Un centre de soins palliatifs juif d’Europe accueille des survivants de la Shoah
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Un centre de soins palliatifs juif d’Europe accueille des survivants de la Shoah

De la nourriture casher, des objets juifs traditionnels et une attention particulière au tragique passé des patients font la particularité de cet établissement hollandais

Henny Goudeketing, à gauche, et Anne van de Geest dans la salle principale de l'hospice juif Emmanuel à Amsterdam, le 1er novembre 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz / via JTA)
Henny Goudeketing, à gauche, et Anne van de Geest dans la salle principale de l'hospice juif Emmanuel à Amsterdam, le 1er novembre 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz / via JTA)

AMSTERDAM (JTA) – Henny Goudeketting, une survivante de l’Holocauste âgée de 95 ans, est souffrante et se prépare à quitter ce monde.

Goudeketting, qui a été stérilisée dans des expériences médicales nazis à Auschwitz, n’a ni enfant ni proche pour s’occuper d’elle. Maintenant, après de multiples infections et des rechutes récurrentes, elle se prépare à partir.

« C’est assez étrange, a déclaré Goudeketting au JTA. Je sais que je n’ai pas d’avenir et je suis prête à mourir, mais j’ai toujours peur de mourir ».

La native d’Amsterdam est retournée dans sa ville à 23 ans après avoir survécu à Auschwitz.

« Ma plus grande peine est de ne pas pu avoir d’enfants », a dit Goudeketting, qui avait travaillé pendant des dizaines d’années comme couturière.

Le mois dernier, elle a été admise à Emmanuel, un petit établissement de huit étages pour les patients en phase terminale. C’est l’unique centre de soins palliatifs, selon le Centre Kantor pour l’Etude des Juifs Européens Contemporains de l’Université de Tel Aviv.

Alors que de tels établissements sont courants aux Etats-Unis – l’Institut National pour les Centres de soins palliatifs, qui a été créé en 1985 à New York, recense pas moins de 225 programmes de centres de soins palliatifs – ils restent rares sur le continent, où la communauté juive a été décimée par l’Holocauste.

Financé par des donations privées, tout comme les frais des patients et certaines subventions, le centre de soins palliatifs a été construit par la communauté juive hollandaise pour que des survivants comme Goudeketting puissent recevoir des soins de fin de vie de qualité.

« Je ne suis pas sûr si c’est réel, le traitement que je reçois ici, a-t-elle déclaré. Je n’ai jamais fait l’expérience de quelque chose comme cela dans toute ma vie ».

Service sur commande

« Si je veux un œuf sur le plat, ou n’importe quoi d’autre, tout ce que je dois faire c’est appuyer sur la sonnette, a expliqué Goudeketting dont le séjour à Emmanuel est couvert par son assurance. Ils arrivent en quelques secondes, je suis vraiment gâtée ».

Les Pays-Bas, qui ont été classés l’an dernier en première place dans le classement européen des systèmes de santé publique, ont 146 centres de soins palliatifs dans le pays avec un taux de satisfaction moyen de 9,1 sur 10. Et si le service de chambre d’Emmanuel est exceptionnel, les patients d’autres centres de soins palliatifs bénéficient de conditions similaires – tout cela pour le prix quotidien de moins de 58 euros couverts par les politiques du gouvernement et les assurances de base.

Un survivant du camp de concentration de Bergen-Belsen mange du pain peu de temps après la libération des camps par les forces britanniques en avril 1945 Crédit : (Imperial War Museum)

Mais Emmanuel est le seul centre de soins palliatifs en Europe pour des patients comme Goudeketting qui peuvent manger casher, même s’il y a d’autres hôpitaux avec des programmes palliatifs qui offrent de la nourriture casher. Il y a par exemple le Groupe de Centre de Soins Palliatifs du Nord de Londres, qui se définit lui-même comme le premier « centre de soins palliatifs multi-religieux » de Grande Bretagne.

C’est aussi un centre de soins palliatifs où le personnel et les bénévoles « connaissent déjà les problématiques spécifiques liées au soin pour la génération des survivants de l’Holocauste », a déclaré Sasja Martel, la directrice fondatrice de l’institution. C’est crucial, a-t-elle déclaré, « parce qu’à la phase de la vie, il est souvent trop tard pour commencer à expliquer » quelles sont les problématiques spécifiques.

Un exemple particulier : à Emmanuel, le personnel encourage les pensionnaires à résister à la tentation de « finir leurs assiettes », a dit Martel, et à manger seulement quand ils ont faim.

« Traumatisés par l’Holocauste, les survivants et leur enfants ont tendance à associer l’acte de manger à celui de rester en vie, a-t-elle expliqué. Et c’est vrai, mais en phase terminale, l’acte de manger peut précipiter la mort ».

Des conseils de rabbins ou d’autres formes de conseil spirituel sont disponibles pour les pensionnaires, avec de l’aide pour accepter la mort, principalement de la part de bénévoles. « C’est un problème pour de nombreux survivants qui sont conditionnés à ‘lutter contre la mort à tout prix’ », a dit Martel.

Le centre de soins palliatifs, qui dispose d’un budget annuel d’environ 500 000 dollars, est subtilement décoré avec des symboles juifs comme des mézouzot, des ménorot, et, au sommet d’un meuble dans le hall principal, une petite pile de pierres comme les Juifs placent sur les pierres tombales des cimetières. Mais même s’ils sont discrets, les symboles peuvent avoir un effet important sur certains des pensionnaires.

