Un marché de l’immobilier en plein essor dans les implantations de Cisjordanie
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Un marché de l’immobilier en plein essor dans les implantations de Cisjordanie

De nombreux Israéliens sont idéologiquement attachés au principe de Juifs vivant en Judée-Samarie ; cependant, certains y sont davantage attirés pour la qualité de la vie

Des ouvriers arabes sur un chantier dans l’implantation d'Ariel, en Cisjordanie, le 25 janvier 2017. (Sebi Berens / Flash90)
Des ouvriers arabes sur un chantier dans l’implantation d'Ariel, en Cisjordanie, le 25 janvier 2017. (Sebi Berens / Flash90)

JTA – Ayant grandi dans un appartement de Jérusalem, Aaron Lipkin s’émerveillait devant les maisons à deux étages qu’il voyait lors de ses voyages le week-end avec ses parents.

Le fait que ces maisons se trouvaient dans des implantations israéliennes en Cisjordanie ne faisait guère de différence pour lui. Sioniste religieux, il ne voit aucun problème au fait de vivre sur un territoire que la communauté internationale considère comme occupé.

Alors, quand sa femme et lui ont cherché à acheter une maison à Jérusalem il y a 19 ans et qu’ils n’ont rien trouvé dans leur gamme de prix, ils se sont aventurés dans l’implantation d’Ofra. Depuis, ils vivent dans la maison à deux étages de leurs rêves.

Une génération plus tard, Lipkin fait toujours face au même problème. Ses enfants veulent s’installer à Ofra – sauf que, maintenant, l’endroit est devenu à son tour inabordable. Lipkin a acheté sa maison en 2000 pour 550 000 shekels (soit environ 172 000 euros au taux de 2018, corrigé en fonction de l’inflation). Maintenant, il voit des maisons de même taille à Ofra se vendre pour au moins 1,5 million de shekels, soit 350 000 euros.

Aaron Lipkin et sa femme ont acheté une maison dans l’implantation d’Ofra en 2000 pour l’équivalent de 172 000 euros au taux de 2018. Des maisons similaires se vendent maintenant pour deux fois plus. (Ben Sales / JTA)

En d’autres termes, en moins de 20 ans, le prix de l’immobilier à Ofra a doublé.

« Nous sommes ravis quand nous pensons au prix auquel nous avons payé la maison, à la facilité que nous avons eue à l’acheter », a déclaré Lipkin, porte-parole d’Ofra et guide touristique, à l’agence JTA. Assis dans son spacieux salon, il explique : « Aujourd’hui, cela nous affole. Nous avons cinq enfants et nous n’avons aucune idée de comment ils feront pour acheter leur propre maison sans devoir contracter un crédit incroyable. »

Depuis que les Lipkin ont traversé les frontières d’Israël d’avant 1967, ou la Ligne verte, des centaines de milliers d’Israéliens en ont fait de même. En 2000, moins de 200 000 Israéliens vivaient en Cisjordanie – sans prendre en compte Jérusalem-Est –, selon B’Tselem, une organisation israélienne de gauche. Maintenant, le nombre est plus proche de 400 000. Et le prix de l’immobilier a augmenté en conséquence.

Beaucoup d’Israéliens restent attachés au principe selon lequel les Juifs doivent vivre dans la Judée-Samarie et qu’Israël conserve le contrôle de la région. Mais d’autres y ont plutôt été attirés pour la qualité de vie offerte – les grandes maisons, les espaces verts et les petites communautés.

Le gouvernement israélien a également facilité cet attrait en construisant des routes d’accès qui évitent les zones palestiniennes et en augmentant le nombre de lignes de bus qui vont directement vers les implantations. Ces changements signifient que de nombreux Israéliens peuvent vivre, s’ils le souhaitent, en évitant le contact avec les villages palestiniens situés à proximité. Ainsi, même des implantations relativement éloignées comme celle d’Ofra donnent l’impression d’être une banlieue.

