas comme gouvernement de facto de Gaza. Nous aurions pu travailler avec eux si nous voulions éviter un désastre humanitaire là-bas. Maintenant, si nous le faisions, ce serait agir par faiblesse. Nous avons eu trois ans pour le faire.

Que peut faire l’armée et que va faire l’armée si, disons, 300 000 personnes, soit des dizaines de fois plus que vendredi, marchaient vers la clôture ?

Je n’ai pas de réponse. Avec un petit nombre, disons quelques milliers, vous pouvez les attraper, les tenir, les nourrir, leur donner des fleurs et les renvoyer chez eux. S’il y en a des dizaines ou des milliers, je n’ai pas de réponse adéquate. Je ne connais pas de méthodes de dispersion des foules qui seraient utiles et efficaces dans de telles circonstances.

Je ne peux qu’espérer que l’armée israélienne évaluera et trouvera une solution à un problème qui pourrait être dix fois plus important.

Je pense que le Hamas a trouvé une formule qui peut fonctionner. Il a essayé sous terre, au-dessus de la terre et sur terre. Il sait que le terrorisme ne lui donnera pas de légitimité. Maintenant, il a façonné une situation dans laquelle les masses [de Gaza], au lieu de le blâmer pour la pauvreté, canalisent toute leur colère contre Israël. Si nous ne pouvons pas trouver un moyen afin de faire cesser la mort de l’autre côté, cela va empirer.

Et puis cela pourrait s’étendre au Liban. Il sera plus facile pour le Hezbollah de s’organiser ; la distance entre cette frontière et les zones résidentielles en Israël n’est parfois pas plus large que 300 mètres.

Et maintenant, il y a aussi une augmentation des tensions en Cisjordanie, suite à ces décès.

Nous avons laissé cela survenir.

Nous comptons trop sur la dissuasion israélienne. Mais vous avez besoin de la carotte et du bâton. Nous avons eu trois ans pour façonner une carotte… avec l’accord de facto du gouvernement israélien pour que la communauté internationale [réhabilite Gaza] et construise des maisons, des usines de dessalement…

Le gouvernement du Hamas aurait eu beaucoup à perdre. Aujourd’hui, ils n’ont plus rien à perdre. Il y a trois ans, le dernier conflit majeur a éclaté parce qu’ils n’avaient rien à perdre. Il a éclaté parce que Mahmoud Abbas a cessé de payer les salaires des fonctionnaires de l’Autorité palestinienne, des responsables du Hamas, à Gaza. C’est pareil aujourd’hui. La dissuasion israélienne n’est pas suffisante. Nous avons joué en leur faveur.

Je reste circonspect car cela semble très inquiétant.

J’espère qu’il y a d’autres idées et d’autres moyens que je ne connais pas qui s’avèreraient être efficaces [si les masses essayaient d’abattre la clôture]. Je ne les connais pas, mais il y en a peut-être.

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