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Portrait

Zelensky, comique juif devenu ennemi numéro 1 de Poutine et guerrier de la démocratie

Le président ukrainien se retrouve au centre du conflit européen le plus significatif depuis la Seconde guerre mondiale

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s'adresse à la nation à Kiev, Ukraine, jeudi 24 février 2022. (Crédit : Bureau de presse présidentiel ukrainien via AP)
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s'adresse à la nation à Kiev, Ukraine, jeudi 24 février 2022. (Crédit : Bureau de presse présidentiel ukrainien via AP)

JTA — Il y a quatre ans, Volodymyr Zelensky était comédien dans une série comique diffusée sur une chaîne de télévision ukrainienne, « Serviteur du peuple », où il interprétait le président improbable d’un pays de l’Est de l’Europe.

Il se trouve aujourd’hui au centre du conflit le plus significatif à avoir éclaté sur le continent européen depuis la Seconde guerre mondiale. Après avoir pris les armes, Zelensky a parfaitement conscience que sa vie est dorénavant en danger, voire mise à prix.

« C’est peut-être la dernière fois que vous me voyez vivant », aurait-il déclaré aux leaders de l’Union européenne lors d’un appel téléphonique consacré aux initiatives envisagées par le bloc pour tenter de contrer l’avancer des Russes sur le territoire ukrainien.

Vendredi, il avait fait preuve de la même franchise concernant sa situation alors que les troupes russes lançaient leur offensive sur la capitale de Kiev : « L’ennemi m’a identifié comme étant la cible numéro un », avait-il déclaré dans un message filmé – sa famille étant la cible numéro deux.

Des images de Zelensky et de ses proches annonçant qu’ils allaient rester à Kiev ont circulé largement vendredi, et ses soutiens de plus en plus nombreux dans le monde entier le considèrent aujourd’hui comme un symbole de l’honneur et du courage à une ère ou les responsables ne semblent s’intéresser qu’à la préservation de leur propre statut.

« Nous sommes là. Nous sommes à Kiev. Nous défendons l’Ukraine », dit Zelensky dans une vidéo partagée sur Twitter.

En quelques années, Zelensky – qui est le tout premier président Juif d’Ukraine, un pays dont l’histoire juive est à la fois longue et compliquée – est rapidement devenu l’une des personnalités juives qui ont compté le plus dans le monde au fil de ces dernières décennies. Et au vu de son passé très éloigné de la politique, force est de reconnaître qu’elle est aussi l’une de ces personnalités juives les plus improbables.

Et des interrogations sur ses origines juives ne cessent d’affluer : est-ce que ces mêmes origines juives lui font courir – ou font-elles courir aux Juifs ukrainiens dans leur ensemble – plus de danger ? A-t-il contribué au conflit d’une manière ou d’une autre ? Et pourquoi Vladimir Poutine suggère-t-il qu’il serait un nazi ?

Zelensky est né dans une région russophone de l’Est de l’Ukraine, il a perdu des membres de sa famille pendant la Shoah, d’autres ont servi dans l’Armée rouge – avec les honneurs. Il avait fait des études de droit mais il est finalement devenu un comédien à succès, rejoignant une troupe comique qui s’est produite dans toute l’ex-Union soviétique. Au moment où il a rejoint la série « Serviteur du peuple » en 2015, il était l’une des personnalités de la culture pop ukrainienne les plus célèbres et il avait tenu des premiers rôles dans plusieurs films de cinéma.

Il n’a jamais abordé de manière profonde son éducation juive ou sa pratique de la religion – mais il n’a pas hésité à exprimer occasionnellement sa fierté d’être Juif et son sentiment fort de solidarité avec Israël. Et si ses ennemis et ses adversaires se sont emparés de cette identité juive pour l’attaquer, elle a par ailleurs été célébrée par ses soutiens juifs dans le monde entier.

L’Ukraine est « l’un des rares pays ayant élu un président juif », a commenté Oksana Markarova, ambassadrice d’Ukraine aux États-Unis, à la NCSEJ (National Coalition Supporting Eurasian Jewry) lors d’un webinaire organisé vendredi. « Je veux dire qu’il est ukrainien de tout son cœur mais qu’il est également Juif ».

En 2019, plusieurs Juifs ukrainiens avaient indiqué à JTA être fiers de voir leur pays – marqué dans l’Histoire par les pogroms antijuifs et par les persécutions de l’ère soviétique – élire un président issu de la tribu.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky visite le mur Occidental à Jérusalem, le 23 janvier 2020. (Crédit : GoldPR)

Mais nombre d’entre eux s’étaient aussi inquiétés qu’en cas d’échec à honorer ses promesses électorales ambitieuses, qui lui avaient accordé une victoire sous forme de raz-de-marée – la réforme d’un système politique corrompu, la résistance à la Russie, la reconstruction de la confiance portée par les citoyens dans le gouvernement – les Ukrainiens, furieux, ne s’en prennent à sa judéité.

« Là où Zelensky échouera, il redeviendra ‘le Juif’ et les représailles risqueront de s’abattre contre les Juifs », avait déclaré Yevgeniy Romenovich, un habitant de Kiev, à l’époque.

Cette crainte des Juifs locaux a persisté aux premiers jours de l’invasion russe. Un responsable du musée de la Shoah à Odessa, une ville qui était à un tiers juive au 19è siècle, avait expliqué au New York Times que l’antisémitisme « se déchaîne dans le chaos de la guerre ».

