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USA : La firme Morningstar, accusée de partialité anti-israélienne, sous pression

Les procureurs-généraux de 17 états et des groupes juifs accusent la firme financière de soutien à BDS à travers une filiale ; des officiels républicains demandent des comptes

Luke Tress est le vidéojournaliste et spécialiste des technologies du Times of Israël

Archive: les participants à une conférence Morningstar sur l'investissement marchent sous des bannières au McCormick Center de Chicago, le 24 juin 2010. (Crédit: AP Photo/M. Spencer Green, Dossier)
Archive: les participants à une conférence Morningstar sur l'investissement marchent sous des bannières au McCormick Center de Chicago, le 24 juin 2010. (Crédit: AP Photo/M. Spencer Green, Dossier)

Les procureurs généraux de 17 états des États-Unis ont envoyé une lettre à Morningstar, firme qui pèse des milliards de dollars et est spécialisée dans la recherche sur les placements, pour exprimer leurs « graves inquiétudes » face à ce qui s’apparenterait, selon eux, à une promotion par l’entreprise du mouvement de boycott anti-israélien. Ils réclament des réponses à leurs préoccupations.

Le courrier qui a été rédigé le 23 août demandait une réponse écrite de Morningstar avant le 7 septembre. La compagnie a demandé un délai supplémentaire et les deux parties ont convenu de la date du 30 septembre.

La missive écrite à l’avocat de la firme, Jean Paul Bradshaw II, est entrée dans le cadre d’une querelle en cours qui oppose la compagnie, les activistes pro-israéliens et les députés républicains. Selon les critiques, une filiale de Morningstar, Sustainalytics, présente des préjugés anti-israéliens en violation des lois interdisant le boycott de l’État juif. Morningstar, pour sa part, n’a cessé d’affirmer que la firme ne soutient pas le mouvement anti-israélien BDS (Boycott, Divestment and Sanctions).

Un porte-parole de Morningstar a déclaré, mercredi, que la compagnie « ne soutient pas la campagne BDS anti-israélienne ». Il a par ailleurs fourni au Times of Israel des données montrant les notations favorables de l’entreprise à l’égard de l’État juif.

Un cas qui montre le rôle croissant qui est tenu par les compagnies désireuses de s’impliquer dans le conflit israélo-palestinien aux États-Unis et leur influence, ainsi que les pièges présentés par l’activisme dans les entreprises – un activisme qui vient chevaucher les intérêts politiques américains.

La bataille avait commencé en 2020 quand Morningstar avait annoncé son intention d’acquérir la firme néerlandaise Sustainalytics, l’une des principales entreprises de notation qui procède à l’évaluation des compagnies sur la base de leur sens de la responsabilité au niveau social. Certains investisseurs s’attardent de plus en plus sur ces évaluations pour procéder à leurs placements en fonction des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG).

JLens, une organisation qui fait la promotion d’Israël dans le monde des investisseurs, avait initialement fait part de son inquiétude face aux préjugés anti-israéliens présumés de Sustainalytics, affirmant que la firme soutenait le mouvement BDS. Selon JLens, l’un des outils mis au point par Sustainalytics, le Human Rights Radar, avait tendance à détourner les investisseurs d’Israël en gonflant de manière inappropriée les évaluations du pays en termes de risque et de controverse.

Le produit offre aux investisseurs des informations sur les pays se rendant coupables de des violations faites aux droits de l’Homme partout dans le monde.

JLens avait expliqué que les notations faussées de Human Rights Radar s’apparentaient à un boycott antisémite d’Israël.

Morningstar avait rejeté l’accusation mais la compagnie avait embauché les services d’un cabinet juridique extérieur pour mener une enquête sur le sujet après une longue dispute l’opposant aux défenseurs d’Israël. Au mois de juin, Morningstar a rendu publics les résultats des investigations. Ce réexamen a effectivement révélé « une partialité » anti-israélienne.

Morningstar a indiqué de prime abord que le rapport rédigé par le cabinet White & Case, qui a été publié en ligne, n’avait trouvé aucun élément laissant penser que les produits de Sustainalytics recommandaient ou encourageaient le désinvestissement d’Israël et qu’il n’y avait non plus dans ces outils proposés au public de preuve de partialité systémique à l’encontre d’Israël.

Toutefois, le rapport a constaté que le produit Human Rights Radar « a fait preuve de partialité dans ses résultats en sur-représentant les entreprises liées au conflit israélo-palestinien ».

Des partisans du BDS manifestent à New York, en octobre 2015. (Page Facebook de BDS)

L’étude a également indiqué que Human Rights Radar « utilisait parfois un langage incendiaire et ne fournissait pas toujours de source de façon claire et cohérente ». Elle a fait remarquer que l’outil faisait largement le lien entre tout le commerce réalisé dans « les territoires occupés » israélien et des violations faites aux droits de l’Homme, considérant comme occupés le plateau du Golan, Gaza et Jérusalem-Est.

Le rapport a également précisé que Sustainalytics tirait ses sources de groupes très critiques à l’égard de l’État juif et notamment de Human Rights Watch, Amnesty International et de Who Profits. Il a aussi établi que Sustainalytics avait utilisé des sources clairement anti-israéliennes, telles que Electronic Intifada et BDSMovement.net, jusqu’en 2019, année où elles avaient été considérées comme non-fiables. En 2021, Sustainalytics a arrêté d’utiliser les médias officiels iraniens et vénézuéliens.