Un homme agite un drapeau palestinien près de l’implantation d’Ofra en Cisjordanie, près de Ramallah. (Crédit photo : Issam Rimawi / Flash90)

Mais désormais, les implantations sont également de plus en plus semblables à Israël à un autre niveau : la crise du logement qui sévit dans le pays et qui a fait monter en flèche les prix des logements durant toute une décennie a traversé la Ligne verte. Ainsi, plus les implantations sont sûres, plus leurs prix ont augmenté jusqu’à atteindre la moyenne nationale.

Selon un document publié en novembre 2016 par l’Institut Shoresh, un groupe de recherche, la construction de logements dans les implantations n’a pas suivi la croissance démographique. Un autre document publié en octobre 2016 par le Centre israélien d’économie politique a conclu que le nombre de salaires mensuels moyens nécessaires pour acheter une maison dans les implantations était passé de 87 en 2003 à 152 en 2015 – soit seulement 10 salaires de moins que la moyenne nationale, qui est de 162.

« Il n’y a aucune inquiétude vis-à-vis du fait que cet investissement est risqué en raison de la localisation de notre communauté », a déclaré Miri Maoz-Ovadia, porte-parole du conseil régional de Binyamin, une autorité locale qui régit les implantations du centre de la Cisjordanie. « L’inquiétude résulte plutôt du fait que, plus nous attendons, plus les prix ne vont qu’augmenter. C’est lent, mais ça se produit et on peut le constater. »

Des policiers à proximité de l’implantation de Halamish en Cisjordanie, où des soldats de Tsahal ont abattu un conducteur palestinien qui, selon eux, avaient accéléré vers eux, le 31 octobre 2017. (Flash90)

Comme Lipkin, Maoz-Ovadia tire un intérêt professionnel à discuter du marché du logement dans les implantations. Et pour elle aussi, c’est une question qui est également d’ordre personnel. Il y a un an et demi, elle et son mari ont acheté une maison avec un jardin à Kochav Yaakov, une autre implantation éloignée située à une heure de route de Jérusalem, pour 1,1 million de shekels. Maintenant, les mêmes maisons se vendent pour 1,5 million.

« Les familles veulent acheter », explique Maoz-Ovadia. « Ils veulent une maison avec un jardin et ils voient le potentiel de cette région pour y parvenir. »

Le marché de l’immobilier est également en plein essor à Efrat, une implantation qui fait office de ville-dortoir pour la ville voisine de Jérusalem. Depuis des années, des politiciens de droite comme Naftali Bennett, le ministre de l’Éducation, ont poussé à l’annexion d’implantations dites de consensus comme Efrat qui, selon la plupart des Israéliens, feront toujours partie du pays peu importe les futurs scénarios.

Des soldats israéliens bloquent la sortie de l’implantation d’Efrat suite à une attaque par balle dans la zone, le 9 juillet 2016. (Gershon Elinson / Flash90)

Les actions du gouvernement israélien de droite, favorable aux implantations, ont également provoqué des conséquences sur le marché. Tout en traversant une rue comptant une rangée de maisons vides à vendre à Efrat, Yaniv Gabbay, agent immobilier, explique que, plus la perspective d’un État palestinien et l’évacuation d’implantations devient éloignée, plus les Israéliens se sentent à l’aise à l’idée d’investir dans des propriétés en Cisjordanie. En 2016, avant sa construction, une maison dans le quartier se vendait pour 2 millions de shekels, soit environ 473 000 euros. En mai dernier, cette maison de cinq chambres était vendue pour 2,6 millions de shekels.

Lundi, dans une session de questions-réponses sur Instagram, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré : « Je peux vous promettre qu’aucune communauté en Terre d’Israël ne sera évacuée. »

« En investissant ce montant dans une propriété à Efrat, les gens ne sont pas vraiment inquiets », explique Gabbay. « Ils savent qu’il y a beaucoup de gens qui investissent dans cette zone. »

Image d’illustration : une grue installe un bungalow dans la nouvelle implantation d’Etzion, en Cisjordanie, destinée à réinstaller les évacués de l’avant-poste de Netiv Ha’avot, le 9 mai 2018. (Gershon Elinson / Flash90)

La droite israélienne favorise également la construction dans les implantations. En 2017, selon La Paix maintenant, une ONG israélienne de gauche qui surveille ce phénomène auquel elle s’oppose, les chantiers dans les implantations étaient de 17 % plus nombreux que la moyenne annuelle.

