Une expo à Auschwitz offre un regard inédit sur la foi et la survie
Rechercher

Une expo à Auschwitz offre un regard inédit sur la foi et la survie

"Sous l'angle de la foi" est consacrée à 21 survivants qui évoquent la manière dont leur rapport à Dieu et à la religion a évolué pendant et après leur internement

  • Le conservateur de musée Henri Lustiger Thaler. (Autorisation)
    Le conservateur de musée Henri Lustiger Thaler. (Autorisation)
  • "Sous l'angle de la foi", une exposition qui dura pendant l'année 2020 au musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Daniel Libeskind)
    "Sous l'angle de la foi", une exposition qui dura pendant l'année 2020 au musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Daniel Libeskind)
  • Lea Friedler dans le cadre de "Sous l'angle de la foi", à découvrir pendant toute l'année 2020 au musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Henri Lustiger Thaler)
    Lea Friedler dans le cadre de "Sous l'angle de la foi", à découvrir pendant toute l'année 2020 au musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Henri Lustiger Thaler)
  • "Sous l'angle de la foi", une exposition qui dura pendant l'année 2020 au musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Daniel Libeskind)
    "Sous l'angle de la foi", une exposition qui dura pendant l'année 2020 au musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Daniel Libeskind)
  • "Sous l'angle de la foi", une exposition qui dura pendant l'année 2020 au musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Daniel Libeskind)
    "Sous l'angle de la foi", une exposition qui dura pendant l'année 2020 au musée d'Etat d'Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Daniel Libeskind)
  • La photographe Caryl Englander. (Autorisation)
    La photographe Caryl Englander. (Autorisation)
  • L'architecte Daniel Libeskind. (Crédit : Stefan Ruiz)
    L'architecte Daniel Libeskind. (Crédit : Stefan Ruiz)

Avraham Zelcer, survivant d’Auschwitz, regarde la caméra avec intensité. Ses manches relevées montrent le numéro tatoué sur son avant-bras gauche, il y a plus de trois quarts de siècle, à son arrivée dans le camp de la mort – de triste mémoire – depuis sa Tchécoslovaquie natale.

Et même si le camp avait été libéré le 27 janvier 1945, Zelcer devait encore attendre un an pour revenir vers sa foi juive.

Il est compréhensible que l’expérience des horreurs d’Auschwitz aient ébranlé les convictions religieuses de celles et ceux qui y avaient été internés.

Plus de 1,1 million de personnes sont mortes dans le camp pendant la Première guerre mondiale, dont presque un million de Juifs.

Et pourtant, certains prisonniers sont parvenus à conserver leur foi.

C’est leur histoire qui sera racontée lors d’une prochaine exposition organisée au musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne, qui durera pendant la plus grande partie de l’année 2020 – une année qui marquera le 75ème anniversaire de la libération du camp.

L’exposition « Sous l’angle de la foi » est consacrée à 21 survivants d’Auschwitz qui ont évoqué le rôle de leurs convictions religieuses en lien avec la période passée dans le camp.

A découvrir à partir du 1er juillet, ce projet est un partenariat entre trois experts reconnus dans leurs domaines respectifs d’activité : La photographe Caryl Englander, l’architecte Daniel Libeskind et le conservateur de musée Henri Lustiger Thaler, qui, tous les trois, ont évoqué l’exposition avec le Times of Israel.

Pendant trois ans, Englader, présidente du Centre international de la photographie, a pris des clichés en couleur de chaque survivant pendant leurs entretiens avec Lustiger Thaler, conservateur en chef du musée du mémorial Amud Aish à Brooklyn, le tout premier musée à appréhender la Shoah depuis l’angle de la foi.

L’Israélo-américain Libeskind — fils de réfugiés de la Shoah né en Pologne, et dont les projets ont inclus le réaménagement de Ground Zero et le musée juif de Berlin – a créé des panneaux en acier pour enfermer les photos avec des sections de verre qui présentent les témoignages recueillis lors des entretiens.