Après l’enquête, Morningstar avait aussi reconnu avoir « trop dédaigné » les inquiétudes qui avaient pu être exprimées.

En résultat, Morningstar avait fait savoir que Human Rights Radar serait abandonné et que des initiatives seraient prises pour améliorer la transparence de Sustainalytics. L’entreprise s’était engagée à mettre en œuvre les recommandations présentées dans le rapport d’ici le mois de juin 2023.

Morningstar avait lancé ce réexamen quelques semaines avant son placement sur liste noire par le Bureau politique des investissements de l’Illinois, ce qui aurait interdit aux systèmes de retraite d’État d’investir dans l’entreprise.

Au moment de sa parution, JLens avait estimé que le rapport était « une acrobatie juridique » et a laissé depuis Morningstar sur sa liste « Do Not Invest », « n’investissez pas ».

Mercredi, Morningstar a envoyé au Times of Israel un document montrant ses notations d’Israël et des compagnies israéliennes. Sur le document, l’évaluation de l’État juif, sur la base des critères ESG, est « à faible risque » et Israël est classé à la 24e place sur 169 des pays présentant un faible risque pour les investissements. Les deux tiers des firmes israéliennes apparaissent comme n’ayant jamais été impliquées dans une controverse et seulement une controverse sur les mille qui ont été identifiées par la firme est liée au conflit israélo-palestinien. Le document a été publié en date du 23 août 2022.

Malgré les changements, les groupes juifs et les responsables républicains des états ont continué à exercer des pressions sur Morningstar. Le courrier de la semaine dernière a été signé par les procureurs-généraux d’états comme le Texas, la Floride, l’Ohio, l’Arizona et l’Utah.

Des manifestants pro-israéliens protestent contre Ben & Jerry’s en raison de son boycott de la Cisjordanie et contre l’antisémitisme à Manhattan, à New York City, le 12 août 2021. (Crédit : Luke Tress/Flash90)

A la fin du mois dernier, 17 responsables financiers d’états américains ont écrit une lettre à Kunal Kapoor, directeur-général de Morningstar, accusant Sustainalytics de livrer des évaluations « profondément imprégnées de partialité anti-israélienne » et accusant aussi l’entreprise de « tromper intentionnellement » le public sur ce sujet.

Certains états ont signé les deux lettres.

Et 19 procureurs-généraux ont aussi annoncé l’ouverture d’une enquête sur Morningstar et sur Sustainalytics pour « fraude présumé aux consommateurs et pratiques commerciales inéquitables » en réponse aux accusations de préjugés anti-israéliens.

Le mois dernier également, la trésorière de l’état de l’Arizona, Kimberly Yee, a indiqué que Morningstar avait été identifié par l’état comme « boycottant activement l’État d’Israël », faisant savoir que l’entreprise serait mise sur liste noire dans trente jours « si elle ne prouve pas que son usage des notations faites sur la base des critères ESG ne contrevient pas à la loi en vigueur en Arizona ».

Cet effort entre dans le cadre d’une campagne plus large contre les investissements réalisés sur la base des critères ESG par les républicains. La missive adressée à Kapoor a été écrite sous l’autorité du groupe State Financial Officers Foundation, une organisation républicaine qui affirme militer en faveur du libre-échange et qui s’est opposée aux investissements ESG, notamment en condamnant le retrait des fonds des compagnies qui travaillent dans le secteur des énergies fossiles.

Au mois de juillet – après la diffusion du rapport de Morningstar – des dizaines de groupes juifs et pro-israéliens ont écrit une lettre à l’entreprise lui demandant d’agir. Le courrier a salué l’enquête tout en indiquant qu’elle avait révélé une partialité bien enracinée du côté de Sustainalytics.

Pour sa part, Kapoor a déclaré dans une Opinion qui a été publiée lundi dans le Jerusalem Post que la firme « s’oppose à l’intolérance ou à la discrimination sous toutes ses formes, notamment à l’antisémitisme », précisant qu’elle « ne soutient pas la campagne BDS anti-israélienne : Elle ne l’a jamais fait et elle ne le fera jamais ».

Morningstar est une importante compagnie de services financiers dont le siège est à Chicago. Elle fournit des recherches sur les placements et propose des produits de gestion, employant plus 9000 salariés. Sa capitalisation boursière est de plus de 9,7 milliards de dollars au Nasdaq.

Les investissements dans les entreprises sont devenus une arme placée entre les mains des entreprises américaines dans le conflit israélo-palestinien. Les états ont retiré des centaines des millions d’investissement dans Unilever, société-mère de Ben & Jerry’s, après que le géant des glaces a tenté de stopper ses ventes dans les implantations de Cisjordanie.

Unilever a finalement trouvé un accord avec Ben & Jerry’s Israel au début de l’année dans un contexte de pressions financières croissantes mais Ben & Jerry’s a poursuivi Unilever devant les tribunaux suite à cet arrangement.

Unilever et Ben & Jerry’s ont tous les deux revendiqué une image de responsabilité sociale, et la plainte les opposant est devenue une bataille judiciaire sans précédent entre une firme américaine majeure et sa filiale. Ce procès complexe est une épine dans le pied d’Unilever, révélant à la fois la difficulté d’opter pour un boycott économique visant à isoler Israël et les pièges présentés par l’activisme progressiste dans les grandes entreprises.

JTA et le Times of Israel ont contribué à la rédaction de cet article.

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