Un confinement nécessaire. Mais quelle nécessité ? Sanitaire ou politique ?
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Analyse

Un confinement nécessaire. Mais quelle nécessité ? Sanitaire ou politique ?

Comment Israël est devenu le premier pays du monde à reconfiner ? Ce n’est pas qu’une histoire d’infections en hausse, mais aussi de relations fragiles entre religieux et laïcs

Illustration : dans cette photo du 11 avril 2020, la promenade du front de mer de Tel Aviv et un axe majeur sont vides pendant le confinement imposé par des mesures gouvernementales pour aider à arrêter la propagation du coronavirus à Tel Aviv. (Photo AP / Oded Balilty)
Illustration : dans cette photo du 11 avril 2020, la promenade du front de mer de Tel Aviv et un axe majeur sont vides pendant le confinement imposé par des mesures gouvernementales pour aider à arrêter la propagation du coronavirus à Tel Aviv. (Photo AP / Oded Balilty)

C’est un confinement de nécessité. Mais on peut se demander de quel genre de nécessité il s’agit : indispensable pour la santé de la nation, ou indispensable en raison de la réalité sociale et politique complexe d’Israël.

Israël va devenir le premier pays du monde à réimposer un confinement vendredi, alors que le pays connaît plus de 4 500 nouveaux cas de virus par jour. Prévu pour durer au moins trois semaines, le confinement national imminent a été accueilli avec fureur par de nombreux Israéliens, qui ne se laissent pas convaincre de sa nécessité et en dénoncent les conséquences économiques, et qui sont dévastés à l’idée de passer les fêtes juives cantonnés à moins d’un kilomètre de chez eux.

Dans une allocution à la nation jeudi soir, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a insisté non seulement sur le fait que le confinement était nécessaire, mais que partout dans le monde, d’autres gouvernements seraient également confrontés à la décision d’imposer de nouveaux confinements à l’échelle nationale, « la plupart d’entre eux selon moi n’aura pas d’autre choix ».

En revanche, le chef de l’opposition Yair Lapid est catégorique. Le confinement, dit-il, « est un aveu d’échec. Les citoyens sont punis parce que le gouvernement a échoué ». Lapid l’a qualifié de « coup mortel à l’économie israélienne » et a prédit que cela ne sauvera pas des vies.

Une telle condamnation est-elle exacte ? Les réserves et les soupçons des Israéliens sont-ils justifiés ? Le confinement aurait-il pu être évité ? Aurions-nous eu de meilleures options disponibles ?

Abandonner l’approche locale

La voie vers un deuxième confinement du pays a démarré en raison de la façon dont le pays est sorti du premier confinement.

En avril, Israël est sorti du confinement national en adoptant une approche « par tentatives et erreurs ». Des signes avant-coureurs ignorés, une course malavisée vers la « normalité », et une vicieuse seconde vague qui ont porté le nombre de morts à 1 163. Cette tentative était une erreur.

Les travailleurs de la Hevra Kadisha avec des vêtements de protection portent le corps du rabbin Avraham Heber décédé des suites du COVID-19, au salon funéraire Shamgar à Jérusalem, le 23 avril 2020. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Cette deuxième vague se caractérise par de fortes tendances régionales. Un fléau pour les habitants des villes et villages les plus touchés, on peut affirmer que cela aurait dû être une aubaine pour le combat contre le virus à l’échelle nationale : au lieu de tout fermer partout pour contrer le virus, Israël aurait pu concentrer sa lutte dans les villes et villages où le virus est le plus présent.

Le professeur Ronni Gamzu s’adresse au Comité de la Constitution de la Knesset, le 6 septembre 2020. (Capture d’écran)

Cette stratégie était au cœur du plan « feux de signalisation » du responsable de la lutte contre le coronavirus, le professeur Ronni Gamzu ; sauf qu’il y a un problème. Le virus est à son niveau le plus virulent dans les zones utlra-orthodoxes et arabes et affecte ces groupes sociaux de manière disproportionnée par rapport à l’ensemble de la population israélienne. Parmi les résidents de ces endroits culminants dans les statistiques, nombreux sont ceux qui ont estimé qu’une stratégie consistant à les confiner eux seuls au nom de la lutte nationale était injuste.