Sur les 21 survivants, 11 sont des femmes et 10 sont des hommes (de manière poignante, deux d’entre eux sont morts depuis qu’ils ont livré leur témoignage).

Dix-huit témoins sont Juifs, deux sont catholiques polonais et un est Sinti – un rom. Le nombre de Juifs reflète la valeur numérique du mot en hébreu « chai », ou « vie ».

« C’est vraiment une exposition interconfessionnelle qui s’efforce de comprendre quel a été le rôle tenu par la foi et par la religion, rôle qui aura permis aux survivants de traverser la folie d’Auschwitz, » explique Lustiger Thaler.

Certains, comme Zelcer, ont dû se battre pour retrouver leur foi. D’autres, comme Lea Friedler, qui habite Israël, dit que Dieu oeuvrait dans le camp à les maintenir en vie à travers une combinaison de miracles, de bénédictions et de messagers.

Lustiger Thaler note que « la religion, on peut le supposer, était importante pour la majorité des déportés à Auschwitz », qu’il s’agisse « des Juifs, des catholiques polonais ou des Sintis/Roms. »

Il ajoute que cette exposition présente « pour la toute première fois, la manière dont cet élément de la foi s’est incorporé dans la déportation. C’est aussi la toute première fois que la foi sera placée devant les portes d’Auschwitz ».

Lea Friedler dans le cadre de « Sous l’angle de la foi », à découvrir pendant toute l’année 2020 au musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Henri Lustiger Thaler)

« Visages invisibles »

S’étendant sur 25 mètres, l’exposition est installée des deux côtés d’un chemin, qui part de la route, menant au mémorial et au musée. Les panneaux d’acier verticaux évoquent les bandes qui étaient présentes sur l’uniforme des prisonniers du camp de la mort, tandis que les extérieurs en miroir reflètent la liberté du monde hors des miradors.

Le lieu choisi pour l’exposition « est réellement celui où tous les visiteurs transitent lorsqu’ils sont sur le point d’entrer dans le camp lui-même », explique Libeskind.

« C’est là où les gens rencontrent en premier lieu cet endroit où ils se trouvent, un large point de rassemblement devant l’entrée du site… Bien sûr, cela ne nie nullement le fait que toutes les sections d’Auschwitz sont des lieux de mort, » ajoute-t-il.

Comme il le note, « il y a la question des autres visages, des visages invisibles qui n’ont pas survécu et qui représentent 99,99 % de l’histoire ».

« Sous l’angle de la foi », une exposition qui dura pendant l’année 2020 au musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Daniel Libeskind)

Quelque 960 000 Juifs, 74 000 Polonais non-juifs et 21 000 Sinti ont été assassinés à Auschwitz, selon le musée de commémoration de l’Holocauste américain.

Lustiger Thaler, Englander et Libeskind ont tous perdu des membres de leurs familles pendant la Shoah. Des parents proches de Lustiger Thaler n’étaient jamais revenus d’Auschwitz (sa mère avait été libérée à Bergen-Belsen.)

Parmi les victimes du camp, l’artiste juif allemand Felix Nussbaum auquel Libeskind avait rendu hommage dans l’un de ses tous premiers projets, le Felix Nussbaum Haus à Osnabrück, en Allemagne.

« Le Felix Nussbaum Haus m’a fait réaliser que quand les gens disent que
6 millions de Juifs ont été assassinés [pendant la Shoah], on ne peut pas s’identifier, on ne peut pas comprendre ce que ce chiffre de six millions signifie », dit Libeskind.

Toutefois, ajoute-t-il, le Nussbaum Haus lui a permis de réaliser « comment le pouvoir d’un seul individu, d’une seule histoire, pouvait me raconter des choses qui allaient bien au-delà de toute autre statistique comportant un certain nombre de zéros derrière » – tout comme les « quelques portraits » de l’exposition d’Auschwitz sont « presque plus grands que tout ce que vous pourrez lire dans une encyclopédie ou dans un livre avec lequel il est difficile de créer un lien ».

