« Comment devenir conseiller financier dans une banque israélienne ? », « J’habite à Herzliya et j’aimerais me rapprocher d’une communauté sympathique, pratiquante. Connaissez-vous des endroits où aller à des cours de Torah, à des activités sympathiques entre jeunes ? », « Nous souhaitons partir dans un an. Nous avions toujours envisagé d’habiter à Jérusalem. Mais vu les prix de l’immobilier, on envisage d’autres options… Hadera par exemple ? Qui pourrait nous dire comment est la vie ? Le climat ? Quel est le niveau religieux ? ».

Ces questions, on les retrouve sur plusieurs groupes Facebook qui ont tous en commun d’être consacrés à l’alyah des Juifs de France (ou plutôt des Juifs francophones), un phénomène qui accompagne la croissance rapide du nombre de olim [nouveaux immigrants en Israël].

Ils étaient 1 917 à quitter la France pour partir en Israël en 2012, puis 3 280 en 2013 (soit une augmentation de 70 % en un an).

L’année 2014 n’est pas terminée mais on estime déjà que le nombre de candidats concernerait 5 à 6 000 personnes.

Le phénomène a largement été médiatisé dans la presse française. Après avoir fait la couverture du Figaro en juin, L’Express ou le Nouvel Obs ont consacré des gros titres au début de l’été à ce qui est désormais une tendance lourde. D’ici à 2017, Israël espère attirer 40 000 Français…

Est-il encore utile de revenir sur les causes qui expliquent ce qu’on a souvent appelé à juste titre le « malaise des Juifs de France » ?

Deux mots peuvent les résumer : crise économique de longue durée et climat antisémite durable.

Au cours des dix dernières années en France, le chômage n’a pas cessé d’augmenter, les faillites se sont multipliées, le pouvoir d’achat des classes moyennes a été rogné, de plus en plus de jeunes diplômés sont partis vivre à l’étranger, etc.

En 2002, le livre Les territoires perdus de la République d’Emmanuel Brenner avait fait sensation en diagnostiquant la libération de la parole antisémite en France. Les années qui ont suivi ont vu le phénomène s’aggraver avec plusieurs jalons : meurtre d’Ilan Halimi, tuerie de Toulouse, affaire Dieudonné, tuerie de Bruxelles

Le point d’acmé de la violence antisémite a sans doute été atteint avec les manifestations pro-Gaza de juillet à Paris. Or, beaucoup de candidats au départ n’ont pas attendu ce déferlement de haine pour prendre leur décision ou envisager l’alyah de manière sérieuse. Dans la bouche de nombreux olim, le déclencheur a été la tuerie de Toulouse de mars 2012, perpétrée par Mohamed Merah.

« Mes enfants ont-ils un avenir ici ? »

Vécue dans la communauté juive comme un traumatisme, l’affaire Merah a incité Natacha Pawlak-Zuares à créer, semble-t-il, le premier groupe Facebook dédié à l’alyah.

« Ce qui m’a incité à créer Alyah : mode d’emploi, c’est la tragédie de Toulouse », déclare Natacha qui vit encore en France mais se prépare à partir dans les mois prochains. « Je sentais que ma place n’était plus en France. J’étais pleine de questionnements et je souhaitais les partager avec d’autres, d’où l’idée de créer un groupe sur Facebook ».

Au départ, « l’idée était de rentrer en discussion avec des personnes qui avaient le même projet d’alyah, et puis, petit à petit, des gens déjà installés en Israël ont rejoint le groupe et ont pu répondre aux questions ».

Les gens peuvent s’exprimer, partager leurs espoirs et leurs craintes. Un thème revient constamment dans les motivations des candidats à l’alyah : l’avenir des enfants. Et puis, bien sûr, « le concret » : Où s’installer en Israël ? Faut-il envisager une reconversion professionnelle ? Peut-on s’intégrer si l’on ne maîtrise pas
l’hébreu ? Quelle école choisir pour ses enfants ? etc.

« Il y a dans mon groupe des gens qui n’ont jamais mis les pieds en Israël »

Fort de presque 2 700 membres, le groupe de Natacha réunit, selon elle, des gens de tous horizons, à la fois en termes géographiques mais aussi en termes de publics : « Il y a dans mon groupe des gens qui vont partir sans avoir de moyens, il y en a qui partent en trois mois, il y a ceux qui ont peur et ceux qui ne se décident jamais et il y a aussi ceux qui n’ont encore jamais mis les pieds en Israël », souligne Natacha.

