Il semble improbable d’avoir deux réalisateurs hollandais derrière « Etgar Keret: basé sur une histoire vraie », un documentaire sur le romancier et humoriste israélien adoré, qui fait actuellement l’ouverture du Festival du Film de Haïfa.

Et pourtant, c’est bien leur nationalité qui offre aux réalisateurs Stephane Kaas et Rutger Lemm la capacité de contempler avec amour et critique Keret, connu localement et internationalement pour ses nouvelles et essais ironiques et humoristiques.

« Le fait qu’ils n’étaient pas israéliens ou juifs et qu’ils ne savaient pas grand chose au sujet d’Israël avant le tournage a rendu leur perspective beaucoup plus intéressante », a déclaré Keret. « Ce n’était pas comme s’ils ne comprenaient pas les choses ; c’est simplement que parfois ils les comprenaient de manière différente, ce qui, en fin de compte, me faisait voir les choses différemment aussi ».

Kaas et Lemm ont pensé à Keret pendant des années.

Rutger Lemm (à gauche), Etgar Keret et Stéphane Kaas à la première de leur film en octobre 2017 (Crédit : Autorisation "Etgar Keret : Basé sur une histoire vraie")

Rutger Lemm (à gauche), Etgar Keret et Stéphane Kaas à la première de leur film en octobre 2017 (Crédit : Autorisation « Etgar Keret : Basé sur une histoire vraie »)

Kaas a acheté son premier livre de Keret quand il était au lycée à Amsterdam, et il est tombé amoureux des nouvelles de Keret. Il a passé le livre à son ami, Rutger Lemm, qui a aussi accroché.

Les années ont passé. Kaas est devenu réalisateur de documentaires et Lemm, un écrivain qui a pu s’entretenir avec Keret pour un magazine hollandais.

Les deux amis avaient une vague idée de faire un court métrage sur l’une des histoires de Keret (« Fatso » est l’histoire favorite de Kaas et Lemm). Mais après l’entretien, ils ont décidé que la vie de Keret était si intéressante qu’un documentaire sur lui et ses méthodes pour raconter des histoires serait une meilleure idée.

« Etgar semble avoir un besoin compulsif de raconter des histoires; il n’arrête jamais de raconter des histoires », a déclaré Kass. Quand il raconte des anecdotes, des choses qui lui arrivent ou s’il parle de ses amis ou de sa famille, on dirait qu’il s’agit de ses nouvelles. Nous voulions comprendre pourquoi il faisait cela et quelle sorte de vie extraordinaire il avait ».

C’est ce qu’ils ont fait dans « Etgar Keret : basé sur une histoire vraie », un titre qui interpelle gentiment pour un documentaire de 67 minutes qui porte à l’écran la famille de Keret, ses amis et ses collègues.

Stephane Kaas (à gauche), Rutger Lemm, Shira Geffen, Lev Keret et Etgar Keret lors de l'ouverture du film aux Pays-Bas (Crédit : Autorisation Stéphane Kaas)

Stephane Kaas (à gauche), Rutger Lemm, Shira Geffen, Lev Keret et Etgar Keret lors de l’ouverture du film aux Pays-Bas (Crédit : Autorisation Stéphane Kaas)

Parmi les personnes qui font une apparition, on retrouve la femme de Keret, Shira Geffen ; ses meilleurs amis d’enfance, son agent, ses collègues, y compris Jonathan Safran Foer, Gary Shteyngart et Ira Glass, le fils de Keret et Geffen, son frère et sa mère. Les réalisateurs Kaas et Leem, apparaissent également pour apporter leur humour décalé au documentaire entier.

Ils exposent Keret, en montrant son sens de l’humour poignant, son amour des gags, sa manière très personnelle de regarder sa propre existence, et celle de la société israélienne autour de lui. Il y a l’armée, l’Holocauste, les aspects tumultueux de la culture israélienne, et, à travers cela, la manière inimitable de Keret de regarder l’humanité d’un ton à la fois doucement moqueur, aimant et décalé.

Le film pose un regard sympathique et simple sur sa vie : son appartement à Tel Aviv, le café où Geffen et lui boivent leur café et leur jus, Keret et son fils jouant au football, Keret appelant son frère qui habite un appartement voisin ou en train de traîner avec ses meilleurs amis. Il tente également de répondre à la question de savoir pourquoi Keret écrit comme il le fait, exagérant les événements simples de sa propre vie ou, comme le prétendent sa famille et ses amis, déguise la vérité pour ses oeuvres.

« La raison pour laquelle il raconte des histoires est très humaine : il veut raconter des histoires réconfortantes, des histoires légères qui donnent un sens à nos vies », a déclaré Kaas. « Il a beaucoup réfléchi sur ce sujet et il en parle merveilleusement ».

