Il n’est pas excessif de dire que le reportage d’Enquête exclusive consacré à Jérusalem (« Quand la ville sainte se déchire », diffusé le 18 décembre sur M6) a créé une nouvelle polémique, augmentant encore un peu la défiance de la communauté juive de France envers les médias.

Passant des écrans à la rue, des manifestants sont d’ailleurs attendus jeudi à 18h devant le siège de M6 pour protester « contre la désinformation et le mensonge ».

En cause, des approximations, des contre-vérités et de grossières erreurs commises dans le reportage, et détaillées en partie par la version française du site Honest Reporting, un site américain dédié à la « défense d’Israël contre le biais médiatique ». Mais cela suffit-il pour qualifier M6 d’anti-sionisme primaire ?

Un des éléments soulevés par le site pro-israélien démontre avec clarté le manque de familiarité, au minimum, des « enquêteurs exclusifs » avec le sujet de leur investigation.

Il est l’archétype des erreurs qui suivront et qui émailleront les 96 minutes du reportage.

« En 1967, explique la voix off aux alentours des 9 mn, Israël entre en guerre contre ses voisins et annexe la Cisjordanie, c’est le début de l’occupation des territoires palestiniens. »

Tout d’abord, la raison de cette « entrée en guerre » n’est pas donnée.

Que l’existence même de l’Israël naissant fut menacée par ses trois voisins, l’Egypte, la Jordanie et la Syrie, n’est simplement pas évoquée.

Israël est toujours perçu comme supérieur en puissance et « dominateur » pour reprendre le triste mot du Général de Gaulle.

De la même manière, le reportage expliquera (≈20 mn) que les « juifs extrémistes entraînent des réactions tout aussi radicales » pour mettre en balance les visites sur le mont du Temple et les meurtres par couteaux d’Israéliens poursuivis dans la rue.

Dans cette citation, le reportage commet aussi l’erreur de parler de la Cisjordanie comme d’un « territoire palestinien ». Pourtant en 1967, dans les heures précédant la guerre, cette zone est… jordanienne. La Jordanie qui n’a d’ailleurs pas profité de la conquête de ce territoire en 1948 pour créer un Etat palestinien. Il deviendra palestinien suite aux Accords d’Oslo, 26 ans plus tard…

La présentation systématique d’un Israël tout-puissant et malfaisant est donc le fruit d’un imbroglio historique de journalistes censés maîtriser leur sujet. Certes, la région est compliquée…

Quelques points méritent encore d’être décryptés.

Présentant en une formule, les causes de la dernière et meurtrière Intifada des couteaux, Bernard de la Villardière en trouve l’origine dans « les multiples provocations des juifs extrémistes » se rendant sur le mont du Temple.

Le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas félicitant les terroristes durant l'Intifada dite des couteaux, en octobre 2015. (Crédit : capture d'écran YouTube/MEMRI)

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas félicitant les terroristes durant l’Intifada dite des couteaux, en octobre 2015. (Crédit : capture d’écran YouTube/MEMRI)

Son équipe a-t-elle sciemment ignoré la campagne massive, tant sur les réseaux sociaux arabes que sur les ondes radio émanant de l’Autorité palestinienne, alertant les Arabes, un peu à la manière d’un George Orwell prévenant les Américains de l’arrivée des aliens, d’une reconquête imminente du mont du Temple par les hordes juives ?

D’autre part, quand le reportage présente Yehuda Glick, lui laissant il est vrai tout le loisir d’exprimer ses positions, pourquoi le présente-il comme « l’ennemi de tous les Palestiniens » alors qu’il travaille aujourd’hui, main dans la main avec les imams du Gush Etsion, pour résoudre le problème de l’appel à la prière des muezzins ?

Sans doute, parce que Bernard de la Villardière ignore ces deux points tout simplement. Et que cette région compliquée ne s’accommode pas du sensationnalisme qui reste la marque de fabrique d’Enquête exclusive.

Mais, à décharge de Bernard de la Villardière, et pour ne pas se laisser aveugler par l’émotion, il faut noter quelques autres (très courts) passages.

A plusieurs reprises le reportage lève le voile, un peu, sur les pratiques incitatives du groupe terroriste palestinien du Hamas qui gouverne la bande de Gaza (« ils appellent ouvertement à la haine au nom d’Allah ») et sur la « guerre de l’image » (≈18mn) menée par les leaders arabes pour enrager les foules et les inciter à passer à l’action.

Suite à la couverture de l’opération Bordure protectrice, les mêmes réactions, épidermiques aussi bien qu’argumentées, avaient fusé contre les médias.

Yehuda Glick, rabbin et député du Likud, avec un dirigeant religieux druze pendant une réunion sur le projet de loi des muezzins, à la Knesset, le 5 décembre 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Yehuda Glick, rabbin et député du Likud, avec un dirigeant religieux druze pendant une réunion sur le projet de loi des muezzins, à la Knesset, le 5 décembre 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

A cette occasion la médiatrice du New York Times avait écrit un long éditorial expliquant les failles du grand quotidien américain dans sa couverture du conflit israelo-palestinien.

Elle pointait un problème structurel, rapporté par Actualité juive. « En effet les différentes rédactions ne disposent d’aucun journaliste arabophone sur le terrain rendant impossible de « couvrir les Palestiniens dans leur complexité ». Sa troisième recommandation aux journalistes du Times, si elle est suivie, pourrait influencer la vision occidentale du conflit. Elle liste : « Renforcer la couverture des Palestiniens, ils sont plus que des victimes. Leurs opinions et la manière dont ils sont gouvernés mérite examen et couverture ». Elle préconise également « un examen réaliste de ce qui est appris dans les écoles, et comment le Hamas participe à cela. Quelle est l’idéologie du Hamas ? (…) Je n’ai pas vu beaucoup de cela dans le Times ».

Dans Enquête exclusive non plus.