« On ne peut pas s’identifier à un million, un millier, cent personnes », ajoute Libeskind. « On peut s’identifier à une personne, à 18, 20, à 30 personnes ».

« Sous l’angle de la foi », une exposition qui dura pendant l’année 2020 au musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Daniel Libeskind)

Ajouter une dimension

« Sous l’angle de la foi » a commencé par un concept développé avec succès par Lustiger Thaler auprès du musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau.

Il s’est rallié à Englander pour les entretiens avec les survivants pendant les quelques années qui ont suivi dans des lieux divers, à New York, en Floride, en Israël, en Pologne ou au Canada.

Les témoins étaient des enfants et des jeunes adultes à leur arrivée à Auschwitz. Le plus jeune avait quatre ans et le plus âgé en avait 20.

Aujourd’hui, alors qu’ils ont été retrouvés grâce aux réseaux de survivants d’Aish Amud et par le biais du musée d’Etat Auschwitz-Birkenau, ils ont dorénavant de 80 à 102 ans. Une majorité est nonagénaire – c’est le cas de Friedler et de Zelcer – qui ont élevé des familles nombreuses.

Le conservateur de musée Henri Lustiger Thaler. (Autorisation)

« Ce sont des individus très âgés », explique Lustiger Thaler. « Nous avons capturé les derniers survivants encore en vie d’Auschwitz — une métaphore très importante pour le 75ème anniversaire de la libération ».

Lustiger Thaler avait mené des centaines d’entretiens, dans le passé, avec des survivants pour Amud Aish. Il indique qu’Englander a amené une nouvelle approche à ce travail, « une dimension toute autre – celle de l’image ».

Englander se souvient d’avoir dû prendre des décisions « pénibles » pour les séances photos : « Noir et blanc ? Debout ? Assis ? Photo du visage ? », se rappelle-t-elle.

Elle ajoute avoir « regardé des tonnes de livres et de portraits réalisés à Auschwitz » et « discuté avec beaucoup de monde – des rabbins, des spécialistes, des philosophes ».

Elle a finalement opté pour des portraits « très colorés » réalisés à l’aide de son appareil numérique Canon 5D Mark IV.

« Tous avaient revêtu leurs plus beaux vêtements de Shabbat ou de mariage », explique-t-elle. « Ils étaient vraiment élégants, très beaux… Et je voulais qu’ils soient fiers de ce qu’ils sont. Ce sont des héros ».

Et, poursuit Englander : « Ce ne sont pas des victimes. Ce sont des personnalités magnifiques, avec de l’espoir, de la résilience, de la reconnaissance, de la gentillesse » qui, dans leur majorité, prônent la bienveillance vis-à-vis d’autrui.

« J’ai tant appris d’eux », s’exclame-t-elle.

C’est également le cas de Lustiger Thaler.

« La question est de savoir comment la culture de la foi a interagi avec ce qu’ils étaient en train de vivre, ce monde de la mort dans lequel ils étaient entrés », dit-il.

« Il y a eu un grand nombre de bonnes questions que j’ai pu poser aux survivants sur leur relation individuelle avec leur foi, mais aussi sur la relation collective à la foi avec les autres Juifs », poursuit-il.

La photographe Caryl Englander. (Autorisation)

Des impressions brûlantes

Zelcer et Friedler, deux survivants, se souviennent tous deux être arrivés à Auschwitz pendant la fête de Shavuot. Tous les deux étaient alors âgés de 16 ans.

Friedler était arrivée avec sa mère et deux orphelins. Un détenu avec alors dit à sa mère : « Reste avec ta fille ».

Ce qui, pour Friedler, a été une intervention divine qui aura permis de lui sauver la vie, ainsi qu’à sa mère.

