Le 26 novembre 1980, le caporal Avraham Bromberg quitte sa base dans le Golan pour rejoindre sa maison à Zichron Yaakov lorsqu’un groupe d’hommes l’assaillent.

Bromberg lutte avec ses agresseurs, mais est submergé par le nombre. Il est abattu d’une balle dans la tête et son arme lui est volée. Retrouvé au bord de la route, il décède à l’hôpital deux jours plus tard.

Condamné à la prison à vie début 1983, Karim Younis, originaire du village arabe d’Ara, dans le centre d’Israël, est aujourd’hui le plus ancien détenu incarcéré pour raison sécuritaire. Il a mené l’attaque contre Bromberg alors qu’il était membre du Fatah.

Younis est l’un des 14 Arabes israéliens condamnés avant la signature des accords d’Oslo en septembre 1993.

Selon un accord entre Israël et les Palestiniens, dans le cadre des négociations de paix orchestrées par les Etats-Unis, les 104 prisonniers « sécuritaires » arrêtés avant Oslo et toujours en détention doivent être libérés avant fin mars, date de la dernière des quatre vagues de libération.

Une date qui approche à grands pas. Mais plusieurs sources ont estimé cette semaine que les députés étaient loin d’avoir la majorité requise pour l’aval une telle mesure, chargée d’un poids plus lourd que les précédentes, les prisonniers étant des citoyens israéliens.

Ces prisonniers israéliens tant convoités par les Palestiniens ont été réservés pour la dernière phase des libérations. Israël est resté ambigu sur sa volonté réelle de les relâcher.

Jérusalem a toujours été réticente à inclure ses propres citoyens dans le cadre d’accords d’échange de prisonniers avec les Palestiniens. Selon Israël, l’Autorité palestinienne représente les Palestiniens résidant sur son propre territoire, mais elle ne peut parler au nom des Palestiniens d’Israël.

« C’est une décision symbolique très dangereuse, qui doit être empêchée par tous les moyens possibles »

Meir Indor

Toutefois, ce principe n’a pas été respecté lors de l’échange du soldat Gilad Shalit en octobre 2011. L’accord a permis à 1 027 Palestiniens d’être libérés et, parmi eux, six Israéliens et quatorze résidents de Jérusalem Est.

Lors de la relance des pourparlers l’été dernier, le gouvernement a approuvé les libérations avec 13 votes pour, sept contre et deux abstentions. En échange, les dirigeants palestiniens se sont engagés à ne pas déposer de candidature auprès d’organisations internationales pendant toute la durée des négociations.

Netanyahu a désigné une petite équipe de ministres, comprenant la ministre la Justice Tzipi Livni, le ministre de la Défense Moshe Yaalon, le ministre de la Sécurité publique Yitzhak Aharonovitch et le ministre des Sciences Yaakov Peri – tous favorables à l’accord – afin de déterminer l’identité des prisonniers pour chacune des étapes de libération.

Pour se faciliter la tâche, Netanyahu a promis au gouvernement, en juillet, que toute libération d’Arabes israéliens serait soumise à un second vote. La dernière étape du processus doit avoir lieu le 28 mars.

Cette semaine, le Times of Israel s’est entretenu avec les conseillers de presse de trois ministres israéliens. Aucun d’entre eux n’a pu se prononcer sur un vote du gouvernement sur les dernières libérations, ni révéler une éventuelle date.

Kobi Ellenbogen, porte-parole du ministre des Communications Gilad Erdan, ignore si un nouveau scrutin est prévu, mais fait remarquer qu’Erdan est l’un des deux membres du Likud à avoir voté contre la mesure en juillet.

Nisan Zeevi, porte-parole du ministre des Sciences Yaakov Peri, estime qu’on est encore à « des années-lumière » d’un tel vote, précisant que Peri s’était prononcé pour la libération des 104 prisonniers palestiniens, alors même qu’ « il avait contribué à en mettre 95 sous les verrous » en tant que chef du Shin Bet entre 1988 et 1995.

Zeevi ajoute qu’il n’a pour l’heure pas été approché par des lobbyistes israéliens souhaitant que Peri change son vote en cas de nouveau scrutin.

Néanmoins, un groupe s’active pour convaincre les ministres de s’opposer à la dernière vague de libérations. L’organisation Almagor, qui représente les familles des victimes du terrorisme, avait déjà fait appel devant la Cour suprême pour interrompre les libérations précédentes, mais sans succès.

