Plusieurs milliers de personnes, principalement des jeunes Juifs francophones, ont participé mardi midi dans un silence respectueux sous le ciel clair à Jérusalem à l’enterrement des quatre victimes de l’attaque terroriste de vendredi dernier au supermarché Hypercacher à Paris.

Se tenant debout sur l’esplanade pleine à craquer l’espace amenagée spécialement pour la cérémonie au cimetière de Har Hamenuhot, beaucoup d’entre eux ont eu recours aux caméras de leurs téléphones tenues bien haut au-dessus de la foule, pour pouvoir voir la cerémonie, y compris les éloges funèbres des membres des familles et de dignitaires israéliens et français.

Arrivés par bus entiers de Jérusalem et de partout en Israël, certains d’entre eux brandissant des pancartes avec des photos de victimes juives de la terreur djihadiste, ils sont venus à un spectacle de solidarité. Certains, cependant, craignaient que ce ne soit pas la dernière funéraille de victimes juives de la terreur islamiste en France à laquelle ils participeraient.

« Je suis venu aujourd’hui pour être en solidarité avec mes correligionnaires de France. C’est la même raison pour laquelle je suis venue à l’enterrement des victimes de Toulouse », a dit Carole une habitante de Jérusalem, faisant référence à l’enterrement dans le même cimetière de Jérusalem des victimes de tirs en mars 2012 par un terroriste islamiste dans une école juive du sud-ouest de France.

Carole, qui a refusé de donner son nom de famille, a été impressionnée par la solidarité démontrée par les millions de citoyens français qui ont manifesté dimanche dernier contre le terrorisme à Paris, mais doute de l’impact à long terme du geste.

« Ce dimanche de marche était très émouvant, mais c’était juste momentané et cela ne va pas durer », dit-elle.

Carole, qui a immigré de France en Israël il y a 30 ans, était également sceptique quant à la capacité des Français à voir le terrorisme dirigé contre les Juifs comme quelque chose de distinct de la terreur contre la France et l’Occident, et donc nécessitant une attention spéciale.

« Il n’y avait pas assez de pancartes disant ‘je suis juif’ ou ‘je suis musulman’. J’ai surtout vu des « Je suis Charlie » , explique-t-elle.

Vers la fin de l’enterrement de mardi, la foule a applaudi quand la ministre française de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie Ségolène Royal a décoré de la Légion d’honneur à titre posthume les quatre victimes, Yoav Hattab, Philippe Braham, Yohan Cohen et François-Michel Saada.

Tanya Klein, qui est née en France et a immigré en Israël il y a quatre ans depuis le Luxembourg, était moins enthousiaste. Elle aussi, doute que la France fasse de la lutte contre le terrorisme et la protection des Juifs une priorité.

« Le fardeau [de la terreur] est déjà en France, mais elle n’est pas prête à voir la guerre qui se déroule. Je doute que le pays va changer en quoi que ce soit », dit-elle.

Hanna Bensamoun, 18 ans, qui étudie cette année en Israël dans un programme de pré-immigration, se fait l’écho des mêmes préoccupations.

« Le gouvernement français parle beaucoup de la protection des Juifs mais ne fait pas grand chose » dit-elle alors qu’elle est assise dans un bus avec d’autres jeunes de son programme en direction de l’enterrement venant du Gush Etzion.

Bensamoun est certaine que l’immigration en Israël est le seul choix pour elle, surtout depuis l’augmentation des attaques violentes contre les Juifs en France au cours de l’année écoulée.

Dans son allocution, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a parlé de la crainte que Bensamoun et d’autres ressentent de facon tellement aiguë, c’est-à-dire que la solution aux soucis de sécurité de Juifs français est pour eux d’immigrer en Israël.

« Les Juifs ont le droit de vivre dans de nombreux pays en toute sécurité, mais je crois qu’ils savent dans leur cœur, qu’il y a un pays qui est leur maison historique, un État qui sera toujours là pour les accepter à bras ouverts. C’est l’espoir de tout le peuple juif », a-t-il dit.

Royal, d’autre part, a rassuré les familles des victimes et tous les participants vis-à-vis de l’engagement du gouvernement français à éradiquer l’antisémitisme, à préserver et protéger la communauté juive, qu’elle a appelée « une source de fierté » pour la France.

« L’antisémitisme n’a pas sa place en France. C’est là, aussi, le message des millions de Français qui se sont retrouvés dimanche dans les rues du pays tout entier. « Je suis Charlie ! » mais aussi « Je suis juif ! » raisonnaient à l’unisson dans les rues du pays » a-t-elle dit.

Pas tous les juifs français estiment qu’ils peuvent croire les dirigeants français quand ils disent qu’il n’y a « pas de France sans Juifs français, » comme l’a récemment déclaré le Premier ministre français Manuel Valls et comme Royal l’a répété à l’enterrement.

Mais il semble peu probable que le grand nombre de Juifs affluant vers les salons de l’immigration dans le sillage de l’attaque Hypercacher conduira effectivement à un exode massif hors du pays, qui habrite actuellement la deuxième plus grande population de la diaspora juive.

Bensamoun dit que ses parents et son frère aîné n’ont pas de plans immédiats de quitter la France.

« Certes, mes parents ont peur des terroristes musulmans qui pensent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent, mais à ce stade, ils n’ont pas l’intention de me rejoindre en Israël, » dit-elle.

Le président Reuven Rivlin a reconnu cette réalité dans son éloge. Après s’être adressé aux familles en deuil et en appelant le monde à lutter contre « l’incitation antisémite enragée », il a souligné son désir de voir les Juifs français immigrer en Israël par choix positif, plutôt que sous la contrainte.

« Beaucoup a été dit depuis les meurtres, sur la question de l’immigration en Israël des Juifs français. Mes chers frères et sœurs, citoyens juifs de France, vous êtes les bienvenus. Notre terre est votre terre, notre maison est votre maison, et nous aspirons à vous voir vous installer à Sion », at-il dit.

« Toutefois, retourner à votre maison ancestrale ne doit pas nécessairement se faire en raison de la détresse, en désespoir de cause, en raison de la destruction, ou dans les affres de la terreur et de peur. La terreur ne nous a jamais abattu, et nous ne voulons pas que la terreur vous abatte. La terre d’Israël est la terre d’élection. Nous voulons que vous choisissez Israël, par amour pour le pays ».

Rivlin a promis aux familles endeuillées qu’Israël allait continuer à se battre pour le droit des Juifs de vivre en tant que Juifs, où qu’ils soient. Il a dit qu’Israël allait se battre pour le droit des Juifs à garder leurs synagogues fièrement ouvertes, et à enseigner la Torah à leurs enfants, l’amour pour Israël, et la responsabilité pour le monde autour d’eux.

David Breakstone, vice-président de l’Organisation Sioniste Mondiale, a déclaré a la fin des obsèques qu’il avait été heureux d’entendre Rivlin délivrer ce message.

« Son allocution montre une réelle maturité sioniste. Au lieu de la négation de la diaspora que nous avons l’habitude de voir, le président a exprimé une relation plus responsable entre Israël et la Diaspora, une relation de reconnaissance mutuelle et de responsabilité à laquelle nous n’étions pas habitués », a-t-il dit.