BERLIN — Alors que le Hamas tire des missiles fournis par l’Iran sur des civils en plein cœur d’Israël, l’Allemagne préconise un renforcement des liens économiques avec l’Iran.

L’Association allemande pour le Proche et le Moyen Orient, ou NUMOV, selon son acronyme allemand, soutenue par des hommes d’affaires et des politiciens allemands de haut niveau, prépare une mission de commerce à destination de l’Iran en décembre.

Alors que l’Iran poursuit ses activités nucléaires, son non respect des droits de l’Homme, et ses livraisons de missiles pour le Hamas lors de ses attaques contre Israël, les activistes juifs et des droits de l’Homme sont furieux.

NUMOV regroupe tous ceux qui militent en faveur d’un développement du commerce allemand avec l’Iran. La directrice de NUMOV, Helene Rang, a déclaré dans un entretien récent que « les entreprises allemandes devront agir vite pour saisir les opportunités lucratives offertes par le marché » le 18 juillet dans le journal Deutsche Welle.

Avec l’envoi d’une délégation d’entrepreneurs allemands en Iran le 6 décembre, NUMOV prévoit que l’Iran « pourrait apparaître comme l’un des plus importants marchés au Moyen Orient… L’objectif du voyage de la délégation est d’initier des nouveaux contacts commerciaux et de renforcer les relations économiques déjà en vigueur [entre l’Allemagne et l’Iran] ».

NUMOV n’est pas une organisation de lobby obscure. Avec son quartier général à proximité du fameux Check Point Charlie de Berlin, NUMOV affiche fièrement ses origine de l’époque nazie, où sur une plaque devant le bureau avec le nom et le logo de NUMOV, sont écrits les mots « Fondé en 1934 ».

Heinrich Gattineau (1905-1985) au procès de Nuremberg (Crédit : Wikipédi/Domaine public)

Heinrich Gattineau (1905-1985) au procès de Nuremberg (Crédit : Wikipédi/Domaine public)

L’organisation a publié des documents disponibles sur le site web concernant ses origines. Sans faire aucune référence à l’affiliation nazie de certains de ses fondateurs, NUMOV présente pourtant la liste des noms des membres originaux du conseil de direction.

Cette liste inclut un important homme d’affaire nazi, Kurt Wiegelt, de la Deutsche Bank, un fabricant de tank panzer et un exploitant du travail forcé Oscar R. Henschel et le Dr Heinrich Gattineau de I.G. Farben (aujourd’hui connu comme BASF) tristement connu pour avoir produit le gaz Zyklon B utilisé dans les chambres à gaz des camps de la mort allemands.

L’ancien nazi Gattineau, malgré son procès pour des crimes de guerre, a pu continuer sa carrière dans les affaires après la Seconde Guerre mondiale, tout comme l’organisation NUMOV très peu changée.

Contrairement à des entreprises comme Siemens et Daimler qui se sont ouvertement confrontées à leur implication dans l’Holocauste et ont arrêté leurs affaires avec l’Iran, NUMOV n’a fait ni l’un ni l’autre.

Aujourd’hui, son conseil de direction inclut Achim Post, actuel membre du parlement allemand, dont le Parti social démocrate (SPD) fait partie du gouvernement de coalition, l’ancien chancelier allemand Gerhard Schroeder (aussi du SPD), le PDG de Deutsche Bank et de Porsche AG, et le PDG de Wintershall, possédé par le géant allemand BASF.

Prospérer dans l’ombre du passé nazi de NUMOV

Cette continuité et ce manque de confrontation avec son passé historique évident chez NUMOV est pertinent pour comprendre l’actuelle relation entre l’Allemagne et l’Iran, selon le Dr Matthias Kuentzel, auteur du livre à paraître, « L’Allemagne et l’Iran : de l’axe aryen à l’aube nucléaire ».

plaque sur l'immeuble où se trouve NUMOV (Crédit : Micki Weinberg/The Times Of Israel)

plaque sur l’immeuble où se trouve NUMOV (Crédit : Micki Weinberg/The Times Of Israel)

Au cours d’un appel téléphonique, Kuentzel a expliqué qu’ »en 1934, NUMOV était anti-Occidentale, et aujourd’hui elle est anti-Occidentale ».

L’historien affirme que les officiels allemands aux Affaires étrangères et à la chancellerie, avec le soutien d’importants groupes de réflexion comme le SWP (l’Institut allemand pour les Affaires internationales et la sécurité), cherchent à « rendre l’Allemagne plus indépendante de l’influence américaine ».