Celle-ci insiste sur le fait que nombre de personnes du groupe envisagent de partir à court terme, et plus exactement « avant l’horizon 2017 ».

Un complément de l’Agence juive

Les groupes Facebook apparaissent véritablement comme des compléments de l’Agence juive, qui représente le passage obligé pour les futurs olim. Quel que soit le pays (sauf cas d’exception), c’est l’Agence juive qui gère le processus d’émigration en Israël. En France, et vu la demande croissante, les aspirants olim doivent venir participer aux réunions de l’Agence juive avant d’entamer leurs démarches.

Mais à l’heure actuelle, l’Agence juive en France incite les personnes venant à ses réunions à s’inscrire sur les réseaux Facebook de l’alyah. Elle profite de l’engouement autour des réseaux sociaux et de Facebook qui jouent un rôle prépondérant d’accélérateurs d’informations. Et ce même s’il est assez difficile d’évaluer le nombre total de groupes consacrés à l’alyah.

Stéphane Halimi, qui est arrivé il y a un peu plus d’un an à Netanya, gère ainsi à lui tout seul et à titre bénévole plusieurs groupes à destination des olim francophones : « Olim Hadashim francophones« , « Les bonnes affaires en Israël » ou encore « Locations en Israël ».

A la différence des autres créateurs de groupes, il a, lui, segmenté les groupes en fonction des besoins (petites annonces, immobilier locatif, conseils, etc). Incontestablement, avec tous ces groupes, l’Agence juive dispose d’alliés inattendus.

« Les réunions de l’Agence juive ne peuvent pas répondre à toutes les questions », affirme Guy Michel, qui a créé il y a un an et demi le groupe Mon Alyah : conseils et aides. Guy a fait son alyah en 2011 et habite Rishon Letsion dans le centre d’Israël.

« Les réunions de l’Agence juive ne peuvent pas répondre à toutes les questions »

Mon Alyah : conseils et aides affiche déjà au compteur 3 953 membres.

C’est un groupe de bénévoles – comme l’ensemble de ces groupes – qui se donne pour mission de répondre le plus rapidement possible à toutes les questions et parfois aux plus pointues.

« Notre but est d’aider les gens en donnant la meilleure information possible », assure Guy qui travaille main dans la main avec des responsables de l’Agence juive et d’AMI [Alya Meilleure Intégration, une association d’aide aux olim francophones].

Exemple de question posée le 26 août par une internaute : « J’envisage une alyah et je serai accompagnée de ma mère actuellement hospitalisée à la maison. Aussi avant de prendre une décision définitive, je souhaite avoir des informations fiables sur les possibilités d’une hospitalisation à la maison en Israël et sur le coût inhérent à cela ».

Guy et son équipe envoient une réponse à cette jeune femme dès le lendemain… Le mot « entraide » revient bien souvent en discutant avec Guy et Natacha.

Si l’on se donne la peine de regarder les questions et les réponses postées sur chacun des groupes, la dimension d’entraide n’a rien de théorique et elle semble parfaitement fonctionner entre les différents membres.

Guy revendique d’aider « tout le monde » avec la puissance de son groupe et son équipe de bénévoles. Mais il s’insurge aussi contre les gens « qui se servent de l’alyah pour faire du fric ou promouvoir des prestations payantes ». Ce qui a même créé un débat à l’intérieur de son propre groupe…

L’alyah en mode détente

Tu sais que tu as fait l’alyah quand… C’est le nom du groupe créé en mars 2013 par Delphine Ankaoua et Yehoudit Nabet. « C’est le groupe que j’aurais rêvé d’avoir au moment où j’ai fait mon alyah », prévient Delphine.

Les deux jeunes femmes sont arrivées il y a trois ans en Israël, comme Guy Michel, preuve étonnante que des personnes fraîchement arrivées en Israël peuvent lancer de nouveaux projets avec une énergie contagieuse qui laissent souvent les
« anciens » admiratifs…

Tu sais que tu as fait l’alyah quand… – appelons-le TSQTAFLQ – n’est pas vraiment un groupe « Questions-Réponses ». Ou plutôt pas seulement… Il s’agit plutôt d’un groupe où l’humour et la convivialité sont à l’honneur. Chacun y raconte ses expériences diverses et variées au pays où coulent le lait et le miel.

