Le plus grand prix littéraire israélien, le prix Sapir, revêt sans aucun doute le drame et le mystère d’une loterie.

L’identité des juges reste secrète jusqu’à peu de temps avant la cérémonie, lorsqu’ils se rencontrent pour un dîner où ils décideront du sort des cinq candidats présélectionnés pour le meilleur roman.

Pendant ce temps, dans une pièce séparée, les romanciers présélectionnés et leurs familles, vêtus de leurs plus beaux atours et sirotant du vin, attendent le début de la cérémonie, qui sera diffusée quelques heures plus tard sur la Deuxième chaîne israélienne.

La Sapir a un autre point commun avec la loterie : il est financé par les recettes de la loterie nationale, qui accorde au gagnant 38 000 dollars, distribue le livre primé à 500 bibliothèques à travers Israël et finance la traduction du livre en arabe et en une langue de choix du lauréat. La plupart des derniers heureux gagnants ont choisi l’anglais.

Mais pour celui de cette année, Reuven « Ruby » Namdar, l’anglais n’est pas une langue étrangère. Namdar, qui vit dans l’Upper West Side de Manhattan depuis 15 ans et parle anglais à la maison avec sa femme juive américaine et ses filles, est le premier expatrié israélien à gagner le Sapir.

Non seulement Namdar vit en dehors d’Israël, mais son livre, « La maison en ruine » (HaBayit Asher Necherav), écrit en hébreu, se déroule à New York et son protagoniste principal est Américain. La couverture, qui comporte une photo historique du Grand Central Terminal de New York, souligne le caractère non-israélien du livre.

Interviewé par Skype depuis Israël, où il s’est rendu pour la cérémonie, Namdar confie au JTA être « abasourdi » par le succès de son roman, qui lui a demandé une décennie de travail.

Il décrit le livre comme « ambitieux », un « défi » qui exige un « engagement du lecteur ». Il ajoute être heureux que son « code postal » n’a pas présenté de problème pour les juges.

Le fait que le gagnant d’un prix destiné à être national ne réside pas en Israël n’a apparemment pas dissuadé le panel de juges, présidé par Menny Mautner et composé d’Aviad Kleinberg, Batya Shimoni, Shiri Lev-Ari, Meron Isaacson, Sara et Fun Schwartza Iris Milner.

Lev-Ari, jointe par téléphone, a déclaré que le lieu de résidence de Namdar a été « mentionné comme un fait » dans les débats des juges mais que son livre « ressemble à tout les autres livres écrits en hébreu, même si l’auteur ne vit pas en Israël ». Et d’ajouter : « Nous vivons dans un monde globalisé, les gens vivent dans plus d’un endroit. »

Dans un courriel au JTA, Kleinberg affirme que Namdar a été choisi « parce que son livre était le meilleur ».
Namdar décrit son roman comme « un conte juif américain raconté à la manière israélienne » et affirme « attendre avec impatience la publication de la traduction de ce roman en anglais afin de pouvoir le partager avec ceux que j’aime et avec lesquels je vis ». Sa femme, juive américaine, parle un peu l’hébreu, mais pas assez pour lire un roman littéraire complexe. Leurs filles fréquentent l’école juive, mais ne parlent pas couramment l’hébreu.

Le roman de Namdar porte sur Andrew P. Cohen, professeur de renom, réputé pour ses « cultures comparatives » à New York, qui, dans une sérieuse crise de la quarantaine, a des « visions du Temple de Jérusalem, sans connaître ce qu’il voit et sans avoir les outils pour interpréter ses visions ».

En sus de son enracinement dans la sensibilité juive américaine, qui rend le roman unique dans la littérature hébraïque moderne, sa connexion à la langue littéraire biblique et mishnaïque fait également sa particularité. Namdar le qualifie de « livre juif américain écrit en hébreu israélien contemporain, riche et ancien ».

En un sens, l’écriture de Namdar, celle d’une personne qui vit en anglais et écrit en hébreu, signe le retour d’une approche plus classique à la langue. Comme le dit Namdar au JTA, quand il est à New York, l’hébreu est une « langue sacrée, festive », car il est exclu du discours de la vie quotidienne.

Si la cérémonie du Prix Sapir ne peut pas avoir le faste de la cérémonie des Césars, le simple fait qu’elle soit diffusée à la télévision est impressionnant. L’événement mélange musique (chanson de l’Israélienne d’origine éthiopienne Esther Rada), divertissement et projection de clips vidéo de chaque auteur parlant de son processus d’écriture.

Les opportunités qu’offre la traduction du livre dépassent peut-être l’aspect pécuniaire du prix. Namdar, qui a publié un livre de nouvelles en hébreu en 2000, n’a jamais vu son travail traduit en anglais.

L’écrivain, journaliste et traducteur Mitch Ginsburg, qui édite le magazine littéraire du programme d’écriture en anglais de l’université de Bar-Ilan, déclare dans une interview par e-mail : « Peu de gens dans le monde lisent l’hébreu. Presque tous les auteurs israéliens, même ceux qui s’auto-publient, sont désireux de voir leur travail publié dans d’autres langues, pour le diffuser vers d’autres rivages lointains. »