Chandeliers de Shabbat. Illustration. (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)

« La signification des petites choses est amplifée à la fin, a souligné Martel. De nombreux pensionnaires éprouvent le besoin de se rapprocher de leur identité, de se reconnecter, même si cela passe seulement à travers les symboles. Cela peut être la soupe ashkenaze juive typique que nous servons qui leur fait penser à leur grand-mère, ou la nappe blanche de Shabbat et l’allumage des bougies. Ou simplement une plaisanterie juive ».

L’importance d’un contexte juif augmente pour de nombreuses personnes confrontées à des questions de fin de vie, selon les professionnels du soin juifs. « Les enseignements et valeurs [juifs] peuvent leur fournir confort », selon une étude de 2013 menée par quatre chercheurs américains, incluant un rabbin et un médecin.

La lithurgie, les traditions juives et même un langage commun facilitent certaines difficultés, a dit le rabbin Sara Gilbert, chapelain au Centre de Soins Palliatifs Shalon à Aurora dans le Colorado, dans un entretien de 2009 donné au journal Intermountain Jewish News.

A Emmanuel, le personnel est formé pour répondre aux besoins spécifiques des survivants comme Goudeketting, qui n’ont pas de famille, a ajouté Martel.

« Nous avons besoin d’être conscient que pour beaucoup de nos pensionnaires, nous sommes tout ce qu’ils ont, ce qui n’est pas nécessairement le cas pour d’autres centres de soins palliatifs », a-t-elle expliqué.

Il y a d’autres sujets sensibles. Par exemple, le centre a décidé de ne pas employer une infirmière ayant un accent allemand, a déclaré Martel la semaine dernière à un symposium sur les soins palliatifs dans le Judaïsme en l’honneur des dix ans du centre Emmanuel.

« Si c’était une discrimination, c’était une discrimination positive pour nos pensionnaires », a-t-elle dit.
Un ancien patient, Bram Koopmans, a dit dans un entretien filmé avant sa mort en 2010 que le centre a été son premier contact avec une institution de la communauté juive depuis son séjour dans un orphelinat pour les enfants ayant survécu à l’Holocauste dans les années 1940.

Sur son lit de mort, Koopmans a dit qu’après des décennies à éviter son identité juive, séjourner à Emmanuel lui a fait se souvenir les bénédictions juives pour le pain, qu’on lui avait apprises à l’orphelinat. Retenant ses larmes, Koopmans a récité la prière pendant l’entretien alors qu’il tenait une main au-dessus de sa tête.

« Cela attendait en moi depuis des années et des années, a-t-il déclaré. C’est comme si ça n’était jamais parti ».

Koopmans a demandé à des bénévoles d’Emmanuel d’aller chez lui, de prendre une kippa et une menorah qu’il avait cachées, s’est rappelée Martel. Il a également demandé au rabbin de lui faire la bar-mitzvah au centre. Koopmans a eu un enterrement juif, ce qu’il n’avait pas prévu quand il est arrivé à Emmanuel.

Pourtant, seulement la moitié des pensionnaires du centre sont juifs. Quiconque étant en phase terminale peut demander à être transféré ici. Même si la capacité est limitée, à cause de la petite taille d’Emmanuel, le taux de renouvellement des patients – la durée moyenne d’un séjour est de 11 jours – implique qu’il y a souvent de nouvelles places.

« Quand nous avons mis en place ce foyer, nous avons décidé comme politique que cela ne devrait pas être uniquement réservé aux Juifs, a dit Martel. Nous ne voulions pas exclure qui que ce soit ».

En conséquence, Emmanuel a une deuxième cuisine non casher pour ne pas restreindre les plats disponibles pour les non-juifs.

Le suicide assisté n’est pas proposé à Emmanuel, alors qu’il est facilement accessible aux Pays-Bas pour les personnes en phase terminale.

Le Parlement hollandais débat actuellement sur un projet de loi controversé qui autoriserait même les personnes en bonne santé à recevoir un suicide assisté. Mais mettre fin à sa vie est « diamétralement opposé aux valeurs juives qui sanctifient la vie », a dit Martel, qui a ajouté qu’Emmanuel conseille à ses patients de ne pas abandonner leurs maisons au cas où ils voudraient y finir leur vie après avoir été admis dans l’institution.

Anne van de Geest est une pensionnaire non juive âgée de plus 90 ans qui ne peut pas marcher à cause du cancer qui s’est métastasée dans son corps.

« J’aime l’atmosphère ici, c’est paisible et vivant », a-t-elle dit.

Van de Geest, qui fabriquait des accessoires de mode et des bijoux, a dit qu’elle a choisi de rester ici à Emmanuel après avoir entendu des avis positifs de la part de ses amis.

C’est également grâce au bouche-à-oreille que Chazie Mourali, une présentatrice bien connue et écrivaine aux Pays-Bas, a entendu parler d’Emmaneul où sa mère, Elise van den Brink, a séjourné avant de mourir en 2015.

« Nous sommes catholiques et les gens à l’église nous ont dit que le centre juif était la meilleure option, a dit Mourali, dont le père est né en Tunisie, au JTA lors du symposium. Nous aimions cela et elle se sentait chez elle ».

« Pour des personnes avec une mentalité du Moyen-Orient, un centre de soins palliatifs calviniste hollandais est la dernière chose dont nous avions besoin ».

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