Le jour de l’annonce de l’accord entre l’Iran avec les grandes puissances, les journaux saoudiens faisaient mardi matin leurs gros titres sur les caméras de surveillance dans les mosquées et un léger remaniement ministériel.
 
Pour un royaume actuellement engagé au Yémen dans une guerre par procuration avec l’Iran, le silence saoudien absolu sur l’accord imminent était assourdissant. Le mot « Iran » était également introuvable sur les Unes des quotidiens au Qatar, au Koweït et dans les Émirats arabes unis.

« Il y a un sentiment [arabe] mélangeant la déception et le choc », selon Uzi Rabi, directeur du Centre Moshe Dayan pour la recherche sur le Moyen-Orient à l’Université de Tel Aviv. « Ces pays, et en particulier l’Arabie saoudite, tentent de reprendre leus esprits face à la concrétisation de leurs pires craintes. »

Le résultat le plus immédiat du sentiment de désespoir arabe sera le début d’une course aux armements régionale, estime Rabi. Des pays comme l’Arabie saoudite, l’Egypte et même la Turquie vont commencer à développer des programmes nucléaires scientifiques.

Uzi Rabi du Centre Dayan de l'Université de Tel Aviv (Crédit photo: Tzachi Lerner / Wikipedia)

Uzi Rabi du Centre Dayan de l’Université de Tel Aviv (Crédit photo: Tzachi Lerner / Wikipedia)

« L’Arabie saoudite a déjà des participations dans la bombe pakistanaise », a noté Rabi.

Interrogé par CNN au mois de mars, l’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis Adel al-Jubeir a refusé d’aborder la perspective que son pays devienne une puissance nucléaire, mais a déclaré que le soutien de l’Iran aux insurrections locales et aux groupes terroristes était tout aussi déconcertant que sa course à la bombe.

« Le Royaume d’Arabie saoudite prendra toutes les mesures nécessaires pour protéger sa sécurité, » a déclaré al-Jubeir dans des termes qui rappellent ceux du Premier ministre Benjamin Netanyahu. « Il y a deux choses sur lesquelles nous ne négocions pas : notre foi et notre sécurité ».

En effet, pour certains pays du Golfe, la lutte contre l’Iran relève autant de la foi que de la sécurité.

Des éditorialistes du Golfe font souvent référence à la menace iranienne en des termes religieux, comme une lutte entre les islam chiite et sunnite. Il y a aussi souvent un élément ethnique prononcé – une lutte perçue entre les Perses et les Arabes.

Pour un royaume engagé actuellement dans une guerre par procuration avec l’Iran au Yémen, le silence total de l’Arabie saoudite sur l’accord nucléaire était assourdissant

Pour Rabi, « L’accord sera finalement jugé sur sa capacité à stabiliser le Moyen-Orient et à faire en sorte que l’Iran cesse de soutenir le terrorisme ».

« Je pense qu’il est très difficile de voir que cela se produise. Il va plutôt augmenter le niveau de panique chez les acteurs au Moyen-Orient et susciter des craintes primordiales. Il va mettre de l’huile sur le feu ».

Assaf David, un expert sur la Jordanie et directeur du Forum nouvellement créé pour la reflexion régionale au centre de recherche Molad de Jérusalem, estime que l’accord représente un coup stratégique pour les Etats arabes, même s’ils ne l’ont pas reconnu publiquement.

« Les Etats arabes ont tout simplement perdu cette bataille », a déclaré mardi David au Times of Israel. « Ils vont devoir apprendre à vivre avec ses conséquences. »

Selon lui, les petits pays tels que la Jordanie suivront l’exemple diplomatique de l’Arabie saoudite avant de critiquer publiquement l’accord. La Jordanie est plus susceptible d’approuver en apparence l’accord plutôt que de le condamner, tant qu’il n’y a pas de position officielle saoudienne, étant donné son faible statut régional.

La Jordanie, ajoute David, essaiera également probablement de « se réconcilier » avec l’Iran.

Les Émirats arabes unis ont envoyé mardi après-midi une lettre de félicitations prudente au président iranien Hassan Rouhani, en exprimant l’espoir que l’accord « renforcerait la sécurité et la stabilité au Moyen-Orient. »

John Kerry et le roi Abdallah II de Jordanie le 13 novembre 2014 (Crédit : NICHOLAS KAMM / POOL / AFP)

John Kerry et le roi Abdallah II de Jordanie le 13 novembre 2014 (Crédit photo: NICHOLAS KAMM / POOL / AFP)

Plus important encore, peut-être, l’accord est un tournant dans les relations de sécurité arabo-américaines. Selon Mark Heller, chercheur à l’Institut pour les études de sécurité nationale (INSS), l’accord sur le nucléaire est un symptôme du rapprochement irano-américain perçu avec méfiance par la plupart des Etats arabes.

« Les Etats arabes craignent qu’ils ne peuvent plus vraiment compter sur les États-Unis pour voir l’Iran – comme ils le font – comme un adversaire, » a-t-il dit.

L'artillerie de l'armée saoudienne tirant vers le Yémen à partir d'une position près de la frontière saoudo-yéménite, dans le sud-ouest de l'Arabie saoudite, le 13 avril 2015 (Crédit photo: Fayez Nureldine  / AFP)

L’artillerie de l’armée saoudienne tirant vers le Yémen à partir d’une position près de la frontière saoudo-yéménite, dans le sud-ouest de l’Arabie saoudite, le 13 avril 2015 (Crédit photo: Fayez Nureldine / AFP)

L’Arabie saoudite va maintenant s’efforcer de développer le même genre d’infrastructure nucléaire qui a été autorisée à l’Iran dans l’accord, a-t-il dit, notant qu’une délégation saoudienne de haut rang avait récemment visité la Russie pour discuter de la construction de « réacteurs nucléaires pacifiques. »

Selon Heller, le royaume va probablement intensifier son soutien financier et logistique aux ennemis des délégués régionaux de l’Iran, en Syrie, en Irak et au Yémen.

« La guerre par procuration va s’intensifier, » prédit-il.