NUREMBERG, Allemagne – « Fascistes », crie une jeune femme furieuse à l’intention d’un orateur lors du conseil municipal de Nuremberg samedi. Quelques secondes auparavant, l’homme avait saisi sa collègue par le cou et secouée, suite à un échange verbal enflammé.

Ce qui aurait dû être une discussion au sujet de la censure et de la gauche radicale s’est transformé en de violentes attaques contre les détracteurs d’un groupe anti-Israël.

L’impulsion de cette réunion émanait de la décision d’interdire à un groupe d’artistes de réaliser une exposition anti-Israël à la Nuremberg Left Literature Fair. Cet événement a lieu chaque année dans le centre culturel de la ville. Le maire de Nuremberh, Ulrich Maly (parti social-démocrate) a interdit d’utiliser le bâtiment à des fins antisémites.

Le programme en question était une exposition photographique de ce qui a été dénommé « Le mur des Lamentations de Cologne », une installation artistique controversée qui a été exposée sur l’esplanade de la cathédrale de Cologne en 1991, régulièrement retirée et réinstallée. Le créateur, Walter Herrmann, décédé cette année, invitait les passants à coucher sur papier leurs opinions sur l’État d’Israël.

On pouvait lire des slogans arborer sur le mur « Hitler c’est du passé, Israël c’est le présent ». À côté de ces slogans, se trouvaient un tableau représentant un homme enveloppé dans un drapeau américain et une étoile de David, qui dévorait un petit garçon avec une fourchette. Dans son autre main, l’homme tenait un couteau sur lequel figurait l’inscription « Gaza ». Près de l’assiette, se trouvait un verre de sang.

Des organisations juives, des partis politiques et le maire de Cologne ont accusé Herrmann de répandre des sentiments antisémites.

La réunion du conseil municipal de Nuremberg représentait l’effet polarisant qu’avait le sujet sur les habitants. En réalité, l’évènement a pris des allures de pandémonium.

Anneliese Fikentscher d'Arbeiterfotografiebrandit un panneau qui cite la constitution allemande, interdisant la censure. (Crédit : Félix Balandat/Times of Srael)

Anneliese Fikentscher d’Arbeiterfotografiebrandit un panneau qui cite la constitution allemande, interdisant la censure. (Crédit : Félix Balandat/Times of Srael)

« J’ai le droit d’être un peu émue », dit Anneliese Fikentscher, s’excusant de sa vulgarité devant la trentaine de personnes réunies pour discuter de l’exposition interdite.

Fikentscher est codirectrice de l’Association de photographie Arbeiterfotografie, qui a développé cette exposition avec son collègue Andreas Neumann.

Fikentscher et Neumann estiment que cette interdiction outrepasse les restrictions municipales, et ont décrit les actions menées à l’encontre de leur groupe comme de la censure, accusant la municipalité d’anti constitutionnalisme. L’article 5 de la constitution allemande interdit la censure.

Et pourtant, certains des participants de l’assemblée avaient d’autres interrogations, à savoir, pourquoi Arbeiterfotografie travaille avec des publicistes de droite, et pourquoi est-ce que le groupe s’est rendu en Iran pour rencontrer Mahmoud Ahmadinejad.

Andreas Neumann d'Arbeiterfotografie à la Left Literature Fair. (Crédit : Felix Balandat/Times of Israel)

Andreas Neumann d’Arbeiterfotografie à la Left Literature Fair. (Crédit : Felix Balandat/Times of Israel)

Elias Davidsson, compositeur islandais qui se décrit comme un Palestinien d’ascendance juive, s’est emparé du micro est a déclaré : « Mahmoud Ahmadinejad est le plus grand chef d’État du monde ! ».

L’assemblée était sous le choc.

S’est alors ensuivi un concert de cris, et les partisans d’Arbeiterfotografie s’en sont pris aux détracteurs. L’un d’eux a même fini par se lever, crier « Fuck off », et quitter la pièce.

Deux femmes ont continué à poser des questions au sujet de l’association entre Arbeiterfotografie et les salafistes radicaux.

Après que l’une des femme a été physiquement agressée, l’organisateur de Left Literature Fair, Walter Bauer, est devenu hors de contrôle et a fait sortir les femmes.

L’agresseur, lui, est resté dans la salle sans être inquiété.

Arbeiterfotografie a participé à plusieurs reprises à la Left Literature Fair, qui a organisé plus de soixante événements cette année.

Des éditeurs exposent leurs livres à la Left Literature Fair (Crédit : Felix Balandat/times of Israel)

Des éditeurs exposent leurs livres à la Left Literature Fair (Crédit : Felix Balandat/times of Israel)

Fikentscher et Neumann, à la tête d’Arbeiterfotografie, ont été accusés d’avoir essayé de former un « querfront nationaliste-socialiste », ou une unification de l’extrême-gauche et de l’extrême-droite.

Tous deux contestent le négationnisme d’Ahmadinjead et ont indiqué que les États-Unis ont provoqué le tremblement de terre à Fukushima en utilisant une technologie de guerre météorologique.

