Un leader juif autrichien s’inquiète qu’Israël puisse embrasser l’extrême-droite
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Interview

Un leader juif autrichien s’inquiète qu’Israël puisse embrasser l’extrême-droite

Pour Ariel Muzicant, la realpolitik de Netanyahu affaiblit les juifs européens. Il jure de lutter toute tentative de Jérusalem de normaliser les liens avec le Parti pour la Liberté

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le dirigeant juif autrichien Ariel Muzicant à Jérusalem, le 21 mars 2018 (Crédit : Raphael Ahren / Times of Israel)
Le dirigeant juif autrichien Ariel Muzicant à Jérusalem, le 21 mars 2018 (Crédit : Raphael Ahren / Times of Israel)

Les Juifs autrichiens s’inquiètent de ce qu’Israël pourrait réchauffer les liens avec le parti pour la Liberté d’extrême-droite dans le pays, a déclaré un éminent leader communautaire local.

Lors d’un discours inhabituellement dur, Ariel Muzicant, président honoraire de la communauté juive autrichienne, a accusé Jérusalem de « nous tirer le tapis sous le pied » et a juré de dénoncer le gouvernement israélien s’il devait normaliser les liens avec le parti controversé.

« Les Juifs européens vivent en Europe après l’Holocauste sur la base d’un accord mutuel qui dit que a) nous n’oublierons pas la Shoah et que b) nous combattrons les nazis et les antisémites », a dit Muzicant mercredi au Times of Israel.

« Alors si vous commencez à accepter des gens qui, d’un côté, veulent se montrer très amicaux avec Israël mais qui, de l’autre, renforcent toujours les idéologies nazies, alors vous nous coupez l’herbe sous le pied. Je dis à ces gens : ‘Apprenez l’histoire, regardez les faits et vous constaterez qu’il n’y a aucune possibilité pour le peuple juif d’ignorer ce qui se produit aujourd’hui en Europe, à savoir une recrudescence nette de l’antisémitisme ».

Au mois de décembre, le Parti de la Liberté, connu sous son acronyme allemand FPO, a intégré la coalition au pouvoir en Autriche. Les leaders juifs d’Autriche, d’Europe et de partout ailleurs affirment que le parti n’a pas suffisamment fait pour prendre ses distances face à son passé, quand il était le foyer politique des néo-nazis, et qu’il épouse toujours des points de vue antisémites et xénophobes.

Le chancelier Sebastian Kurz, à droite, du parti populaire autrichien et le vice-chancelier Heinz-Christian Strache du parti pour la Liberté donnent une conférence de presse à Vienne, à l’issue de leur première rencontre de cavinet, le 19 décembre 2017 (Crédit : Joe Klamar/AFP/Getty Images via JTA)

A cette époque, le gouvernement israélien avait décidé « pour l’instant » de ne pas s’engager auprès des responsables affiliés au FPO et de limiter les contacts « au niveau professionnel des ministères gouvernementaux dans lesquels sert le parti de la Liberté », selon un communiqué du ministère des Affaires étrangères.

Toutefois, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait ordonné une « révision professionnelle concernant la manière dont Israël se conduira vis-à-vis du nouveau gouvernement ».

Le chancelier autrichien Sebastian Kurz avait répondu à l’époque qu’il respectait la décision israélienne mais qu’il faisait en sorte que l’Etat juif lève le boycott sur ses partenaires de coalition d’extrême-droite. « Ce sera notre mission de faire un bon travail chez nous et de convaincre également à l’étranger », avait-il dit. « Je suis optimiste sur le fait que nous dissiperons toutes les inquiétudes ».

Le chef du parti Heinz-Christian Strache, qui avait été nommé vice-chancelier du pays après les élections, a indiqué qu’il « s’efforce d’établir un contact honnête, durable et amical avec Israël ».

Après une rencontre le mois dernier avec Netanyahu à Munich, Kurz a déclaré que son objectif était « de normaliser les liens avec Israël dans un avenir proche ».

