Suite à la vague d’attentats meurtriers antisémites en France la semaine dernière, les politiciens israéliens, dont le Premier ministre Benjamin Netanyahu, et le ministre des Affaires de la diaspora Naftali Bennett, ont proclamé avec émotion qu’il était temps que le judaïsme français immigre en Israël et vienne à la « maison ».

« Les bras [d’Israël] sont grands ouverts » à l’immigration juive française, a déclaré Netanyahu mardi aux funérailles des quatre Juifs français abattus par un terroriste islamiste dans un supermarché de Paris vendredi.

Pour de nombreux professionnels et hommes d’affaires qui ont déjà fait d’Israël leur maison, pourtant, l’intransigeante bureaucratie du gouvernement israélien et leur perspective de ne gagner qu’une petite fraction du salaire qu’ils percevaient en France les forcent à mener une double vie.

Leur « maison » est en effet Israël, mais leur travail est à l’étranger. Et ce phénomène indique que l’anticipation d’une vague massive d’immigration en provenance de la forte communauté juive de France, dans le climat croissant d’hostilité et de violence, serait injustifiée.

Tandis que les marchés mondiaux sont de plus en plus globalisés, les modes de vie internationaux s’emmêlent. Et les Franco-Israéliens sont à la pointe de cette tendance, depuis des décennies, avec ce qui est familièrement appelé l’ « Alyah Boeing » – souvent plus par nécessité que par véritable choix.

En un simple vol de quatre heures et demie, plusieurs avions transportant des Juifs français parcourent le circuit Tel Aviv-Paris chaque semaine.

Il existe différents modèles d’Alyah Boeing, dans lesquels Israël est la base pour la famille, tandis que celui qui fait chauffer la marmite, généralement le mari, fait la navette entre les deux pays.

Certains traversent le continent le dimanche, et reviennent jeudi soir ou vendredi matin. D’autres font des visites bi-hebdomadaires, séjournant à l’étranger une semaine ou deux tous les mois ou selon des calendriers personnalisés.

S’il n’est pas lui-même adepte de ces voyages multiples, chaque Juif français en Israël connaît personnellement des dizaines de gens qui le sont – généralement ceux qui possèdent des entreprises à l’étranger, des médecins, dentistes, avocats, ingénieurs et autres illustres professions.

Selon le Pr Sergio DellaPergola, démographe de l’Université hébraïque, quelque 60 % de tous les nouveaux Israéliens perçoivent la majeure partie de leurs revenus de l’étranger plusieurs années après leur alyah.

Ce n’est guère surprenant : les salaires en Israël sont en moyenne au moins 30 % plus bas que les salaires français. Des professionnels hautement qualifiés en France, tels que les médecins, gagnent quatre à cinq fois plus qu’en Israël.

Un manifestant français proteste contre Israël à Paris le 13 juillet 2014 (Crédit : AFP/KENZO TRIBOUILLARD)

Un manifestant français proteste contre Israël à Paris le 13 juillet 2014 (Crédit : AFP/KENZO TRIBOUILLARD)

Mais comme les attaques terroristes de la semaine dernière et l’opération Bordure protectrice de cet été l’ont mis en lumière, une atmosphère antisémite sévit en France, rendant la vie des Juifs pénible, et pour certains, effrayante.

Ceci, couplé avec l’économie instable en France – le taux de chômage à un niveau record – conduit une grande partie des Juifs de France à envisager l’option de l’émigration, par amour pour leurs enfants, si ce n’est pour assurer leur sécurité.

Le problème essentiel de nombreux immigrants potentiels français est la dissonance entre le discours de bienvenue israélien, et les bas salaires (aux côtés de procédures d’accréditation draconiennes pour les diplômes français) qui dissuadent les professionnels de travailler dans l’Etat juif.

Séduire les Juifs français

Dans une interview avec le Times of Israel la semaine dernière, le président de l’Agence juive pour Israël Natan Sharansky a déclaré que l’un des plus grands problèmes auxquels le pays est confronté est la retraite imminente de ses médecins.

Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Israël a besoin de 9 000 médecins et 7 000 infirmières. D’autres domaines professionnels sont dans une situation similaire.

Combinez ce besoin israélien avec le fait que quelque 250 000 Français émigrent chaque année, dont 25 % titulaires d’un baccalauréat et 20 % hauts diplômés des universités françaises qui obtiennent leur premier emploi à l’étranger, et il semblerait que l’heure soit venue pour Israël de redoubler ses efforts de recrutement.