« Pour eux, poursuit-il, l’Iran est le pays de l’espoir » où de nouvelles forces comme la Russie et la Chine prennent de l’ampleur sur la carte géopolitique. A travers une relation avec l’Iran, l’Allemagne peut prendre ses distances de l’Occident et poursuivre une politique qu’elle qualifie de « multipolaire ».

Michael Spaney, de Stop the Bomb (arrêtez la bombe), un groupe militant pour empêcher l’Iran de devenir une puissance nucléaire, souligne que, s’il y a des intérêts économiques forts pour une relation germano-iranienne, particulièrement en termes d’énergie et de commerce, « le problème se situe dans la sphère politique ».

Michael de Stop the Bomb faisant un discours à une manifestation (Courtoisie : Micheal Spaney de Stop the Bomb)

Michael de Stop the Bomb faisant un discours à une manifestation (Courtoisie : Micheal Spaney de Stop the Bomb)

Spaney remarque que si officiellement la politique étrangère allemande a été relativement favorable envers Israël au sein de l’UE, « si l’on creuse plus en profondeur, on s’aperçoit que c’est superficiel, et historiquement, ce n’est pas le cas ».

Les mêmes membres du bureau des Affaires étrangères nazi qui ont établi des liens avec des dirigeants du Moyen Orient comme le Grand Mufti de Jérusalem, Amin Al Husseini et le shah Reza Pahlavi d’Iran, ont continué à dominer le bureau des Affaires étrangères après la Seconde Guerre mondiale. Spaney souligne le cas de Wilhelm Melchers, directeur du Bureau Orient dans l’Allemagne nazie, qui a continué à servir aux Affaires étrangères tout au long des années 1950 et 1960, et a même reçu la croix de l’Ordre du Mérite en 1954. En outre, des scientifiques d’Allemagne de l’Ouest, dont beaucoup étaient nazis, ont aidé des pays arabes dans leur guerre contre Israël.

Pour Spaney et Kuentzel, la présence d’éléments allemands anti-occidentaux dans la sphère politique et de politique étrangère est vital pour comprendre pourquoi l’Allemagne est tellement réticente à couper ses liens commerciaux et à augmenter les sanctions contre l’Iran. Ils craignent que l’Allemagne n’agisse trop lentement pour commercer et pour échanger avec l’Iran.

Kuentzel déclare : « Selon moi, si les tirs de Sarajevo en 1914 ont conduit aux catastrophes du 20ème siècle, la bombe iranienne pourrait bien devenir le catalyseur des désastres à venir au 21ème siècle. C’est pourquoi l’Allemagne devrait tout faire pour isoler le régime iranien tant que celui-ci continue à développer l’option de l’arme nucléaire ».

« C’est pourtant le contraire qui a lieu : il n’y a pas d’autre pays que l’Allemagne dans le monde occidental qui conserve une relation aussi proche avec le régime terroriste de Téhéran à un niveau politique, économique et culturel », explique Kuentzel.

En faveur d’une fermeture du « dossier du nucléaire » pour un développement du commerce

Du 13 au 15 juin, de membres importants du gouvernement et de l’académie allemande ont rencontré leurs homologues iraniens à Téhéran à la 156ème Table ronde de Bergedorf organisée par la Fondation allemande Koerber. Les participants incluaient des chefs régionaux de la Chancellerie fédérale allemande, des membres du Bundestag, des chefs du Bureau fédéral des Affaires étrangères et des représentants d’éminents groupes de réflexion allemands.

A cette conférence de haut niveau, selon le rapport de la conférence rédigé par les organisateurs : »Fermer le dossier un nucléaire ouvrirait de nouveaux champs de coopération entre l’Iran et l’Occident… Les conditions fondamentales pour une coopération améliorée entre l’Iran et l’Occident sont en place, les deux parties doivent saisir cette opportunité historique ».

Le Dr Walter Posch, chef adjoint du département de recherche pour le Moyen Orient et l’Afrique du SWP (Crédit : Micki Weinberg/Times of Israel)

Le rapport évoquait les sujets abordés, comme la coopération entre l’Europe et l’Iran dans le commerce énergétique, la stabilité de l’Afghanistan, la question des groupes islamiques comme l’EIIL. Il n’y a pas de discussion sur l’appel du régime de Téhéran à la destruction d’Israël, son soutien à des attaques antisémites, ou quoi que ce soit lié à Israël ou à l’antisémitisme. Selon le rapport, « le point de tension majeur discuté est la question du nucléaire ».