Mercredi, Israël a annoncé l’avancement des projets de construction de 1 000 logements supplémentaires en Cisjordanie.

« Personne ne peut savoir combien de gens voudront acheter dans une zone délimitée. Mais d’un seul coup, deux nouvelles montagnes de résidences sont construites », explique Gabbay. « Il y a une offre qui a commencé à rattraper la demande, mais la demande n’a pas diminué. »

Pendant ce temps, les Palestiniens vivant dans la zone C, la zone de Cisjordanie entièrement administrée par Israël, ont longtemps protesté face au fait qu’ils ne pouvaient pas construire de maisons ou d’infrastructures.

« La zone C a été mise en place pour le bénéfice des implantations israéliennes et de l’armée israélienne, aux dépens des communautés palestiniennes », selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. « Cela entrave le développement de logements, d’infrastructures et de moyens de subsistance adéquats dans les communautés palestiniennes et a des conséquences importantes pour l’ensemble de la population de Cisjordanie. »

Un jeune garçon du village bédouin de Khan al-Ahmar en Cisjordanie. (Yaniv Nadav / Flash90)

Hagit Ofran, qui dirige le projet d’observation des implantations de l’organisation La Paix maintenant, explique que le principal problème lié à toute évacuation potentielle des implantations réside dans le nombre de citoyens qui vivent dans des implantations isolées. Elle est moins préoccupée par les Israéliens qui se sont installés en Cisjordanie pour la qualité de vie que par les dizaines de milliers d’habitants idéologiques qui se sont engagés à vivre en Cisjordanie.

« L’évacuation de milliers de familles – ce qui coûterait de l’argent, prendrait du temps et provoquerait du chagrin – est un défi que les Israéliens devraient relever dans un accord de paix », explique Ofran. Toutefois, « la plupart des colons respecteraient la décision de la Knesset », affirme-t-elle.

Dans le nord de la Cisjordanie, certains affirment que la qualité de la vie était le facteur déterminant qui les a fait emménager dans la région. Lorsque Miriam Shatsky et son mari ont récemment cherché à acheter une maison, un agent immobilier s’est moqué d’eux quand ils ont révélé leur salaire et affirmé qu’ils souhaitaient vivre dans la ville israélienne de Modiin, dans le centre du pays. Il y a quelques mois, ils ont pu acheter un appartement de cinq chambres pour un peu plus de 250 000 euros à Karnei Shomron, une implantation regroupant une importante population anglophone.

« L’immobilier dans les Territoires était très risqué et nous ne pensions pas vouloir nous installer ici », a déclaré Shatsky.

« Alors que nous avions de meilleurs emplois, notre zone de cible s’éloignait de plus en plus. En fait, Modiin me semblait très intéressant, mais nous l’avons éliminée car ce n’était pas abordable. Un grand nombre de communautés anglophones vivent dans des endroits qui ne sont pas abordables. Cela a certainement constitué un facteur important pour nous de venir ici. »

Lipkin a déclaré qu’après avoir vécu dans les implantations pendant un certain temps, les préoccupations concernant la qualité de vie et leur idéologie tendaient à se fusionner. Avec des politiciens de droite appelant fréquemment à une forme quelconque d’annexion des implantations, Israël fait davantage pour absorber les implantations que pour les abandonner. Et entre-temps, toujours plus d’Israéliens continuent à y emménager.

« Vous avez des gens qui viennent pour la qualité de la vie, et après 18 ans, ils vous diront : ‘C’est la Terre d’Israël et nous devons vivre ici' », explique Lipkin. « Je ne crains pas une évacuation. Je pense que la Judée-Samarie fait partie de l’État d’Israël. »

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