Mais Muzicant, à la tête de la communauté juive autrichienne depuis quinze ans et qui est également vice-président du Congrès juif européen, a déclaré qu’il n’y avait pas que les propos de Kurz qui le rendaient nerveux en ce qui concerne la recherche de moyens par Israël de normaliser les liens avec le FPO.

Plusieurs politiciens israéliens – les plus éminents d’entre eux étant le ministre du Likud Zeev Elkin et le député Yehudah Glick — ont prôné l’établissement de relations avec le FPO, soulignant la plateforme pro-israélienne du parti et affirmant qu’Israël doit accueillir tous les soutiens quels qu’ils soient.

Glick s’est récemment rendu à Vienne et a rencontré Strache.

« Je suis inquiet qu’il y a certains individus qui ne désirent pas regarder les faits tels qu’ils sont », a dit Muzicant, se référant à Glick et aux autres partisans des liens avec le FPO. Les Israéliens qui affirment que le FPO n’est plus un parti nazi et qu’il embrasse les Juifs « ne veulent pas réaliser tout simplement qu’indépendamment de ce que les gens disent, ils agissent différemment », a-t-il ajouté.

Tandis que les leaders du FPO rejettent officiellement l’antisémitisme, les Juifs autrichiens disent que le parti, en son cœur, est encore infesté par l’idéologie nazie.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu rencontre le ministre autrichien de l’époque, Sebastian Kurz à Jérusalem, le 16 mai 2016. (Kobi Gideon/GPO)

Muzicant, un ressortissant israélo-autrichien, a déclaré que les diplomates israéliens lui avaient confié que la question était réexaminée sans arrêt, ce qui lui laisse croire que Jérusalem pourrait à un moment décider de mettre un terme à son boycott du parti de la Liberté.

« Je m’inquiète de ce que tôt ou tard Netanyahu ne change ses directives politiques parce que cela priverait les communautés juives d’Allemagne, de France ou d’Autriche de leur positionnement moral », a-t-il expliqué en marge du forum global de lutte contre l’antisémitisme organisé par le ministère des Affaires étrangères cette semaine à Jérusalem. « Parce que si l’Etat d’Israël nous coupe l’herbe sous le pied à nous et à notre demande de mettre un terme aux activités pro-nazies en Europe, alors nous n’aurons plus de raison d’être ».

Officiellement, Israël explique qu’aucun changement de ce statu-quo n’est prévu. « La politique israélienne est claire et je n’ai pas connaissance d’un changement », a commenté le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Emmanuel Nahshon, refusant d’enter dans les détails.

Si le gouvernement d’Israël fait des choses qui nuisent aux Juifs de la Diaspora, alors je m’exprimerai très certainement contre le gouvernement d’Israël

Cherchant le soutien de la Hongrie et de la Pologne, Netanyahu a placé les considérations politiques au-delà de l’intérêt des communautés juives de ces pays, a déclaré Muzicant, se référant au voyage controversé du Premier ministre à Budapest l’année dernière et à sa réponse réservée à une loi polonaise qui criminalise l’évocation de la complicité des Polonais pendant l’Holocauste.

A LIRE : Texte intégral de la loi polonaise controversée sur la Shoah

Tandis que l’approche de Netanyahu est compréhensible, une telle « realpolitik » affaiblit la communauté juive européenne, a maintenu Muzicant.

« Les Juifs – en particulier ceux de la Diaspora – ont des valeurs et ils ont eu des valeurs et si ces valeurs ne comptent plus à cause de la realpolitik, alors ils se battront. Et on verra bien comment cela se terminera », a-t-il dit.

La communauté juive européenne organisée ne cessera pas de soutenir l’Etat d’Israël et sa population, a-t-il dit. Il a néanmoins juré que « si le gouvernement israélien fait des choses qui nuisent aux positions adoptées par les Juifs de la Diaspora sans prendre en compte nos besoins, alors je m’exprimerai contre le gouvernement d’Israël. Cela ne me fait pas peur ».

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