« Israël est une société très dynamique », a déclaré Sharansky, et peut absorber un nombre illimité de personnes ayant des connaissances et de l’ambition.

L'adieu à Paris de centaines de juifs français faisant l'alyah (Crédit : Erez Lichtfeld)

L’adieu à Paris de centaines de juifs français faisant l’alyah (Crédit : Erez Lichtfeld)

Selon le Dr Dov Maimon, haut membre de l’Institut de Politique du peuple juif à Jérusalem, d’autres pays, notamment le Canada, la Suisse et les États-Unis, ont déjà pris conscience du potentiel de professionnels français et font campagne à la télévision française et sur les campus pour s’arracher les meilleurs et les plus brillants éléments.

Le Canada et le Québec français en particulier, ont pavé la voie à leur intégration dans le marché du travail, avec des reconnaissances de tous les diplômes.

Dov Maïmon dans son bureau du JPPI (Crédit : Aurèle Medioni/Times of Israel)

Dov Maïmon dans son bureau du JPPI (Crédit : Aurèle Medioni/Times of Israel)

Israël n’a pas fait beaucoup, dit Maimon, malgré la récente effervescence auprès de la presse de la ministre de l’Intégration Sofa Landver après les attentats de Paris, annonçant des efforts pour promouvoir une alyah professionnelle français.

Maimon, lui-même un olé de France, doit transmettre un document d’orientation au gouvernement sur le sujet cette semaine.

Selon Maimon, les Juifs de France sont prêts à quitter la France pour des raisons variées, y compris la crise économique du pays, les changements démographiques (les 250 000 émigrants instruits sont en grande partie remplacés par un nombre égal d’immigrants non qualifiés d’Afrique du Nord), les politiques fiscales, la législation restreignant les pratiques juives, une crise de la gouvernance et le renforcement de l’extrême droite, et – comme souligné par les attaques de la semaine dernière – un sentiment d’insécurité et une poussée de l’antisémitisme.

Des Israéliens devant le logo de la société Intel (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Des Israéliens devant le logo de la société Intel (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

C’est maintenant le travail d’Israël de créer des initiatives pour inciter les entrepreneurs juifs et leurs entreprises à inventer un nouveau modèle de délocalisation des entreprises.

Israël, dit-il, a des pratiques d’embauche et de licenciement beaucoup plus favorables que la France « État providence ». Pour de nombreux propriétaires d’entreprises françaises, Israël est une base attrayante avec sa flexibilité et sa main-d’œuvre compétitive.

Israël doit créer un « écosystème soutenant les avantages fiscaux » qui inciteront les investisseurs et les hommes d’affaires potentiels à s’installer ici, dit Maimon.

Pour la famille Levi, faire son alyah a toujours été un objectif à long terme. Alors, quand l’enseignante en école de commerce Laurence a eu la possibilité de faire la navette pour le travail, la famille a sauté sur l’occasion.

Laurence se rend une fois par mois à Paris pour une semaine de conférences et de réunions. Le reste du mois, elle interagit sur Skype depuis Jérusalem et enseigne via des plateformes d’apprentissage à distance. Son mari Marc, photographe à temps partiel, gère le foyer et s’occupe de leurs quatre enfants, âgés de 9 à 15 ans.

La famille a fait son alyah après les meurtres de mars 2012 à l’école juive Ohr Hatorah de Toulouse, où l’islamiste né en France Mohammed Merah a assassiné Miriam Monsonego, 8 ans, le rabbin Jonathan Sandler et ses deux fils, Arieh et Gabriel.

Beaucoup de Juifs français considèrent Toulouse comme un tournant et attribuent la hausse de l’immigration de 2012 (2 000) à 2014 (7 000) à cette attaque terroriste et antisémite.

Marc dit : « Généralement, les gens qui font l’Alyah Boeing n’ont pas 25 ans. Ils sont dans la quarantaine avancée et ont une bonne situation en France. »

Si les vols peuvent être coûteux, avec une politique signée en juin 2013, qui facilite le trafic aérien entre la France et Israël, et une réservation bien à l’avance, ils ne sont pas prohibitifs. Le coût se ressent davantage sur la famille, dit-il, notant que généralement, c’est le mari qui fait la navette.

« Cela peut tout gâcher : La femme est seule en Israël et la séparation crée beaucoup de stress. Le couple doit être très fort », dit-il.