Ces deux groupes démographiques se sentent souvent mis à l’écart de la société israélienne, et l’idée de littéralement les isoler a touché un nerf sensible. C’était particulièrement le cas depuis que le plan de Gamzu « feux de signalisation », conçu pour mener des luttes efficaces à l’échelle locale, a été mis en place, dans le contexte des critiques généralisées contre les grands mariages et autres rassemblements organisés par ces communautés. Dans les zones désignées comme « rouges », s’est répandu le sentiment d’être tenu responsables du virus et de devoir en payer le prix fort.

Et donc, les hommes politiques haredim, qui font partie de la coalition gouvernementale israélienne, et leurs alliés au sein des gouvernements locaux des villes ultra-orthodoxes, ont exercé des pressions. C’est par nécessité politique, pour éviter une crise de coalition, que les ministres ont dû abandonner l’idée d’une lutte intense mais localisée contre le virus. Les confinements locaux proposés ont été rétrogradés en couvre-feux, et l’ensemble du plan « feux de signalisation » a perdu sa substance.

Il ne fait guère de doute que si Israël avait opté pour l’approche locale, le pays ne s’engagerait pas aujourd’hui dans un confinement national. Le gouvernement était prêt à prendre des mesures majeures pour montrer sa détermination à lutter contre le virus, mais s’est trouvé incapable de s’engager dans l’approche locale.

Est-ce légitime ? Cela dépend de votre point de vue.

Un garde-frontière israélien installe une barrière alors que des Juifs ultra-orthodoxes avec des masques attendent de traverser la rue pendant un couvre-feu nocturne à Beit Shemesh, le 8 septembre 2020. (AP Photo / Ariel Schalit)

De même que la pandémie n’est pas seulement une crise sanitaire, et qu’il faut tenir compte des conséquences des décisions prises pour la combattre, comme son impact économique, on peut faire valoir que le prix à payer des confinements locaux sur le tissu social fragile d’Israël serait trop cher. On peut également faire valoir que la pandémie nécessite une lutte de longue haleine, et que plus le gouvernement aliène aujourd’hui ces secteurs de la population, moins ils se conformeront à l’avenir aux futures mesures pour contrôler le virus.

Cependant, pour de nombreux Israéliens, la décision d’abandonner la lutte locale et de confiner tout le pays met en valeur le pire de la politique communautariste du pays : les députés haredim gonflent leurs muscles, conscients qu’ils peuvent faire des ravages dans la coalition s’ils n’obtiennent pas gain de cause, et les maires haredim promettent au reste du pays que s’ils s’effondrent, le reste du pays s’effondra avec eux.

Alors que certains Israéliens soulignent le préjudice potentiel que l’isolement des zones haredim aurait porté à la cohésion sociale d’Israël, d’autres affirment que le ressentiment envers cette commaunauté va s’intensifier parce que tout le monde va à présent être confiné, ce qui est encore plus mauvais pour la nation et sa cohésion sociale.

Éviter les alternatives

Cela dit, le simple fait que le gouvernement ait renoncé aux mesures locales n’aurait pas dû rendre le confinement national inévitable.

Il existe d’autres alternatives, telles que d’autoriser les gens à se déplacer relativement librement, d’assouplir les restrictions sur les interactions en extérieur (car il semble que la propagation du virus soit faible en extérieur) et de concentrer les réglementations et l’énergie sur la limitation des activités d’intérieur – par exemple, un maximum de 10 personnes dans un seul espace intérieur, comme l’a suggéré le chef du syndicat des médecins Hagai Levine.

Il existe également des options intéressantes proposées depuis longtemps par les experts, à l’origine conçues comme des stratégies de sortie du premier confinement, qui auraient pu être mises en œuvre aujourd’hui. L’une d’entre elles est l’idée de diviser la nation en groupes – et de demander à certains groupes de rester à la maison pendant la première moitié de la semaine, et à d’autres pendant la seconde.

Des travailleurs d’une aile de l’hôpital Sheba convertie pour recevoir les Israéliens en quarantaine sur le bateau de croisière Diamond Princess au Japon, en raison de la propagation du coronavirus, le 20 février 2020. (Avshalom Sassoni / Flash90)

Ou que diriez-vous de s’attaquer au gros problème de la capacité hospitalière ? Après tout, la plus grande crainte derrière bon nombre de restrictions est que les hôpitaux pourraient se trouver submergés, pas tellement par pénurie d’équipement mais plutôt par manque de personnel qualifié. La main-d’œuvre pourrait être renforcée par l’arrêt des procédures électives et la réaffectation du personnel, comme cela s’est produit lors de la première vague. Mais les hôpitaux hésitent à appliquer ces mesures, qui risqueraient de diminuer leurs revenus, ce qui pourrait à long terme nuire à leur bon fonctionnement. Il serait également envisageable de former de nouvelles recrues pour effectuer une partie du travail de base nécessaire pour assurer le bon fonctionnement des services de coronavirus.