« Je me souviens très clairement de chacun des entretiens avec les 21 survivants », explique Lustiger Thaler. « Chacun d’entre eux m’a donné un autre point de vue pour comprendre la foi et la Shoah et la relation complexe qui unissait les deux ».

C’est une relation qui n’a pas vraiment retenu l’attention dans l’histoire, selon les organisateurs de l’exposition (il y a également un aspect non-religieux intervenant dans le narratif d’Auschwitz : Parmi les morts, il y avait eu 15 000 prisonniers de guerre soviétique et c’est l’Armée rouge qui avait libéré le camp).

Lustiger Thaler rappelle que dans les années 1990, alors que les récits des orthodoxes concernant la Shoah apparaissaient dans des mémoires et des histoires, ils étaient absents du milieu plus général de la commémoration, qu’il qualifie de plutôt laïc.

L’architecte Daniel Libeskind. (Crédit : Stefan Ruiz)

Englander déclare que si la Shoah a entraîné son lot de souffrances et de brutalités pour toutes ses victimes, elle a pu infliger « une couche différente et supplémentaire à la population religieuse » comme « pour les hommes qui avaient dû raser leurs cheveux ou les femmes ‘très pudiques’ obligées de prendre une douche ou d’utiliser les toilettes en présence d’un gardien de sexe masculin armé d’une mitraillette ».

Elle ajoute que les déportés religieux ayant survécu à la Shoah et qui avaient dit que Dieu avait poursuivi un but en leur infligeant cette épreuve avaient été raillés par les autres, qui leur avaient demandé : « Quel Dieu a pu te faire volontairement ça ? »

S’ils s’étaient engagés à avoir de nouvelles familles comme cela a été le cas chez certains déportés religieux – hassidiques, orthodoxes, haredim, religieux non-orthodoxes – ils ont tu leurs histoires », ajoute Englander, qui affirme que non seulement ils n’en ont pas parlé avec la génération suivante, mais qu’ils n’ont pas voulu non plus partager leurs récits avec des chercheurs célèbres de la Shoah comme Steven Spielberg.

« Ils craignaient que les chercheurs ne comprennent pas leur ressenti », continue Englander, « de vouloir mourir pour continuer à cacher un phylactère ».

Elle estime que « ce type de nuances n’était jamais véritablement apparu » dans les témoignages sur la Shoah.

Libeskind se souvient de multiples membres de sa famille qui se sont accrochés à la religion pour les aider à survivre à la Shoah. Parmi eux, un oncle qui, du côté de sa mère, avait survécu à Auschwitz, avait immigré dans la Palestine mandataire et était resté en Israël, fondant une famille hassidique pieuse.

Libeskind mentionne également la seule soeur de son père, une survivante qui s’était remariée. Son futur époux, tout comme elle, avait perdu des enfants à Auschwitz.

« Sous l’angle de la foi », une exposition qui dura pendant l’année 2020 au musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau à Oświęcim, en Pologne (Autorisation : Daniel Libeskind)

« Etrangement, je n’ai jamais pensé à ceux que je connaissais et qui ont survécu, qui avaient survécu et continué à vivre à travers leur foi juive », dit Libeskind. « Cela m’a intéressé. Je n’avais jamais pensé à la foi comme moyen de survie ».

« C’est quelque chose qui m’a vraiment intéressé dans l’organisation de l’exposition. Cette exposition est un espace, un lieu de rencontre entre ce que l’on sait déjà et ce que l’on ignore encore », explique-t-il.

Pour Lustiger Thaler, c’est une autre sorte de combinaison de contraires qui rend l’exposition si puissante.

« Ça parle de liberté en fin de compte – de liberté, de résilience, d’espoir émergeant d’un monde de mort, d’un lieu qui nie la vie, de ce monde de la mort d’Auschwitz », dit-il. « C’est une combinaison faite de la rencontre du sacré avec l’espace profane ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...