L’espionne juive française, qui a risqué sa vie pour espionner les nazis, parle
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L’espionne juive française, qui a risqué sa vie pour espionner les nazis, parle

"J'ai eu beaucoup de chance", a confié Marthe Cohn, âgée de 97 ans, dans un nouveau documentaire qui relate ses missions quasi impossibles

Marthe Cohn filmée par la réalisatrice Nicola Hens pour le documentaire 'Une espionne insolite' (Crédit : Autorisation)
Marthe Cohn filmée par la réalisatrice Nicola Hens pour le documentaire 'Une espionne insolite' (Crédit : Autorisation)

LOS ANGELES — Une petite femme juive française d’un mètre cinquante marchait dans un champ recouvert de neige quand le sol a commencé à craquer. Elle était une espionne pour les Alliés, envoyée pour infiltrer le front allemand, mais son guide militaire avait négligé de mentionner les eaux gelées qui parsèmeraient sa route. Quand la glace s’est brisée, Marthe Cohn est tombée dans le canal et elle s’est demandée si c’était la fin qui arrivait.

« Je me suis dit : ‘si tu ne sors pas d’ici aussi vite que tu peux, tu vas mourir d’hypothermie’ », s’est remémorée Cohn, maintenant âgée de 97 ans.

Mais périr ainsi n’était pas une option. Mourir signifiait devoir abandonner sa mission secrète et gaspiller le courage que ses plus proches avaient manifesté face à la terreur.

Ses frères et sœurs ont travaillé pour sauver les Juifs des horreurs du régime nazi. Son fiancé, Jacques, était également impliqué dans la résistance. Il a par la suite été exécuté par l’armée allemande pour ses actions.

Cohn elle-même avait été menacée et insultée en raison de sa religion. Mais elle était une espionne maintenant — une espionne avec une tâche importante, et elle n’avait pas l’intention de retourner voir ses supérieurs les mains vides.

« J’ai eu beaucoup de chance », a récemment confié Cohn au Times of Israël à propos de cette nuit-là. Après être sortie du canal, elle a tourné en rond pendant des heures. Dans la matinée, elle a rencontré un régiment marocain de l’armée. Elle mènerait à bien sa mission une autre fois.

Dans le chaos et la confusion de la guerre, d’innombrables histoires de bravoure et d’héroïsme peuvent se glisser entre les fissures et tomber dans l’oubli. Pendant cinquante ans, l’une de ces histoires oubliées a été celle de Cohn, une jeune femme juive qui s’est introduite en Allemagne pour espionner les nazis à la fin de la guerre. Son parcours, sœur aimante et amie dévouée d’une infirmière avant de devenir officier des renseignements, est l’histoire d’une persévérance remarquable et sera bientôt exploré dans un documentaire franco-allemand intitulé ‘An Unusual Spy – Marthe Cohn’ [Une espionne pas comme les autres], de la réalisatrice allemande Nicola Hens.

« On doit faire le portrait de cette femme tant qu’elle est toujours en vie », a déclaré Hens.

« Il n’y a pas tellement de témoins en vie [d’espions pendant la Seconde Guerre mondiale], et peu de gens ont une si grande capacité à s’exprimer et sont prêts à en parler. »

« Nous étions si naïfs »

Dans sa maison à Racho Palos Verdes, assise, entourée de photos de famille et des honneurs et récompenses qu’elle a reçus pour son travail pendant la Seconde Guerre mondiale, Cohn a parlé de son éducation et des événements qui l’ont amenée à travailler pour les Alliés.

Son histoire commence dans la ville de Metz, où elle a été élevée avec ses quatre sœurs et ses deux frères. Ses parents, tous deux maîtrisant parfaitement l’allemand, (une compétence qu’ils ont transmise à leurs enfants) étaient juifs, et son grand-père était le rabbin qui a fondé la synagogue orthodoxe de la ville. Mais avec la montée d’Adolf Hitler, tout a changé.