Le Dr Walter Posch, chef adjoint du département de recherche pour le Moyen Orient et l’Afrique du SWP, a participé à la conférence. Dans un café situé en face des imposants bureaux de SWP, Posch explique comment « l’Allemagne est une des puissances clés dans la politique [internationale] ».

Résoudre le « dossier du nucléaire » est fondamental pour les intérêts allemands, et l’Allemagne cherche à « ne pas mener une autre guerre dont l’issue est incertaine ».

Qu’en est-il de la course iranienne à la bombe et de l’urgence qu’Israël et les opposants au commerce avec l’Iran évoquent comme des raisons pour une politique plus dure vis-à-vis de l’Iran ?

« Je crois que Netanyahu exagère sur ce que les Iraniens font maintenant, mais il n’exagère pas concernant les intentions de l’Iran d’obtenir des capacités nucléaires », explique Posch.

Posch affirme que « sans l’Europe et l’Allemagne, il y aurait eu une autre guerre en Iran que l’Amérique ne pouvait pas gagner ».

Tout en soutenant la mise en place de sanctions, Posch voit aussi un bénéfice à l’allégement des sanctions.

« L’allégement des sanctions est la véritable arme. A l’heure actuelle, les sanctions sont bien comme elles sont, nous ne devrions pas les durcir. Il doit être clair pour les Iraniens qu’il y a une possibilité d’allégement ou de durcissement », souligne Posch.

La montée en puissance de l’Etat islamique ou EIIL constitue une nouvelle variable inconnue au Moyen Orient qui, selon le Dr Posch, met l’Occident, « que nous le voulions ou non, dans le même bateau que les Iraniens » et c’est « une raison pour une non-confrontation avec l’Iran ».

Posch, comme beaucoup d’autres Européens à la conférence, considère qu’une fois seulement la question du nucléaire iranien résolue, l’Europe et l’Iran pourront coopérer sur des questions importantes comme la sécurité mondiale et l’énergie. Entre temps, continue Posrch, des organisations comme NUMOV, « qui aimeraient immédiatement renforcer des liens » avec l’Iran « ne peuvent pas agir aussi rapidement qu’elles le voudraient tant que la question du nucléaire n’est pas résolue ».

Qu’a à dire NUMOV ?

Que disent les compagnies sur l’appartenance de leur PDG au conseil de direction d’une organisation qui cherche activement à développer les affaires avec l’Iran ?

Deutsche Bank et Porsche n’ont pas répondu à nos demandes. Une responsable de la communication de BASF, Usrula von Stetten, a refusé de commenter la présidence du conseil de NUMOV par le PDG de Wintershall, mais a précisé : « Nous respectons strictement toutes les règles nationales et internationales » dans leurs affaires de plusieurs millions de dollars avec l’Iran.

Achim Post, membre du Bundestag, dont le parti SPD fait partie de la coalition au pouvoir (Crédit : Courtoisie)

Achim Post, membre du Bundestag, dont le parti SPD fait partie de la coalition au pouvoir (Crédit : Courtoisie)

Achim Post, membre du Bundestag, dont le parti SPD fait partie de la coalition au pouvoir, a refusé plusieurs demandes d’entretien. Marionka Pohl, qui dirige la communication de Post, a expliqué qu’il n’avait pas le temps de répondre aux questions sur son appartenance au conseil de NUMOV, ni par téléphone ni par mail.

Si les membres du conseil contactés ne voulaient pas ou n’avaient pas le temps de parler de leur implication dans le conseil de NUMOV, certains d’entre eux ont pourtant bien eu le temps de contacter Helene Rang, la PDG de NUMOV.

Rang, qui avait auparavant refusé de répondre aux questions du Times of Israel, a envoyé un courrier électronique au nom de membres du conseil de l’organisation expliquant que NUMOV est « complètement apolitique » et que « les conversations entre le groupe P5+1 et l’Iran se poursuivent de manière positive. NUMOV a rejoint et soutient le dialogue économique ».

Rang a inclus une liste, sans source, de « Unes de journaux pour les affaires internationales dans les récents mois » décrivant un renouveau des affaires à risque et de l’implication politique de pays occidentaux. Elle a également inclus une autre liste, sans source non plus, qui montre des dispenses publiées à des entreprises et des institutions pour le commerce et les liens avec l’Iran en 2014.

La vision constructive de Rang sur l’Iran et la référence à une implication croissante est inquiétante pour le directeur du Comité juif américain (AJC) du bureau de Berlin, Deidre Berger.

