Hébron – Un mur de pierre est en train d’être construit pour séparer le parc municipal de Meir Kahane à Kiryat Arba du cimetière de Baruch Goldstein, comme pour effacer la mémoire obsédante du pire acte de terrorisme juif dans l’histoire d’Israël à l’heure de son vingtième anniversaire.

Le jour venait de se lever en cette matinée de Pourim, le 25 février 1994, lorsqu’un homme barbu portant un uniforme militaire avec le grade de capitaine est entré dans la « Salle Yitzhak » au Tombeau des Patriarches à Hébron.

Pour les musulmans, cela correspondait au mois sacré du Ramadan, et quelque 800 croyants effectuaient leurs prières du matin lorsqu’un fusil automatique a retenti depuis l’entrée derrière eux.

Baruch Goldstein, le docteur local né à Brooklyn, est parvenu à vider quatre chargeurs avant que son fusil Galil ne s’enraie et que des passants palestiniens ne le maîtrisent puis le tuent à coups d’extincteur.

A la fin du carnage, 29 Palestiniens morts gisaient sur le sol et 125 étaient blessés.

Kamal Abdeen, âgé de 40 ans, priait dans la salle ce matin-là lorsqu’il a entendu une explosion suivie de tirs de fusils.

« J’ai tourné ma tête pour voir d’où venaient les tirs et une balle est entrée par ici », explique Abdeen au Times of Israel en montrant du doigt une cicatrice profonde au milieu de son cou. « Tout le monde s’est jeté au sol et s’est mis à crier ‘Allah Akbar’, et ‘que se passe-t-il ?’ Au début, je pensais qu’il y avait quelque chose dehors, je ne pouvais pas croire que ça se produisait à l’intérieur ».

Le docteur Baruch Goldstein de la ville de Kiryat Arba (Crédit : Flash90)

Le docteur Baruch Goldstein de la ville de Kiryat Arba (Crédit : Flash90)

Adbeen a rapidement perdu connaissance pour ne se réveiller que des mois plus tard dans une chambre d’hôpital à Amman en Jordanie.

Progressivement, des membres de sa famille lui ont expliqué ce qui s’était passé et son docteur lui a annoncé qu’il ne pourrait plus jamais marcher.

« Au début, tout est compliqué avec un fauteuil roulant, mais on finit par s’y faire », déclare-t-il.

Ce matin-là, Aharon Granot, un journaliste habitant dans les environs de Kiryat Arba, étudiait encore dans une yeshiva (une école religieuse).

Il était sur le chemin du retour d’une fête de Pourim qui s’était déroulée à proximité du Tombeau des Patriarches. Alors qu’il attendait à l’arrêt le bus du retour avec ses amis, Granot a entendu les coups de feu.

« Deux minutes plus tard, des dizaines de soldats terrifiés nous avaient encerclés et disaient ‘Retournez immédiatement dans votre yeshiva’. Ils ont formé une chaîne humaine autour de la yeshiva. En l’espace de quelques minutes, les Arabes avaient commencé à envahir les rues. »

Granot affirme qu’il a pensé qu’une des personnes célébrant Pourim avait trop bu et s’était mise à tirer avec son arme. Après les prières du matin qui furent inhabituellement précipitées, le chantre lui a appris que le « Docteur Goldstein avait été assassiné la veille dans le Tombeau des Patriarches ».

« Cela a été un choc pour nous tous. Nous ne pouvions pas imaginer notre implantation sans le docteur Goldstein, même pour une journée. »

Plus grande ville palestinienne de Cisjordanie, Hébron est aussi l’unique ville où vit une communauté juive active. Remontant à des millénaires, la présence juive à Hébron avait pris fin en 1929 lorsqu’une foule locale d’Arabes avait massacré 133 Juifs.

Les Juifs y sont revenus à la suite de la prise de la ville par Israël après la guerre des Six Jours pour célébrer Pessah en 1968, mais n’ont recommencé à habiter les propriétés juives abandonnées qu’en 1980.

Aujourd’hui, un bataillon d’infanterie et trois compagnies de la police des frontières surveillent la communauté, qui ne dépasse pas les 800 membres, et les masses de touristes qui affluent vers le Tombeau des Patriarches.