« Nous étions horrifiés, mais nous n’avons jamais pensé que cela pourrait arriver en France », a-t-elle confié au sujet du Troisième Reich. « Nous étions si naïfs. »

Lorsque les Allemands ont avancé vers la France, sa famille a été encouragée par le gouvernement français à quitter son domicile et à se diriger vers Poitiers. Là, ils ont aidé les Juifs à fuir la persécution.

Marthe Cohn jeune (Crédit : Autorisation)
Marthe Cohn jeune (Crédit : Autorisation)

« Des centaines de personnes sonnaient à notre porte », a expliqué Cohn. « Nous ne savions jamais d’où ils venaient ou qui ils étaient, mais ils avaient besoin d’aide. »

Pendant cette période, Cohn a suivi une formation pour devenir infirmière à l’École des sciences infirmières de la Croix-Rouge française. Après la libération de Paris en 1944, elle a rejoint l’armée, s’attendant à mettre à profit ses compétences médicales. Mais quand elle est arrivée, elle a été confrontée à la critique immédiate d’un de ses supérieurs, qui l’a accusée de ne pas avoir fait assez pour son pays car elle n’avait jamais officiellement rejoint un groupe de résistance. Elle lui a expliqué qu’elle avait essayé en vain d’entrer dans la résistance mais qu’on avait refusé de l’intégrer à un groupe.

« J’ai rencontré le chef de la résistance à plusieurs reprises », a déclaré Cohn. « Ils me regardaient — je faisais seulement 1m50, j’étais très mince, j’étais très blonde avec des yeux bleus et j’avais une peau claire — et eux, ils avaient l’impression que je n’avais absolument aucune substance. Ils ne m’ont jamais acceptée. »

Au lieu de devenir infirmière militaire, l’officier a affecté Cohn au service d’assistance sociale, dont elle ne connaissait rien, mais elle a néanmoins accepté d’y travailler. Quelques semaines plus tard, elle a rencontré un autre officier, le colonel Fabien, qui lui a demandé de répondre à son téléphone pendant une pause-déjeuner.

« Je suis allé avec lui à son bureau, il m’a montré le bureau et a dit : ‘je suis désolé, il n’y a rien à lire ici pour vous. Je n’ai que des livres allemands’, s’est remémorée Cohn. « Et je lui ai répondu : ‘mais je lis l’allemand couramment’ ».

Intrigué, Fabien lui a demandé si elle parlait aussi couramment l’allemand. Quand Cohn lui a indiqué que c’était le cas, il lui a proposé un transfert vers le service des renseignements de l’armée. Cohn a dit oui immédiatement.

« Je n’ai même pas réfléchi », a-t-elle confié. « Il est parti, puis je me suis assise sur une chaise et je me suis demandée si je n’étais pas un peu folle, et dans quel problème je m’étais fourrée. Mais c’était trop tard. »

La réalisatrice Nicola Hens, qui filme le documentaire 'Une espionne insolite' sur Marthe Cohn. (Crédit : Autorisation)
La réalisatrice Nicola Hens, qui filme le documentaire ‘Une espionne insolite’ sur Marthe Cohn. (Crédit : Autorisation)

Derrière les lignes ennemies

Cohn s’est rendue à Mulhouse, puis à Colmar, dans l’est de la France pour s’entraîner, apprendre à identifier les uniformes allemands, lire des cartes, manipuler des armes à feu — quelque chose qu’elle n’avait jamais fait auparavant.

« C’était incroyable, j’étais à 100 %. J’avais une très bonne vue », a-t-elle confié.

Plus important encore, elle a développé sa couverture : une jeune Allemande nommée Martha Ulrich, dont les parents avaient été tués pendant un bombardement et dont le fiancé nazi avait été capturé par les Alliés.

Elle fut ensuite assignée au commando d’Afrique, un régiment de la première armée française. Cohn a été invitée à interroger les prisonniers de guerre. Puis finalement, on lui a demandé de s’introduire sur le front allemand. Il lui a fallu plus d’une dizaine de tentatives (y compris cette nuit tragique où elle est tombée dans le canal) pour réussir sa mission en raison des mauvais renseignements qu’on lui fournissait et des conditions versatiles en cette fin de guerre.

