Serait-il déjà trop tard, serait-il vain de vous prévenir que certains membres de la communauté juive se laissent séduire par des auteurs issus de la mouvance identitaire d’extrême droite.

Un personnage est venu opportunément se greffer depuis quelques années au sein de ces identitaires radicaux, il s’agit de l’écrivain Renaud Camus. Ce dernier n’a pas laissé indifférent Philippe Karsenty, un élu politique français et gérant de La maison d’Edition, qui vient de publier dans un recueil une interview de Renaud Camus sous le titre : 2017, dernière chance avant le Grand Remplacement, Changer de peuple ou changer de politique ?

Dernièrement, le mensuel Causeur a consacré pas moins de quatre pages à ce livre d’entretien où Philippe Karsenty n’a pas hésité à déclarer qu’il a été « ébloui par sa pensée qui ne ressemble à aucune autre ».

Par ailleurs, des sites comme Dreuz.info, Jforum.fr, Europe-Israël, JssNews, Alliancefr.com, nous encouragent à lire Renaud Camus, niant ou minimisant tout lien de ce supposé « visionnaire » avec l’extrême droite identitaire.

Combat entre « envahisseurs » et « envahis »

En 2010, Renaud Camus théorise le concept de « Grand Remplacement », soit le « changement de peuple », la substitution d’une civilisation et d’une culture par une autre, en l’occurrence le supposé remplacement de la civilisation européenne par les civilisations extra-européennes, et plus particulièrement africaines.

Renaud Camus n’hésite pas à lancer cette injonction « Français, Européens, vous êtes envahis, occupés, colonisés, remplacés par l’Afrique, conformément au remplacisme global : Révoltez-vous ! ».

Sa vision binaire se réduit en un combat entre « envahisseurs » et « envahis », entre « conquérants » et « conquis », « remplaçants » et « remplacés », entre une pureté endogène mythique et impureté exogène létale. Le « Grand Remplacement » est porté par la peur de l’étranger (xénophobie).

Afin d’asseoir ses théories, Renaud Camus crée en 2012 une mini structure, le Parti de l’In-nocence, soutenant ouvertement Marine Le Pen tout en briguant l’élection présidentielle. En novembre, on le retrouvera à la « Convention des Identitaires » à Orange.

Il fonde en 2013 une deuxième micro-structure Le Non (« Le NON au changement de peuple et de civilisation »). Parmi les points de son programme, on trouve en soixantième position l’abolition des lois Pleven (contre le racisme) et Gayssot (contre le négationnisme).

La même année Renaud Camus et le Parti de l’In-nocence rendront hommage au théoricien d’extrême droite Dominique Venner.

« L’interlocuteur capital » d’Alain Finkielkraut

Fin 2014, le parti Souveraineté, indépendance et libertés (Siel) change de direction. Son nouveau président lui donnera une coloration identitaire. L’année suivante, le Siel modifiera son nom en Souveraineté, identité et liberté.

C’est à cette époque, en 2015, que Renaud Camus intègre le Siel, toujours allié du Front national, venant renforcer la thématique identitaire radicale de ce mouvement qui a été associé de 2012 à 2016 au Rassemblement bleu Marine présidée par Marine Le Pen.

Lors de son dernier congrès, le 25 février 2017, le Siel a voté à la majorité son soutien à Marine Le Pen à l’élection présidentielle.

Le parcours de Renaud Camus, ses relations et ses interventions politiques n’empêcheront pas Alain Finkielkraut de déclarer dans le numéro d’avril 2014 de la Revue des deux mondes que « Renaud Camus est, pour moi, un interlocuteur capital. (…) Il fait partie de ces rares amis qui habitent mon for intérieur ».

Le même mois Renaud Camus était condamné pour « provocation à la haine et à la violence contre un groupe de personnes en raison de leur religion » suite à ses propos tenus en 2010 lors des « Assises internationales sur l’islamisation ».

Théories fumeuses

Parmi les témoins cités par la défense on trouvait Alain Finkielkraut et Robert Redeker. C’est toujours dans cette même orientation que Renaud Camus participera en 2015 au lancement de Pegida en France, aux côtés, entre autres, du Bloc identitaire, mouvement d’extrême droite créé après la dissolution d’Unité radicale.

Renaud Camus est aussi invité à exposer ses thèmes ethno-différentialistes dans des conférences et des publications comme Réfléchir et Agir, Éléments, Valeurs Actuelles ou Causeur.

Il fréquente aussi bien Radio Courtoisie – présidée par Henry de Lesquen condamné en janvier 2017 à 16 000 euros d’amende pour provocation à la haine et contestation de crime contre l’humanité – que TV Libertés – administrée par des militants d’extrême droite – comme ce 2 mars 2017, où il est venu faire la promotion de son livre d’entretien avec Philippe Karsenty, lui-même connu de TV Libertés pour avoir été invité en novembre 2016, dans un échange pour le moins cordial avec le député du Front national Gilbert Collard.

Comment ce genre de théories fumeuses ont-elles pu diffuser dans la communauté juive sans provoquer de protestations ? Pour le comprendre, il faut rappeler le passé proche et traumatisant vécu par les Français juifs depuis le tournant de l’an 2000.

Sous prétexte « d’importation » du conflit israélo-palestinien, ils ont subi une vague continue d’agressions physiques ou verbales ; or, les cas les plus fréquents ont été le fait de jeunes d’origine immigrée, cela quel que soit leur propre rapport à l’islam.

Depuis la série d’actes terroristes les ciblant, les juifs ont une peur légitime de l’islamisme radical. Enfin, l’espoir d’un règlement du conflit israélo-palestinien semble abandonné, et il s’est installée l’idée qu’il n’y aurait jamais rien de positif à attendre, ni du monde arabe, ni de l’islam en général.

Il n’était donc pas difficile de se faire entendre pour des activistes dont le fond de commerce est la peur des musulmans.

Triste constat

Faisons aussi un triste constat : ceux qui se prétendent, dans leurs écrits, « les meilleurs amis d’Israël », développent un discours « exclusif » interdisant aux soutiens plus modérés d’apparaitre crédibles.

Renaud Camus parle de « Grand Remplacement », la blogosphère juive le reprend, et, dans le fond, c’est bien moins fatigant que de lire les chiffres d’un rapport de l’Institut Montaigne ou des ouvrages de démographes.

En janvier dernier, le député européen FN Nicolas Bay, en voyage en Israël, est venu se recueillir à Yad Vashem, le grand centre mémoriel de la Shoah, dans l’intention à la fois de blanchir le passé des cadres frontistes collaborationnistes et négationnistes, de dédiaboliser le FN et de séduire l’électorat juif.

Cependant, les dernières déclarations de Marine Le Pen sur une France non responsable du Vél’ d’Hiv, qui permettaient de recentrer sa base sur un concept fort – une France résistante et légitime à Londres – mais niaient le passé vichyste de responsables français, ont laissé un grand froid dans la communauté juive.

Pourtant quelques jours plus tard, Renaud Camus déclarait soutenir Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle.

Espérons que ce soutien fasse réfléchir les membres de la communauté juive sur l’impact à publier l’écrivain identitaire.

Tribune initialement publiée dans Le Monde le 3 mai 2017.