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Une expo à NYC montre que l’hébreu n’a pas tué le yiddish, il l’a pris sous son aile

"Le yiddish palestinien : Un regard sur le yiddish en terre d'Israël avant 1948", montre comment le dialecte a survécu à la création de l'Etat d'Israël, parfois à la vue de tous

  • Des juifs séfarades et ashkénazes à Jérusalem, dans les années 1900. (Crédit : YIVO Institute for Jewish Research via JTA)
    Des juifs séfarades et ashkénazes à Jérusalem, dans les années 1900. (Crédit : YIVO Institute for Jewish Research via JTA)
  • ‘Palestinian Yiddish:  A Look at Yiddish in the Land of Israel Before 1948,’ une exposition au YIVO Institut for Jewish Research à Manhattan, en septembre 2023. (Crédit : Eddy Portnoy/ YIVO via JTA)
    ‘Palestinian Yiddish: A Look at Yiddish in the Land of Israel Before 1948,’ une exposition au YIVO Institut for Jewish Research à Manhattan, en septembre 2023. (Crédit : Eddy Portnoy/ YIVO via JTA)
  • Des juifs au mur Occidental à Jérusalem, dans les années 1900. (Crédit : YIVO Institute for Jewish Research via JTA)
    Des juifs au mur Occidental à Jérusalem, dans les années 1900. (Crédit : YIVO Institute for Jewish Research via JTA)
  • ‘Palestinian Yiddish:  A Look at Yiddish in the Land of Israel Before 1948,’ une exposition au YIVO Institut for Jewish Research à Manhattan, en septembre 2023. (Crédit : Eddy Portnoy/ YIVO via JTA)
    ‘Palestinian Yiddish: A Look at Yiddish in the Land of Israel Before 1948,’ une exposition au YIVO Institut for Jewish Research à Manhattan, en septembre 2023. (Crédit : Eddy Portnoy/ YIVO via JTA)

New York Jewish Week – Juste avant la fin du deuxième millénaire, Ezer Weizman, alors président d’Israël, s’était rendu à l’université de Cambridge pour prendre connaissance de la célèbre collection de documents juifs médiévaux, provenant de ce que l’on appelle la Guenizah du Caire. Le président Weizman a alors été présenté au professeur regius d’hébreu qui aurait été nommé par la reine d’Angleterre en personne.

En entendant « hébreu », le président, qui était connu comme un sákhbak (terme en hébreu signifiant « frangin »), a tapé sur l’épaule du professeur et lui a demandé « má nishmà ? » – une salutation israélienne courante que l’on peut traduire par « Comment allez-vous ? » ou « Quoi de neuf ? mais qui se traduit littéralement par « Qu’allons-nous entendre ? ».

Ce syntagme est en réalité un calque (emprunt linguistique via une traduction littérale) de la phrase en yiddish « Vos hért zikh« , généralement prononcée [vsértsəkh] et qui signifie littéralement « Qu’est-ce qu’on entend ? ».

À la grande surprise de Weizman, l’éminent professeur d’hébreu n’avait pas la moindre idée de ce que demandait le président. En tant qu’expert de l’Ancien Testament, il se demanda si Weizman faisait allusion au verset 4 du chapitre 6 du Deutéronome : « Shema Yisrael » (Écoute, ô Israël).

Ne connaissant ni le yiddish, ni le russe (Chto slyshno), ni le polonais (Co słychać), ni le roumain (Ce se aude), ni le géorgien (Ra ismis) – et encore moins l’hébreu moderne israélien – le professeur n’avait aucune chance de deviner le sens réel de cette belle expression.

Au début du 19e siècle, le yiddish et l’hébreu rivalisaient pour devenir la langue du futur État juif. À première vue, il semble que l’hébreu ait gagné et qu’après la Shoah, le yiddish n’ait été parlé que par les juifs ultra-orthodoxes et quelques universitaires (excentriques). Pourtant, un examen plus approfondi remet en cause cette perception. L’hébreu victorieux peut, après tout, être en partie du yiddish dans l’âme.

En fait, comme le suggère l’histoire de Weizman, l’énigme de l’hébreu remis au goût du jour par les Israéliens nécessite une étude exhaustive des multiples influences du yiddish sur cette « altneulangue » (« vieille langue nouvelle »), pour paraphraser le titre du roman classique Altneuland (« vieille terre nouvelle »), écrit par Theodor Herzl, le visionnaire de l’État juif.

Le yiddish survit sous la phonétique, la phonologie, le discours, la syntaxe, la sémantique, le lexique et même la morphologie israélienne, bien que les linguistes traditionnels et institutionnels aient été très réticents à l’admettre. L’hébreu moderne israélien n’est pas « rétsakh Yíddish » (« l’assassinat du yiddish », en hébreu) mais plutôt « Yíddish redt zikh » (« le yiddish parle de lui-même » en yiddish avec l’accent israélien).

