Un Rothschild viennois en quête du passé familial
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Un Rothschild viennois en quête du passé familial

Comme à Londres ou Paris, la banque Rothschild de Vienne est devenue le partenaire indispensable du pouvoir dont elle a financé les guerres et les projets urbains ou industriels

Une enseigne de la place Rothschild, du nom du fondateur et financier de la Nordbahn, Salomon Mayer von Rothschild, est représentée à Vienne, en Autriche, le 18 février 2020. (Crédit : JOE KLAMAR / AFP)
Une enseigne de la place Rothschild, du nom du fondateur et financier de la Nordbahn, Salomon Mayer von Rothschild, est représentée à Vienne, en Autriche, le 18 février 2020. (Crédit : JOE KLAMAR / AFP)

Étroitement liée à l’âge d’or viennois puis spoliée par les nazis, la famille Rothschild avait clos le chapitre de sa saga financière en Autriche. Jusqu’à la récente plainte d’un descendant contre la ville de Vienne, critiquée pour la gestion d’une fondation centenaire.

L’affaire qui arrive jeudi devant le tribunal d’un des beaux quartiers de la capitale est singulière. Un héritier de la plus célèbre dynastie banquière d’Europe accuse la municipalité d’avoir indûment pris le contrôle, après la guerre, d’une fondation créée en 1907 grâce à un don de Nathaniel Freiherr von Rothschild.

Arrière-petit-neveu de Nathaniel, l’Américain Geoffrey Hoguet, 69 ans, a des mots très durs envers Vienne à laquelle il reproche de « perpétuer » les lois nazies qui avaient spolié sa famille juive, dissout la fondation en 1938 et transmis ses propriétés à la ville.

Parmi les biens en jeu figure un hôpital neurologique datant de 1912 dont l’élégante architecture d’époque se déploie dans un parc de 230 hectares, en périphérie de la capitale.

Alors que l’avocat de la mairie, tenue par la gauche depuis plus d’un siècle, assure que le rétablissement de la fondation a été fait « en accord et selon les vœux initiaux » de Nathaniel von Rothschild, M. Hoguet voit les choses autrement. Il souhaite le rétablissement d’un conseil d’administration indépendant, de manière, selon lui, à « honorer le legs » de son aïeul.

Le litige renvoie l’Autriche à sa relation ambivalente avec une famille indissociable de la puissance financière et commerciale de l’ancien empire des Habsbourg, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

« L’histoire des Rothschild a été refoulée » de la mémoire collective de Vienne, affirme à l’AFP l’historien autrichien Roman Sandgruber, auteur en 2018 d’une somme sur l’histoire des Rothschild autrichiens.

Du ghetto aux palais

Une statue en marbre du fondateur et financier de la Nordbahn, Salomon Mayer von Rothschild, créée par Johann Meixner, 1869/70, est exposée au Musée juif de Vienne en Autriche le 18 février 2020. (Crédit :JOE KLAMAR / AFP)

Au début des années 1800, le négociant Mayer Amschel Rothschild, originaire du ghetto juif de Francfort, avait envoyé ses cinq fils développer les affaires familiales dans les grandes capitales européennes. Comme à Londres ou Paris, la banque Rothschild de Vienne est rapidement devenue le partenaire indispensable du pouvoir dont elle a financé à la fois les guerres et les grands projets urbains ou industriels, dans les mines ou le rail.

« Lorsque l’empereur François-Joseph s’attardait à discuter avec Albert Rothschild, le bruit courait que la monarchie traversait une mauvaise passe financière », écrit le journaliste Georg Markus, spécialiste des têtes couronnées autrichiennes.

A sa mort en 1911, Albert Rothschild est considéré comme « l’homme le plus riche d’Europe ». La banque créée par son père, la Credit-Anstalt, possède des participations majoritaires dans toutes les grandes entreprises de l’empire.

C’est à cette période aussi que Nathaniel, l’un des frères d’Albert, philanthrope davantage porté sur l’art que la finance, effectue le plus important legs de l’histoire autrichienne pour créer la fondation portant son nom et des hôpitaux de pointe pour l’époque.

Si Albert Rothschild avait reçu en 1887 le droit de fréquenter la cour impériale autrichienne, une distinction inédite pour une personne de confession juive, l’antisémitisme est un fil rouge de la saga familiale jusqu’à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938.

« Le nom de Rothschild était à la fois la cible de ceux qui agitaient les foules avec la haine des juifs et des anticapitalistes qui les désignaient comme objet de haine », note Roman Sandgruber.

Bien avant l’ère d’internet, les théories les plus folles circulent. L’une d’elle prétendra que le premier des Rothschild viennois, Salomon, était le grand-père d’Hitler et poussera même le chancelier de l’époque à ordonner des vérifications.

Effacement 

L’exil forcé de la famille et la saisie de ses biens par les nazis marquera la fin progressive de la lignée autrichienne.

Les fastueux palais du centre de Vienne, l’hôpital Rothschild du 18e arrondissement, la gare du chemin de fer du Nord financé par l’établissement bancaire ? Démolis après la guerre pour laisser place à des constructions modernes.

« Non seulement, ce patrimoine avait été endommagé par les combats mais il s’agissait aussi d’une histoire avec laquelle l’Autriche n’était pas à l’aise », observe Michaela Feurstein-Prasser, auteur d’un guide sur la « Vienne juive ».

Ce n’est qu’en 2016 qu’une place Rothschild a été inaugurée à Vienne, à l’endroit où se trouve le siège du groupe bancaire UniCredit Bank Austria qui a absorbé la Credit-Anstalt dans les années 1990. Geoffrey Hoguet fut un des cadres de la Credit Anstalt jusqu’à son rachat.

Aujourd’hui à la tête d’une société d’investissement et soutien financier de Pete Buttigieg, candidat à la présidence du Parti démocrate américain, l’arrière petit-neveu de Nathaniel von Rothschild a fait le déplacement depuis New York pour l’audience de jeudi.

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