Ces idées, et bien d’autres, ont été rejetées d’emblée. Les ministres sont actuellement peu disposés à essayer des approches qui n’ont pas encore fait leurs preuves. Après avoir souscrit au concept de « tentatives et erreurs » pour sortir du premier confinement, après tout, ils ont constaté leur échec.

Est-ce que ça marchera ?

Les médecins sont divisés sur la question de l’efficacité du confinement à venir : est-ce la solution avec les meilleures chances de succès ? Pour certains, il est évident qu’une réduction radicale des contacts entraînera effectivement une majeure réduction du nombre de cas. D’autres affirment que cela pourra générer des gains à court terme, mais qu’ils seront vite perdus, et que davantage de vies seraient sauvées sur le long terme si la population apprenait à vivre avec le virus de façon responsable.

Mais Netanyahu et son cabinet ont apparemment conclu que le temps de la prise de risques était révolu, et que l’approche la plus ancienne face aux pandémies – bien rodée ou désespérément médiévale selon votre point de vue – est la seule option valable.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu fait une déclaration télévisée depuis sa résidence officielle à Jérusalem, le 17 septembre 2020. (Capture d’écran : YouTube)

Les politiciens israéliens ont-ils été effrayés par une nouvelle réflexion, parce que les responsables ont détourné les yeux après avoir opté pour une approche « tentatives et erreurs » pour le premier déconfinement ? Ont-ils raison d’estimer que le temps de la prise de risque est révolu ? Nourrissent-ils le fantasme que dans trois semaines, ils seront en mesure de faire volte-face et de dire à un peuple en colère que leur cruauté, c’était pour son bien ?

Verrons-nous des citoyens, fatigués de contempler leurs quatre murs et la chute libre de leurs soldes bancaires, reconnaître que c’était difficile, mais face aux statistiques du virus en baisse, en conclure que ça valait la peine de passer la saison des fêtes en confinement ?

Comme tous les fantasmes, celui-ci est irréaliste – à moins qu’il ne soit orchestré.

Les ministres ont tenté de mettre toutes les chances de leur côté. Ils ne précisent pas l’ampleur de ce qui sera considéré comme un succès, ni même les paramètres qu’ils utilisent pour mesurer un succès. Ces dernières semaines, ils ont placé sous le feu des projecteurs le nombre de personnes nouvellement infectées par jour, mais ils pourraient tout-à-fait changer de cap et mettre en valeur la baisse du nombre de patients hospitalisés, ou de patients dans un état critique, ou d’autres facteurs qui donneraient bonne mine à leurs actions.

Des policiers ferment des synagogues et distribuent des amendes à des Juifs haredim du quartier Boukharim de Jérusalem, suite aux restrictions gouvernementales imposées dans le cadre des efforts visant à contenir la propagation du coronavirus, le 6 avril 2020. (Yonatan Sindel / Flash90)

Dans la période qui a précédé la décision de reconfiner, les reportages ont été dominées par des informations selon lesquelles les responsables des hôpitaux affirmaient aux ministres que leurs institutions étaient au bord de l’effondrement. Mais dans de nombreux cas, cela ne correspondait tout simplement pas aux informations des cadres supérieurs des hôpitaux ni aux statistiques sur les patients dans un état grave.

Le confinement représente donc pour le gouvernement l’occasion de montrer qu’il a le courage de prendre des mesures énergiques, tout en déployant une grande souplesse dans sa définition du succès.

Mais qu’arrivera-t-il si les chiffres restent indiscutablement mauvais, quelle que soit la façon dont on les interprète ? Ou si le gouvernement décide que son meilleur espoir est de prolonger ou d’intensifier le confinement ? Si cela se produit, les ministres auront encore la possibilité de blâmer le peuple, en accusant les gens de ne pas respecter les règles correctement, ou de dire aux citoyens qu’ils sont de bons soldats dans la guerre contre la pandémie, mais que malgré de gros efforts, l’ennemi est vicieux et qu’un autre effort est nécessaire.

Il est révélateur que les avis officiels n’aient donné aucune date de fin aux mesures de confinement. Le « confinement de trois semaines » pourrait ainsi durer beaucoup plus longtemps.

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