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Une nouvelle analyse de plomb ébranle les théories sur le commerce à l’âge du bronze

Une étude interdisciplinaire révèle que Chypre aurait joué un rôle beaucoup plus central pendant la chute des empires en 1200 avant l'ère commune

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Quatre lingots de plomb datés du 13e au début du 12e siècle avant J.-C., découverts dans la cargaison d'une épave dans le mouillage sud de Césarée, en Israël. (Ehud Galili/Institut d'études maritimes de l'Université de Haïfa)
Quatre lingots de plomb datés du 13e au début du 12e siècle avant J.-C., découverts dans la cargaison d'une épave dans le mouillage sud de Césarée, en Israël. (Ehud Galili/Institut d'études maritimes de l'Université de Haïfa)

Une nouvelle analyse des quatre lingots de plomb vieux de 3 200 ans provenant d’épaves au large de la côte de Césarée invite à repenser les routes commerciales de la fin de l’âge du bronze et pourrait bouleverser les connaissances des chercheurs sur le rôle géopolitique de Chypre.

L’étude récemment publiée dans le Journal of Archaeological Science : Reports, intitulée « Les lingots de plomb incisés de l’âge du bronze tardif de l’ancrage sud de Césarée », offre un nouvel angle de vue sur quatre lingots de plomb récupérés initialement lors de plongées à la fin des années 1980, qui étaient gravés de signes indéchiffrables cypro-minoens utilisés par les Chypriotes du 13e au début du 12e siècle avant l’ère commune.

« C’était un vrai travail de détective », a déclaré la professeure Naama Yahalom-Mack de l’Institut d’Archéologie de l’Université hébraïque et co-auteure de l’étude, lors d’une conversation lundi. « Nous sommes partis des inscriptions et avons continué avec le métal lui-même pour comprendre ses origine. Premièrement, de quoi il est constitué, puis l’analyse isotopique nous a permis de découvrir que ‘l’empreinte digitale’ du plomb nous indiquait la Sardaigne. » Elle précise que la Sardaigne est un lieu d’origine inattendu pour ces lingots vraisemblablement chypriotes car elle se trouve « au-delà de la Méditerranée occidentale, au-delà de la route commerciale habituelle [des Chypriotes], qui est l’Égypte, le Levant, l’Anatolie et la mer Égée. »

Selon Yahalom-Mack, Chypre était autrefois considérée comme un acteur « passif », un simple producteur de cuivre que d’autres pouvaient acheter et vendre dans le commerce international des métaux. Le bronze, le métal omniprésent de l’époque, est forgé à partir d’une combinaison d’étain, de plomb et de cuivre.

Cependant, de nouvelles recherches interdisciplinaires publiées conjointement par l’Université hébraïque de Jérusalem et l’université de Haïfa décrivent une nation petite mais dynamique, ayant des liens commerciaux formels et informels, qui pourrait bien avoir contribué à combler la vacance du pouvoir qui s’est produite avec l’effondrement d’empires bien établis vers 1200 avant notre ère.

« L’effondrement de l’âge du bronze dans la région méditerranéenne est l’une des périodes les plus intéressantes en termes de commerce et de connectivité entre les cultures et les centres palatiaux », a-t-elle déclaré, depuis les fouilles qu’elle mène actuellement.

Carte de la Méditerranée montrant les lieux de découverte de lingots de cuivre, de plomb et d’étain. (Carte de D.M. Finn)

Les textes et les objets anciens révèlent l’existence de vastes réseaux commerciaux, avec « d’importantes relations diplomatiques, des échanges de cadeaux et de matières premières, notamment de métaux », a-t-elle ajouté.

La nouvelle étude montre que « parallèlement au commerce formel décrit dans les textes, il existe un commerce informel – de plus petits navires, des entrepreneurs, qui profitent du commerce formel et s’y accrochent », a-t-elle ajouté.

Les quatre lingots de plomb récemment réanalysés ont été récupérés lors de prospections côtières menées en 1987 et 1989 par le Dr Ehud Galili de l’Institut d’études maritimes de l’université de Haïfa. Selon l’étude, il y aurait 22 épaves de navires de l’âge du bronze au large des côtes d’Israël. Une grande quantité de lingots de cuivre en oxyde (plus de 20 kilos) et d’autres métaux ont été récupérés dans cette zone. Le cuivre, le plomb et l’étain étaient vendus aux villes portuaires situées le long des côtes, y compris sur les côtes de l’actuel Israël, selon un communiqué de presse de l’Université hébraïque.

« En gros, tout a été emporté et seuls les éléments lourds [des épaves de navires] sont restés » , a déclaré Yahalom-Mack. « Il nous reste donc une partie de la cargaison et les restes nous apportent des renseignements sur toute cette histoire – ce qui s’est passé, quand cela s’est passé, ce que [le commerçant] cherchait le long de cette côte. »

Scans 3D des lingots de plomb de l’âge du bronze tardif provenant de Césarée. (Avshalom Karasik/Israel Antiquities Authority)

L’équipe interdisciplinaire a réalisé l’étude en utilisant des méthodes issues des sciences naturelles en collaboration avec le professeur Yigal Erel de l’Institute of Earth Sciences de l’Université hébraïque et le professeur Assaf Yasur-Landau de l’Institute for Maritime Studies de l’Université de Haïfa, notamment la géologie, la typologie, l’analyse de l’écriture et d’autres vestiges en plomb provenant d’Égypte, et « soudain, une image se dessine », a déclaré Yahalom-Mack. Et ce n’est pas le scénario initialement établi pour Chypre.

La découverte de lingots – gravés à la mine en Sardaigne avec des marques cypro-minoanes – montre que Chypre ne produisait pas seulement du cuivre, mais l’échangeait et le négociait contre d’autres métaux, a-t-elle ajouté. (Chypre et la Sardaigne sont situées à plus de 2 500 kilomètres l’une de l’autre).

« Chypre était considérée comme passive, produisant le cuivre et peut-être que les commerçants levantins ou d’autres acteurs prenaient ou achetaient le cuivre, faisant du commerce le long de la Méditerranée », a déclaré Yahalom-Mack.

Cette nouvelle découverte d’une route commerciale chypriote active soulève de nombreuses autres questions sur la nation insulaire, qui devront être explorées dans le cadre de recherches ultérieures, a-t-elle ajouté.  » Ce peuple qui possède cet étonnant système de production de cuivre sur l’île… Il produit des tonnes et des tonnes de cuivre que l’on retrouve tout autour de la Méditerranée et au-delà, mais comment ? Qui en fait le commerce ? »

Yahalom-Mack a déclaré qu’il existe des preuves que les Cananéens ont pu être impliqués. Elle a déclaré que l’étude actuelle est « une autre brique dans l’édifice » qui fait passer Chypre d’un acteur passif à un acteur plus actif, mais il reste encore beaucoup de travail à faire.

« Qui se cache exactement derrière ce commerce ? Nous savons qu’il a lieu, mais pour vraiment comprendre le mécanisme ? Nous y travaillons encore », a-t-elle déclaré.

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