Pour la famille Levi, qui avait déjà décidé que l’avenir de leurs enfants ne serait pas en France, venir en Israël était « une façon de faire quelque chose de nouveau et d’ouvrir une nouvelle page. »

Marc, qui était au chômage en France, observe qu’il y a des décennies, Israël était un pays en développement et la France un pays riche. Maintenant, dit-il, la France est un pays en déclin et Israël un pays développé, mais avec de nombreux problèmes.

Toutefois, pour David Slom, un diamantaire français-israélien qui fait la navette deux fois par semaine vers l’Europe pour le travail, c’est la position centrale d’Israël dans le marché mondial développé qui favorise l’ « Alyah Boeing », un terme qu’il dit ne pas aimer.

David Slom (Crédit : Autorisation de David Slom)

David Slom (Crédit : Autorisation de David Slom)

Slom, qui a fait l’alyah à 21 ans de la France en tant que soldat seul dans une unité de parachutistes en 2002, appelle cela « un phénomène israélien, » plutôt que particulier aux immigrants.

« Beaucoup d’Israéliens voyagent pour le travail, » dit ce père de deux enfants, âgé de 35 ans. Puisqu’Israël est un petit pays avec des salaires très bas, beaucoup voyagent à l’étranger.

« Mondialisation oblige, » dit-il.

Certes, il languit les siens quand il est loin, mais, dit-il, ces moments à part sont réellement bénéfiques pour sa relation avec sa femme, qui souffrait de l’instabilité financière.

« Nous savons que notre temps ensemble est ‘saint’ et nous sommes plus tolérants les uns envers les autres », dit-il.

D’ailleurs, il ne voit pas d’autre solution.

Promouvoir l’alyah des jeunes Français

L’alyah typiquement française a toujours été de vivre sa retraite à Israël. Au début, la famille achète un appartement de vacances, le plus souvent dans les villes côtières de Netanya, Raanana ou Ashdod, ou dans la capitale du monde juif, Jérusalem.

Finalement, la maison de vacances est utilisée pour le couple à la retraite, qui hiverne en Israël et passe des étés moins chauds en France.

Selon Maimon, c’est l’inverse de ce qui devrait se passer.

Après 2 000 années en France, quelque 50 000 Juifs fréquentent la synagogue chaque week-end. 150 000 autres sont ce qu’on appelle des « des Juifs de Kippour, » qui ont un lien fort avec la communauté juive et Israël, et assistent aux offices des Fêtes. Cela laisse, dit-il, 300 000 qui sont juifs, mais candidats à l’assimilation.

« Dans 20 ans, eux et leurs enfants ne seront pas juifs », dit Maimon. Une grande partie s’assimilera, dit-il.

Il voit les efforts renouvelés de recrutement de Birthright Israel-Taglit, un voyage gratuit de 10 jours pour la jeunesse juive en Israël, comme un moyen de dépasser le « cercle intérieur » de la communauté juive française et d’atteindre les 300 000 non affiliés. L’an dernier, quelque 2 200 jeunes Français ont participé à un voyage de Birthright, contre 83 en 2013.

« Nous n’avons pas de moyen d’atteindre les petites villes. Si vous annoncez qu’il y a un voyage gratuit de dix jours pour découvrir votre propre identité… nous pouvons arriver à 5 000 [participants à Birthright] par an facilement », dit Maimon.

En plus de Birthright, il y a le programme Bac Bleu Blanc de l’Agence Juive qui apporte plus de 1 000 Juifs français en Israël chaque année. Lors de leur visite d’une semaine, les adolescents explorent l’option du programme Masa Israël. Selon le porte-parole de l’Agence juive Avi Mayer, la majorité choisissent de retourner en Israël pendant un an ou plus, après avoir obtenu leur baccalauréat.

Participants in a Taglit Birthright program in Jerusalem in January, 2012 (photo credit: Marc Israel Sellem/Flash90)

Les participants au programme Taglit Birthright program à Jérusalem en janvier 2012 (Crédit : Marc Israel Sellem/Flash90)

Une fois que les jeunes Français ont le goût d’Israël, dit Maimon, ils envisagent une option comme Masa, à partir duquel 75 % des participants font leur alyah.

Maimon affirme que 70 % des jeunes Français veulent émigrer. Il souhaite empêcher une future ‘Alyah Boeing’ en touchant ces jeunes professionnels juifs avant qu’ils ne s’installent ailleurs.

Les Juifs les plus ambitieux se dirigeront vers l’Amérique, dit-il ; les plus connectés, vers Israël.

« Si on leur offre un emploi à l’étranger, ils iront à l’étranger », conclut Maimon. « Nous devons les faire venir en Israël avant qu’ils ne choisissent une autre galout [diaspora]. »