Cela dit, le yiddish a clairement fait l’objet d’un linguicide (meurtre linguistique) de la part de trois grands mouvements : le nazisme, le communisme et, bien sûr, le sionisme, mutatis mutandis. Avant la Shoah, on comptait 13 millions de yiddishophones parmi les 17 millions de Juifs du monde entier. Environ 85 % des quelque 6 millions de Juifs assassinés pendant la Shoah parlaient yiddish. Le yiddish a été interdit en Union soviétique de 1948 à 1955.

‘Palestinian Yiddish: A Look at Yiddish in the Land of Israel Before 1948,’ une exposition au YIVO Institut for Jewish Research à Manhattan, en septembre 2023. (Crédit : Eddy Portnoy/ YIVO via JTA)

Il était grand temps qu’une institution juive se penche sur la question de la tentative de linguicide du sionisme contre le yiddish. Je suis donc ravi d’apprendre que l’institut YIVO organise, à Manhattan, une exposition fascinante et aux multiples facettes, intitulée « Palestinian Yiddish: A Look at Yiddish in the Land of Israel Before 1948 » (Le yiddish palestinien : Un regard sur le yiddish en terre d’Israël avant 1948), qui a été inaugurée en début de semaine. Je félicite Eddy Portnoy, conseiller académique et directeur des expositions de l’institut YIVO, pour cette exposition exceptionnelle sur un sujet brûlant.

Eddy Portnoy, YIVO academic advisor and director of exhibitions. (Crédit : Mira Blushtein)

Caractérisés par la négation de la diaspora (shlilat hagalout) et poursuivant le mépris pour le yiddish généré par les Lumières juives du 19e siècle, les idéologues sionistes ont activement persécuté la langue.

En 1944-1945, Rozka Korczak-Marla (1921-1988) a été invitée à prendre la parole lors de la sixième convention de la Histadrout, l’Organisation générale des travailleurs, en Terre d’Israël. Korczak-Marla était une survivante de la Shoah, l’une des dirigeantes de l’organisation de combat juive dans le ghetto de Vilna, la collaboratrice d’Abba Kovner et une combattante de l’Organisation des partisans unis (connue en yiddish sous le nom de Faráynikte Partizáner Organizátsye).

Elle a parlé, dans sa langue maternelle, le yiddish, de l’extermination des Juifs d’Europe de l’Est, dont une grande partie parlait yiddish. Immédiatement après son discours, elle a été suivie sur scène par David Ben Gurion, premier secrétaire général de la Histadrout, dirigeant de facto de la communauté juive en Palestine, qui deviendra le premier Premier ministre d’Israël. Ce qu’il a alors dit est choquant, si cela avait été dit aujourd’hui.

« …זה עתה דיברה פה חברה בשפה זרה וצורמת« 

« ze atá dibrá po khaverá besafá zará vetsorémet… »

« Une camarade vient s’exprimer ici dans une langue étrangère et cacophonique… »

Dans les années 1920 et 1930, le Bataillon pour la Défense de la Langue (Gdoud méguinéy hasafá), dont la devise était « ivrí, dabér ivrít » (« Hébreu [c’est-à-dire Juif], parle hébreu ! »), avait l’habitude de détruire les panneaux écrits dans des langues « étrangères » et de perturber les rassemblements de théâtre yiddish. Cependant, les membres de ce groupe ne cherchaient que des formes (mots) yiddish plutôt que des schémas dans le discours des Israéliens qui choisissaient de parler « hébreu ». Les défenseurs de la langue n’attaquaient pas un locuteur israélien de l’hébreu moderne qui prononçait le « má nishmà » susmentionné.

Des Yiddishistes blessés après une attaque par des fanatiques de la langue hébraïque, Tel Aviv, 1928. (Crédit : Institut YIVO pour la recherche juive via JTA)

Étonnamment, même l’hymne du Bataillon pour la Défense de la Langue comprenait un calque du yiddish : « veál kol mitnagdénou anákhnou metsaftsefím », littéralement « et sur tous nos adversaires nous sifflons », c’est-à-dire « nous nous moquons éperdument de nos adversaires ». « Siffler sur » ici est un calque du yiddish fáyfn af, signifiant à la fois « siffler sur » et, familièrement, « se moquer éperdument de » quelque chose.

De plus, malgré l’oppression linguistique qu’ils ont subie, les yiddishistes en Palestine ont continué à produire des œuvres créatives, dont plusieurs sont exposées par l’institut YIVO.

Tout comme Sharpless, le consul américain dans l’opéra « Madama Butterfly » de Giacomo Puccini en 1904, « non ho studiato ornitologia« (« je n’ai pas étudié l’ornithologie »). Je prends donc la liberté d’utiliser une métaphore ornithologique : D’une part, l’hébreu moderne israélien est un phénix, renaissant de ses cendres. D’autre part, c’est un coucou, pondant son œuf dans le nid d’un autre oiseau, le yiddish, le trompant pour qu’il croie que c’est son propre œuf. Et pourtant, il présente aussi les caractéristiques d’une pie, volant à l’arabe, à l’anglais et à de nombreuses autres langues.

L’hébreu moderne israélien est donc un oiseau rare, une créature hybride, aussi inhabituelle que glorieuse.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les opinions de JTA ou de sa société mère, 70 Faces Media.

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