Lorsque le film dévie vers une histoire de Keret ou fait partie de l’une d’entre elles, la scène est animée, créant une séparation entre les personnages et les scènes du reste du documentaire.

C’est ce mélange de non-fiction, de fiction et d’animation qui a éveillé l’intérêt de Keret quand les cinéastes lui ont demandé s’il participerait au projet.

« Je réponds habituellement non aux demandes des cinéastes qui font des documentaires », a-t-il confié. « C’est un long processus dans lequel vous devez vous engager et vous avez très peu de contrôle sur les résultats. Ce qui m’a poussé dans cette aventure avec Stéphane et Rutger, c’est leur grande passion pour réaliser ce film, issu d’une chose très créative et pure. Ils voulaient vraiment faire leur truc, et ils croyaient vraiment que ce qu’ils voulaient exprimer ferait bouger les gens. »

Leur passion a rappelé à Keret sa propre passion. Il a expliqué que leur rencontre initiale, quoique confuse, au cours de laquelle les deux hommes ont essayé d’expliquer à quoi le film ressemblerait, lui a rappelé quand il essayait — échouait — de présenter ses idées pour obtenir des fonds pour ses films ou à des producteurs.

« Je me souviens à quel point cela me brisait le coeur d’accepter le fait qu’il n’y ait qu’une seule personne entre moi et cette belle vision que j’avais dans mon esprit et que la personne disait ‘Non !’. Je ne voulais pas être cette personne et je me suis dit que puisqu’ils semblaient être à la fois talentueux et intelligents, cela allait bien se passer », a-t-il confié.

Interviewer les amis et la famille de Keret a été une partie essentielle du film, a déclaré Kaas. Beaucoup d’histoires de Keret parlent d’eux et si quelque chose lui arrive dans sa vie réelle, comme sa rencontre avec Shira et du coup le fait de devoir quitter son meilleur ami Uzi, Keret doit écrire une histoire à ce sujet. (« Fatso » était le résultat de cette tournure particulière des événements dans la vie de Keret.)

« Le film tournait autour de ma famille et de mes amis, alors je me suis retrouvé avec des gens que j’aimais beaucoup pendant tout cela », a déclaré Keret.

« Nous voulions également montrer que certaines de ses histoires qui semblent folles, sont en fait folles », a déclaré Kaas. « Kobi, par exemple, est un ami qui ne peut pas être étranglé — on ne peut pas l’étrangler, on peut le frapper tant qu’on veut, ça ne lui fait pas de mal. Cette personne existe réellement ! ».

C’était étrange pour Keret de se voir dans un film, a déclaré l’écrivain.

« Me voir à l’écran me fait vraiment penser à lorsqu’on entend sa voix sur un répondeur », a-t-il décrit. « Vous vous demandez toujours, qui est ce gars étrange ? Je me sens toujours bizarre quand je regarde le film, mais au moins ce gars étrange semble être intelligent et drôle et semble avoir des gens incroyables comme amis, donc je suppose que c’est aussi bien comme ça. »

Le film est le premier long documentaire de Kaas, et son style est quelque chose qu’il a aimé développer, malgré le problème que lui et Lemm ont eu pour trouver des financements et le vendre aux distributeurs.

Il est fier du travail qu’ils ont accompli, après l’avoir tourné sur trois continents (Israël, Etats-Unis et Europe), et d’avoir trouvé l’humour nécessaire pour équilibrer les sujets parfois lourds et tristes qui sont abordés dans le film.

« Un documentaire sur Etgar était une adéquation parfaite entre toutes ces choses », a déclaré Kaas. « Il est vraiment drôle, mais en attendant, il ne craint pas les sujets lourds dont les gens ont besoin de parler. »

Le documentaire a été bien accueilli aux Pays-Bas, où il est devenu un film culte au cours des derniers mois, malgré le fait qu’Etgar Keret n’est pas particulièrement célèbre aux Pays-Bas, a remarqué Kaas.

Keret, cependant, est bien reçu dans le monde entier. Il écrit régulièrement pour le New York Times, collabore avec d’autres artistes tels que Maira Kalman. Il a même ayant la maison la plus étroite au monde conçue et nommée d’après lui.

Pourtant, Kaas est curieux de voir comment le film sera reçu en Israël.

« Cela va être étrange de voir un documentaire sur votre célébrité nationale faite par deux gars hollandais bizarre », a déclaré Kaas.

« Etgar Keret : Basé sur une histoire vraie », a été présenté pour la première fois le 9 octobre à la Cinémathèque de Haïfa dans le cadre du 33ème Festival du Film de Haïfa. Il a été projeté le 11 octobre, à 10 heures au Musée Tikotin d’art japonais. Il sera présenté le 16 octobre à 20 heures. au Théâtre Cameri, et les 14 et 15 novembre à la Cinémathèque de Tel Aviv.