Zidan Sharabati montre la barre de fer forgée sur les portes de son magasin dans la rue Shuhada (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel)

Zidan Sharabati montre la barre de fer forgée sur les portes de son magasin dans la rue Shuhada (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel)

Vingt-cinq ans après le massacre de Goldstein, les Palestiniens d’Hébron luttent toujours pour s’adapter à leur changement de vie.

Juste après l’attaque et les émeutes palestiniennes qui s’ensuivirent [25 Palestiniens et 5 Israéliens furent tués], l’armée israélienne imposa un couvre-feu de deux mois sur la ville.

Rapidement, de nouvelles règles furent introduites pour réguler la séparation physique des 500 Juifs de la ville de leurs voisins palestiniens.

La rue Shuhada, la principale artère et place commerciale d’Hébron [à proximité de l’emplacement de trois des quatre quartiers juifs] a été fermée au commerce palestinien.

Des centaines de marchands palestiniens ont reçu l’ordre de fermer les boutiques qui bordaient la rue. La « Salle Yitzhak » du Tombeau des Patriarches a été désignée de manière permanente comme une mosquée où l’entrée des Juifs est interdite.

Une interdiction stricte des objets religieux et des documents imprimés reste en place dans la partie juive du tombeau où l’on considère que les patriarches bibliques ont été enterrés, et qui sert de synagogue.

Mais, outre les nouvelles mesures militaires imposées après le massacre, les accords d’Oslo ont également changé le paysage d’Hébron.

La logique de diviser la Cisjordanie en trois zones sous différents niveaux de contrôle israélien et palestinien a été adaptée à la ville avec le protocole d’Hébron signé par Benjamin Netanyahu en janvier 1997, au cours de son premier mandat de Premier ministre.

Le protocole a divisé la ville en deux sections : H1, incluant 80 % de la ville, est entièrement sous contrôle palestinien ; H2, où se situent les quatre quartiers juifs, est totalement sous contrôle israélien mais incorpore 40 000 résidents palestiniens.

Les violences palestiniennes de la seconde Intifada, qui a commencé en septembre 2000, ont conduit à de nouvelles restrictions pour les résidents de la rue Shuhada.

L’interdiction du commerce palestinien a été étendue pour y inclure également les piétons ; de larges chemins du centre ville d’Hébron adjacents au Tombeau des Patriarches et aux quartiers juifs ont été fermés aux motocyclistes palestiniens.

Mufid Sharabati, 47 ans, a été contraint de fermer sa boutique familiale de tabac dans la rue Shuhada à la suite du massacre.

Aujourd’hui, une grosse barre de fer soudée en diagonale des portes métalliques de sa boutique garantit que la boutique ne sera pas ouverte à nouveau en infraction avec la législation. B’Tselem, une ONG israélienne pour les droits de l’Homme, déclare que 1 829 boutiques palestiniennes du centre-ville d’Hébron, soit 77 % du nombre total, restent fermées.

« Nous avons été tués et blessés [dans le massacre], et pourtant nous sommes punis avec la fermeture de nos magasins », déclare Sharabati au Times of Israel dans sa maison qui surplombe la rue.

Selon B’Tselem, plus de 1 000 appartements du quartier ont été abandonnés par leurs propriétaires palestiniens, soit 46 % du nombre total des maisons recensées par l’organisation à la fin 2006.

Les fenêtres des appartements qui restent inhabités sont fixées par des cages en métal pour les protéger des pierres jetées occasionnellement par les habitants des implantations.

Ces derniers temps, la rue Shuhada, comme une grande partie d’H2, est sinistrement vide. Des graffitis noirs représentant des étoiles de David et des slogans racistes recouvrent de nombreuses devantures de magasins.

Des auvents métalliques rouillent sous les rayons du soleil en dessous des fenêtres cassées des maisons. L’Autorité palestinienne paie les Palestiniens pour emménager dans ces maisons, de peur qu’elles ne soient reprises par des résidents des implantations dans une lutte de pouvoir sans fin pour le contrôle du territoire, mais personne ne semble venir.