L’exposition prévue à Nuremberg, qui a été publiée en ligne après l’interdiction du festival, ne mentionne pas les controverses au sujet du « Mur des Lamentations de Cologne ». On peut lire sur l’installation : « une élite de criminels, la mafia du Nouvel Ordre Mondial asservit le reste du monde, contrôle la politique, les médias et les corporations. »

Selon Arbeiterfotografie, le ‘Mur des Lamentations de Cologne’ est « un signe de protestation contre le racisme et la guerre », et « célèbre la démocratie et la liberté d’expression ».

Mais avant la Left Literature Fair, la maison d’édition Ventil Verlag a décidé de ne plus participer, car elle a estimé que l’exposition est antisémite.

Exposition de livres à la Left Literature Fair. OSur al gauche, ‘Zionism: The Real Enemy of the Jews,’ publié par la maison d'édition antisémite Zambon . À droite, ‘The Road to Auschwitz: And We Stopped Being Humans.’ (Crédit : Felix Balandat/Times of Israel)

Exposition de livres à la Left Literature Fair. OSur al gauche, ‘Zionism: The Real Enemy of the Jews,’ publié par la maison d’édition antisémite Zambon . À droite, ‘The Road to Auschwitz: And We Stopped Being Humans.’ (Crédit : Felix Balandat/Times of Israel)

« La rétractation de l’un des éditeurs participants ainsi que les inquiétudes des citoyens qui ont vu le contenu du programme nous encouragent à dire que du point de vue du Künstlerhaus, il est important de ne pas donner l’impression qu’une seule touche d’antisémitisme ne sera tolérée », a déclaré Matthias Strobel, directeur des centres culturels de la ville.

« Nous croyons en la responsabilité vis-à-vis de l’Histoire, des citoyens de notre villes, des visiteurs et il est intolérable de relativiser l’ampleur de l’Holocauste. »

« Nous croyons en la responsabilité vis-à-vis de l’Histoire »

À part Fikentscher et Neumann, d’autres auteurs et éditeurs, profondément intéressés par la politique israélienne se sont rendu à la Left Literature Fair cette année. L’un d’entre eux, Zambon Verlag de Francfort est connu pour avoir diffusé des théories du complot antisémites, de la part de droitistes comme de gauchistes.

L’éditeur Unrast Verlag a présenté un livre qui remet en question « le récit de la sélection » concernant l’opération Entebbe.

Selon un article relayé dans le livre, la sélection d’otages israéliens par les terroristes allemands de gauche n’étaient pas antisémites, parce que les otages étaient choisis en fonction de leur nationalité et non pas de leur religion.

La présence de groupes anti-Israël à Nuremberg n’est pas surprenante pour Norbert Zlöbl, qui dirige le programme de loisirs créatifs du Künstlerhaus.

Jusqu’en 2008, il représentait la maison d’édition Ça Ira, connue comme étant une organisation de gauche, pro-Israël.

« J’appelle ça une refus militant de raisonner et ce que nous voyons aujourd’hui, ce sont les désastreuses conséquences de son refus. »

Ça Ira a été accusé d’avoir été agressive et a été renvoyé de la Left Literature Fair, selon Zlöbl, dans le dos de nombreux autres éditeurs. Zlöbl explique que certains organisateurs « ne voulaient plus tolérer de critiques d’antisémitisme de gauche. »

« J’appelle ça un refus militant de raisonner et ce que nous voyons aujourd’hui, ce sont les désastreuses conséquences de son refus. »

Au cours des dernières années, l’activisme anti-Israël à Nuremberg s’est intensifié. Après les opérations militaires d’Israël à Gaza en 2014, des centaines de manifestants ont saccagé un restaurant Burger King à la gare centrale de Nuremberg, pensant qu’il s’agissait d’une franchise sioniste.

Cette année, une petite manifestation al-Quds a eu lieu, ainsi qu’une autre à Berlin.

L’organisation anti-Israël Solidarity International a été active à Nuremberg pendant des années. Sur leur site, il y a la possibilité de faire des dons pour l’Emergency Committee for Relief and Reconstruction of the Jenin Camp.

Son coordinateur général Fakhri Turkman était ministre au gouvernement palestinien dirigé par le Hamas en mars 2006. Solidarity International a sa boite postale dans le centre-ville de Nuremberg.

Selon son directeur Matthias Strobel, le Künstlerhaus « chérit la confiance et la fiabilité de la coopération avec les organisateurs de la Left Literature Fair ».

Strobel a ensuite déclaré que le Künstlerhaus se considère comme le prochain lieu qui accueillera la Left Literature Fair. Ce déclaration avait été faite avant l’agression subie par l’un des détracteurs durant la rencontre.

Le Times of Israel a interrogé les organisateurs de la Left Literature Fair au sujet des accusations d’antisémitisme d’Arbeiterfotografie. Ils ont refusé de répondre.

En dépit de l’agitation autour de la Left Literature Fair, Joachim Hamburger, agent de presse de la communauté juive, ne voit pas de menace réelle ni de violence physique à l’égard des juifs de Nuremberg. Cependant, au regard des récentes attaques subies par les juifs d’Europe, les mesures de sécurité sur les lieux communautaires ont été renforcées. Hamburger est soulagé d’apprendre que le maire a interdit l’exposition « Le mur des Lamentations de Cologne ».

« À chaque fois que nous avons eu besoin de l’aide de cette ville, elle a été à la hauteur », déclare Hamburger.