Complication bizarre de son narratif, Poutine a dit de manière répétée que l’opération militaire était une tentative de « dénazifier » l’Ukraine.

« Mais comment pourrais-je être un nazi ? », s’est interrogé Zelensky, jeudi, sans mentionner spécifiquement sa judéité. « Expliquez-le à mon grand-père, qui s’est battu pendant toute la guerre dans l’infanterie de l’armée soviétique, et qui est mort colonel dans l’Ukraine indépendante. »

Dans un courrier qui a été adressé, le week-end dernier, aux Nations unies, l’ambassadeur américain à l’ONU a écrit que les services de renseignement envisageaient l’hypothèse que la Russie prenne pour cible « les minorités ethniques et religieuses » ainsi que les activistes anti-Poutine et autres groupes dans le sillage d’une invasion.

Ce qui a amené certains à se demander si les Juifs ukrainiens pourraient être spécifiquement visés.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky répond pendant un entretien en ligne avec les médias à Kiev, en Ukraine, le 21 janvier 2022. (Crédit : Bureau de presse de l’Ukraine via AP)

Parmi d’autres personnalités historiques qui auront payé un certain prix pour leur judéité pendant leur passage aux responsabilités, Benjamin Disraeli, Premier ministre britannique qui aura fait face à un antisémitisme virulent et incessant. Cela avait été le cas également du français Léon Blum, qui avait affronté une animosité anti-juive durant son bref passage au poste de Premier ministre avant la guerre et dont le court mandat après la guerre avait été considéré comme un pas en avant de la France dans son acceptation de son passé récent de collaboration avec les nazis.

Lila Corwin Berman, professeure d’histoire juive à la Temple University de Philadelphie, explique que des questions liées à la loyauté peuvent assaillir les responsables juifs en temps de crise. Elle évoque Henry Kissinger, le secrétaire d’État du président américain Richard Nixon, qui avait subi des pressions de la part de certains républicains qui s’interrogeaient sur sa capacité à se montrer impartial pendant la guerre de Yom Kippour, en 1973, et de la part de Juifs américains qui craignaient que Kissinger ne prenne ses distances face à Israël en raison de ces mêmes pressions.

« Il a subi, je le pense, des pressions pour ne pas avoir montré le type de déférence ou de respect à l’égard d’Israël que certains membres de la communauté juive attendaient de lui », dit Berman.

Les mêmes tensions, fait-elle remarquer, avaient été subies par John F. Kennedy, premier président catholique romain, une décennie environ auparavant. La question de la loyauté, note-t-elle, « se pose pour des dirigeants qui sont considérés comme appartenant à un groupe qui n’est pas réellement au centre de l’identité présumée du pays ».

Le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, interviewé dans son bureau à Kiev, le 18 janvier 2020. De droite à gauche : Zelensky, l’attachée de presse du président Iuliia Mendel, le rédacteur en chef du « Times of Israel » David Horovitz, traducteur. (Service de presse du Bureau du Président de l’Ukraine)

Et c’est une question qui résonne particulièrement en Ukraine, une république post-soviétique qui compte une importante population d’hyper-nationalistes. Zelensky a tenté de trouver un équilibre entre la mise en place d’un front patriotique fort contre la Russie et la nécessité de résister aux nationalistes qui cherchent à réhabiliter les anciens collaborateurs des nazis – les honorant en construisant des statues, en organisant des défilés et autre hommages.

Une tâche qui a pu s’avérer être trop difficile à mener à bien – après avoir gagné les élections en 2019 avec plus de 70 % des votes, les sondages lui accordaient, il y a quelques jours, une cote de popularité de seulement environ 30 %.

Avec la guerre actuelle, ce n’est pas la première fois que Zelensky se trouve au centre de l’attention internationale – peu après avoir été élu, il s’était retrouvé mêlé au scandale de la première procédure d’impeachment du président américain Donald Trump, grâce à un appel téléphonique de la Maison Blanche de triste mémoire.

Jonathan Sarna, professeur à la Brandeis University et éminent spécialiste de l’Histoire juive, estime que quelle que soit l’issue du conflit, Zelensky pourrait en venir à occuper une place très singulière dans les livres d’Histoire.

« Nous avons eu des personnalités politiques profondément alignées avec la communauté juive, et qui ont utilisé cet alignement comme rampe de lancement vers l’arène et vers le pouvoir politique. Puis nous avons eu des personnalités politiques qui, par hasard, étaient juives mais qui ne le cachaient pas. Et il relève, je pense, de la seconde catégorie mais la liste n’est pas longue et elle ne l’est très certainement pas dans l’Est de l’Europe », continue-t-il.

« Si les choses doivent continuer, nous pourrons regarder avec beaucoup de fierté un dirigeant qui s’est identifié comme Juif et qui aura été capable d’adopter ce qui relève d’un positionnement éminemment moral et qui, face à l’agression, n’a jamais caché le fait qu’il était Juif mais qui, au contraire, en a tiré de la fierté », ajoute-t-il.

Et s’il est tué par les troupes russes ?

« Bien sûr, s’il est tué – et des informations font assurément état d’agents du régime russe qui chercheraient actuellement à le capturer ou l’assassiner – je pense que sa judéité sera très certainement notée », continue Sarna.

Ron Kampeas a contribué à cet article.

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