Hébron, une des quatre villes saintes dans la tradition juive, pourrait difficilement être plus misérable et profane.

Des centaines de Palestiniens et d’activistes ont manifesté à Hébron vendredi dernier pour exiger la réouverture de la rue Shuhada au commerce palestinien. Les manifestants, qui se sont opposés à l’armée israélienne et ont lancé des pierres, ont été dispersés à l’aide de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes.

Quand il a entendu parler du massacre pour la première fois en 1994, Sharabati s’est précipité à l’hôpital Aalia où il a trouvé de nombreux voisins morts ou blessés.

Le journaliste Aharon Granot de la ville Kiryat Arba (Crédit : Eli Cobin/autorisation)

Le journaliste Aharon Granot de la ville Kiryat Arba (Crédit : Eli Cobin/autorisation)

« Quiconque a vu ses images ne les oubliera jamais », affirme Sharabat, les mains tremblantes. « Comment un homme peut se sentir quand il enterre 14 personnes en une seule journée ? Trois ou quatre d’entre eux étaient mes meilleurs amis. »

Lorsque Granot se rappelle de Goldstein, son voisin de palier de l’immeuble 306 dans la rue Yehosua Ben Noun, il établit une distinction claire entre le docteur admiré de tous et le meurtrier de masse.

« On ne peut pas discuter le fait que durant sa vie, Goldstein était un ange de docteur. C’était un professionnel incroyable et un homme droit. Il n’y a presque aucune famille à Kiryat Arba qui ne lui doive sa vie. Il a sauvé la vie de ma fille et de ma belle famille », explique Granot.

Médecin formé à la Yeshiva University de New York, Goldstein a été le premier à répondre aux nombreuses attaques armées palestiniennes qui ont commencé à viser des véhicules israéliens dans les environs de son implantation au début des années 1990. Ces expériences, rappelle Granot, ont changé l’homme, qui était déjà un disciple enthousiaste du rabbin ultra-nationaliste Meir Kahane. Goldstein a fini par porter sur sa chemise un badge jaune avec le mot « Juif » pour symboliser la souffrance contemporaine des siens.

« Dans les six mois précédant le massacre, nous l’avons observé devenir fou », se souvient Granot. « Savez-vous combien de morts il a dû déclarer cette année-là ? C’était tout simplement incroyable. Le pire a été quand son ami Mordechai Lapid a été tué dans une attaque terroriste le 6 décembre 1993 avec son fils. Nous lui avons dit de prendre des vacances, mais il ne voulait rien entendre. »

Granot regrette encore de ne pas avoir forcé Goldstein à faire une pause. S’il l’avait fait, il est convaincu que le massacre aurait pu être évité. L’attaque a sérieusement nui à l’image et au moral de l’implantation, ajoute Granot, avec des habitant divisés entre une minorité qui soutient Goldstein et une majorité qui préfère garder le silence puisqu’il « n’y a rien à dire ».

« On trouve encore des partisans du mouvement Kahane qui mettent leurs têtes dans le sable. Selon eux, les fidèles de la mosquée cachaient des armes pour préparer une attaque et Goldstein a sauvé de nombreuses vies. Ils devraient affronter la vérité et dire ‘Les gars, quelque chose d’immoral a eu lieu ici. Des fidèles étaient venus prier dans la tombe d’Abraham notre père, quelle que soit leur confession, et il leur a tiré dans le dos' ».

« Écoutez, la seule chose que je puisse dire pour sa défense est qu’il a perdu la tête », lâche Granot.

Après des années de procédures judiciaires, Abdeen a reçu une compensation de 100 000 shekels (25 000 euros) de la part du gouvernement israélien en 2001 pour sa blessure.

Quand il est rentré chez lui à Hébron dans un fauteuil roulant après une année de rééducation en Jordanie et à Ramallah, son frère de six ans ne connaissait toujours pas les circonstances exactes de sa blessure.

« Je ne lui ai pas dit que c’était à cause de Baruch [Goldstein], j’ai dit qu’il s’agissait d’un accident de voiture. Je ne voulais pas qu’il haïsse les Juifs à son âge. Mais il a su plus tard, par lui-même. »