Son président, Meir Indor, juge que Netanyahu n’a désormais plus la majorité au gouvernement pour faire approuver la dernière étape.

« C’est une décision symbolique très dangereuse, qui doit être empêchée par tous les moyens possibles », soutien Indor, dans une interview au Times of Israel.

Le directeur de Almagor, Meir Indor (Crédit : autorisation de Meir Indor)

Le directeur de Almagor, Meir Indor (Crédit : autorisation de Meir Indor)

Dans ses efforts pour convaincre les ministres israéliens, Indor qualifie la mesure non seulement d’immorale, mais également d’inefficace. Lundi, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a affirmé à la députée Zahava Gal-On que les Palestiniens réclameraient d’autres libérations en cas de poursuite des négociations.

« Qu’avons-nous gagné ? Vous [les ministres israéliens] vouliez éviter les escroqueries, mais il [Abbas] commence déjà à nous escroquer. Il n’y aucune raison de poursuivre le processus, il devrait être arrêté tout de suite », s’indigne Indor.

Le président d’Almagor ajoute que les prisonniers restants sont les pires délinquants et mentionne un sondage selon lequel 80 % des Israéliens s’opposent à leur libération.

Si la libération de terroristes israéliens peut se comprendre lors d’un accord d’échange de prisonniers (comme ce fut le cas pour Shalit), elle est indéfendable dans le cadre de pourparlers de paix, soutient-il.

« Nous avons construit une barrière de séparation, une frontière. Et pourtant, voilà que nous nous apprêtons à placer la population arabe d’Israël sous les auspices d’une entité différente, sous la protection de l’Autorité palestinienne. »

« Ce que Yaalon a affirmé est vrai, [Kerry] est obsédé », déclare Indor, convaincu que les Etats-Unis sont à l’origine de l’énorme pression exercée sur le gouvernement Netanyahu. Il confie tenir cela de ministres israéliens qu’il a refusé de nommer.

Indor a demandé à l’ambassadeur américain en Israël Dan Shapiro d’organiser une rencontre avec le secrétaire d’État John Kerry pour lui expliquer la position des familles des victimes du terrorisme.

« Les Américains emploient la stratégie du deux poids, deux mesures », critique Indor. « Ils ont condamné le gouvernement afghan pour avoir libéré des terroristes qui ont tué des soldats américains et britanniques et pourtant, il veulent que nous relaxions des terroristes. »

« Nous avons un problème avec John Kerry », poursuit-il. « Ce que Yaalon a dit est vrai, ce type est obsédé. »

En revanche, de l’autre côte de l’échiquier, le député Ibrahim Sarsur (Ra’am-Ta’al) se dit optimiste sur les chances que la libération ait bien lieu le 28 mars, étant donné que Netanyahu ne pourra résister à la pression américaine.

« Tant que les Américains resteront fermes sur ce sujet, Netanyahu devra obéir. Il n’a pas d’autre choix »

Ibrahim Sarsur

Sarsur affirme qu’Israël s’apprête à libérer 32 prisonniers à cette date.

« Pour Kerry et pour nous, le plus important est qu’Israël mette en œuvre ce qu’il a accepté », dit-il.

« Je pense que la grande majorité des ministres israéliens sont d’accord. Quelle que soit la manière dont ils décident –vote du gouvernement ou autre – il s’agit uniquement d’une question de politique interne israélienne, une question technique à laquelle Netanyahu devra répondre. »

Les Etats-Unis sont inflexibles sur la libération de prisonniers, car ils savent qu’il s’agit du seul moyen de préserver la crédibilité de Mahmoud Abbas dans la rue palestinienne.

« Tant que les Américains resteront fermes sur ce sujet, Netanyahu devra obéir. Il n’a pas d’autre choix », pense Sarsur.

Le député arabe israélien Ibrahim Sarsur dans son bureau à la Knesset (Crédit : Elhanan Miller/The Times of Israel)

Le député arabe israélien Ibrahim Sarsur dans son bureau à la Knesset (Crédit : Elhanan Miller/The Times of Israel)

Le mois dernier, Sarsur est devenu le premier et le seul député arabe à réclamer à Barack Obama la libération de l’espion israélo-américain Johathan Pollard, lors d’un discours à la Knesset.

« Honnêtement, je pense qu’une personne qui a fait 27 ou 28 ans de prison devrait pouvoir sortir », explique-t-il au Times of Israel. « Mais je rejette le lien que Netanyahu essaye d’établir entre la libération des prisonniers arabes israéliens et la libération de Pollard. »