Dans un courrier électronique, Berger explique que l’AJC est extrêmement préoccupé par la croissance du commerce allemand avec l’Iran depuis la signature d’un accord d’intérim… « Des associations de commerce allemandes comme NUMOV, qui prétendent qu’il y a une ‘phase remarquable de détente politique’ en Iran et encouragent à une reprise massive du commerce avec l’Iran, sont totalement déconnectées de la réalité ».

« L’annonce par NUMOV d’une mission majeure de commerce allemand vers l’Iran en décembre est une des manières les plus sûres de torpiller les mois de négociations qui restent ».

« Le non-respect des droits de l’Homme reste terrifiant en Iran. Le nombre d’exécutions a augmenté sous le Premier ministre Rouhani. L’Iran continue à être un soutien majeur de l’organisation terroriste Hezbollah et du régime meurtrier de Bachar El-Assad en Syrie. »

Berger se demande pourquoi l’Iran devrait prendre au sérieux le démantèlement de ses armes nucléaires alors que le monde est devant sa porte ?

« Nous espérons que NUMOV et ses dirigeants suivront la politique du gouvernement et annuleront leur voyage prévu en Iran, qui donnerait le mauvais signal que l’inaction de la part du gouvernement iranien serait récompensée ».

Grigori Lagodinsky siège au conseil de Groupe de travail de Juifs sociaux démocrates, le même parti qu’Achim Post, le membre du conseil de direction de NUMOV, que le président honoraire de NUMOV Gerhard Schroeder et que Rolf Muetzenich qui, en tant que vice-président du groupe parlementaire du SPD, est responsable de la politique étrangère et des droits de l’Homme.

Tout en dirigeant des efforts d’implication avec le régime iranien, Muetzenich a également appelé, dans un entretien du 26 juillet au journal Deutsche Welle, la communauté internationale à exercer une pression financière sur Israël afin d’arrêter la construction d’implantations.

Grigori Lagodinsky, membre du conseil de direction de NUMOV (Crédit : Micki Weinberg/Times Of Israel)

Grigori Lagodinsky, membre du conseil de direction de NUMOV (Crédit : Micki Weinberg/Times Of Israel)

Lors d’une rencontre sur Alexanderplatz à Berlin, Lagodinsky a expliqué qu’il ne voyait pas un sentiment anti-Israël ou pro-Iran comme une tendance forte au sein du SPD, mais qu’il était préoccupé au sujet de Post.

« J’attends de quelqu’un du SPD qui est au comité d’une telle organisation de mettre en question les positions de NUMOV sur l’Iran », explique Lagodinsky.

Concernant le PDG de l’entreprise dans le comité de NUMOV, Lagodinsky explique que « de grandes entreprises allemandes devraient également considérer leur responsabilité morale lorsqu’elles font des affaires, tout particulièrement à la lumière de leur propre histoire. Cela ne donne pas l’impression qu’ils se préoccupent de la morale en faisant partie du comité d’une organisation qui encourage le commerce avec l’Iran alors que celui-ci continue son programme nucléaire ».

Des membres de la communauté juive et quelques activistes allemands dévoués comme Kuentzel et Spaney considèrent la situation scandaleuse. Pourtant, selon Konstantin Betscheider, le porte-parole de l’Association Antiallemande Berlin, un groupe antifaciste combattant l’antisémitisme, pour la majorité des Allemands, « toute cette affaire n’est, tristement, pas scandaleuse. Ce n’est même pas quelque chose qui préoccuperait les gens même s’ils étaient au courant ».

« Nous sommes ici à un niveau accablant et déprimant en ce qui concerne la lutte contre l’antisémitisme et, les deux sujets qui sont liés, l’implication allemande avec des régimes terroristes et islamistes comme l’Iran », explique Betscheider.

Bethschieder considère que la réponse la plus efficace aux efforts politiques et entreprenariaux de NUMOV en Iran se situe hors de l’Allemagne. « Nous avons besoin d’une pression internationale d’autres pays… parce que l’Allemagne n’en a simplement rien à faire ! », insiste-t-il.

Que peuvent faire les personnes préoccupées par NUMOV et les membres importants du comité de direction de la Deutche Bank, de Posche, de BASF et d’autres groupes ?

Bethschieder explique que l’Allemagne est très soucieuse de l’opinion publique américaine.

« Tenez les compagnies responsables de cela ! Les actionnaires devraient s’exprimer lors d’événements, interpellez-les sur leur implication avec NUMOV et le commerce en Iran en général. Montrez que vous n’êtes pas d’accord ! », explique Bethschieder.