Un des membres du groupe décrit d’ailleurs TSQTAFLQ comme une « colo géante » dans laquelle le rire ne s’arrête jamais !

Le livre du groupe TSQTAFLQ (Crédit : Aurèle Medioni)

Le livre du groupe TSQTAFLQ (Crédit : Aurèle Medioni)

A lire chacun des posts, on ressent un peu cette impression… « Tu sais que tu as fait l’alyah quand tu vas au cimetière, que le chauffeur sort une kippah de sa boîte à gants et te demande si on peut ensuite passer sur la tombe de sa mère », raconte Shirel de Tel Aviv, « Tu sais que tu as fait l’alyah quand le premier jour où tu emménages dans ton appartement, tous les voisins frappent à ta porte pour t’apporter quelque chose«  écrit Sabrina de Natanya. « Tu sais que tu as fait l’alyah quand au resto le serveur ramène une bassine pour débarrasser« , écrit Florence d’Eilat. 

On pourrait prendre encore beaucoup d’exemples de ces tranches de vie qui contribuent à dédramatiser l’alyah malgré toutes les difficultés qui l’entourent.

Et aussi tout simplement à faire un peu mieux connaître aux Juifs de France la « vie quotidienne » au pays des Sabras [Israéliens nés en Israël]…

« Tu sais que tu as fait l’alyah quand le premier jour où tu emménages dans ton appartement, tous les voisins frappent à ta porte pour t’apporter quelque chose »

Leader en nombre de membres avec 8 787
followers, TSQTAFLQ a une petite longueur d’avance. Mais Delphine explique qu’il ne s’agit pas de l’essentiel : « Le plus important à mes yeux, c’est qu’il y ait une activité très forte sur le groupe avec près de 100 posts par jour ».

Mais alors comment manager près de 9 000 personnes qui peuvent écrire tout et n’importe quoi ?

« On a établi des règles strictes : pas de racisme, pas d’insultes et pas de pub. Et c’est pour cela que ça marche ! » assure Delphine.

Au-delà de l’aspect « forum », le groupe de Delphine et de Yehoudit a mis en place des initiatives très concrètes : la publication d’un livre reprenant les
« perles » du site, des pique-niques organisés deux fois par an pour que les gens du groupe puissent se connaître dans la vraie vie, une chasse au trésor dans la Vieille Ville de Jérusalem qui a réuni 60 célibataires de tout le pays… et même créé des couples !

« Depuis quelques mois , faire mon alyah est passé du stade d’éventualité à celui d’évidence« , déclare Catherine. « Je n’énumèrerai pas tous les détails qui m’ont amenée à cette certitude, mais en dehors du départ de ma fille unique qui a été déterminant, je dois reconnaître que le groupe n’y est pas pour rien « .

« Cela permet de dire comment on peut être hyper heureux de vivre en Israël et aussi de relativiser des aspects souvent caricaturés. Le groupe permet d’aider à la fois ceux qui ont fait l’alyah et ceux qui envisagent de la faire. Il est aussi le reflet de la pluralité des Juifs français qui décident de s’y installer, de pouvoir être unis et de dialoguer, bref qu’on peut s’intégrer sans forcement se désintégrer », résume Nelly.

Formidables lieux d’échanges entre Israéliens bien établis et Juifs de France, entre curieux de l’alyah et jeunes olim désireux d’apporter leur pierre à l’édifice, entre personnes aux opinions politiques différentes (bien que les posts politiques aient souvent tendance à déraper…), les groupes Facebook permettent un partage d’expérience bien réel autour d’Israël et un accélérateur impressionnant pour tous ceux qui désirent en savoir plus sur Israël et qui n’y ont pas forcément de famille ou d’amis.

Ils illustrent finalement la thèse de « la sagesse des foules » (développée par James Surowiecki dans le livre du même nom) dans laquelle l’intelligence est forcément collective et pour laquelle la diversité des opinions mène toujours à de meilleures prévisions et à de meilleures décisions que les recommandations d’un expert…