Mais son plus grand défi était encore à venir : se rendre en Allemagne.

 Marthe Cohn (Crédit : Autorisation)
Marthe Cohn (Crédit : Autorisation)

« J’ai été envoyée en Allemagne à deux fins », a-t-elle indiqué. « Pour obtenir des informations militaires, mais aussi des informations sur la réaction des civils allemands à la guerre, parce que nous ne savions rien. Nous avions très peu d’informations. »

Après être passée par la Suisse pour rentrer en Allemagne, elle est restée dans le pays pendant un mois, rassemblant les informations et les renvoyant à ses supérieurs.

Etant une juive en territoire nazi, son travail était extraordinairement dangereux. Mais Cohn a survécu grâce à sa couverture solide et aux relations qu’elle a développées avec les Allemands.

« Je les ai aidés à chaque fois que j’ai trouvé la possibilité de le faire, et en échange, ils m’ont proposé de rester chez eux et de me nourrir », a-t-elle déclaré. « Cela ne m’a pas empêché d’avoir des problèmes, même graves, à plusieurs reprises, mais j’ai toujours trouvé la bonne chose à leur dire pour m’en sortir. »

Les informations que Cohn a réussi à rassembler dans un campement militaire dans la Forêt-Noire — qui comprenaient des informations sur les unités d’infanterie, leurs nombres et leurs forces qu’elle avait mémorisés grâce à sa mémoire quasi-photographique — ont aidé les commandants alliés à se préparer aux mouvements des troupes allemandes. Pour ses efforts, elle a reçu la Croix de Guerre, une décoration militaire française donnée pendant la Première et Seconde Guerre mondiale.

« Je ne suis pas devenue une espionne pour la gloire », a écrit Cohn dans ses mémoires publiés en 2002 intitulés Derrière les lignes ennemies. « Être remerciée pour mes efforts publiquement, c’était quelque chose à laquelle je ne m’attendais pas. »

Quand la guerre s’est terminée, elle n’a pas réussi à comprendre pourquoi elle était encore en vie et pourquoi tant d’autres personnes avaient péri. Il faudra encore sept ans à Cohn pour réussir à apprendre ce qui était arrivé à sa soeur Stéphanie, qui a été déportée à Auschwitz.

« J’ai toujours pensé que je pourrais la retrouver », a confié Cohn. « Mais cela n’a pas été le cas. Nous ne savions pas ce qui se passait dans les camps de concentration. Les gouvernements américain et anglais nous ont maintenus dans l’obscurité … »

« Mais quand nous avons été dans le nord avec le régiment, j’ai rencontré des survivants. Je pensais qu’ils venaient d’un hôpital psychiatrique. Je n’arrivais pas à croire ce qu’ils racontaient. C’était inconcevable que cela puisse se produire. C’est là que j’ai compris qu’elle n’était probablement plus en vie. »

Marthe Cohn et son mari, Major L. Cohn (Crédit : Autorisation)
Marthe Cohn et son mari, Major L. Cohn (Crédit : Autorisation)

Le secret est dévoilé

Des années plus tard, Cohn épousera un étudiant en médecine américain nommé Major L. Cohn, s’installera aux États-Unis et donnera naissance à deux enfants. Mais elle gardera son passé secret.

« J’avais le sentiment qu’aussi longtemps que je n’en parlerais pas, cela resterait une histoire très pure », a-t-elle expliqué. « Et qu’une fois que j’en aurai parlé, cela ne serait plus aussi pur. »

« Je ne lui ai jamais demandé comment elle est entrée dans l’armée. Tout ce que je savais, c’était qu’elle était infirmière et qu’elle a fini en Allemagne », a ajouté son mari, Major.

Marthe Cohn et Nicola Hens (Crédit : Autorisation)
Marthe Cohn et Nicola Hens (Crédit : Autorisation)

Mais en 1996, la vérité va finalement éclater au grand jour quand elle a contacté la Fondation Shoah après avoir vu une annonce qui demandait à ceux ayant combattu l’armée allemande de raconter leur expérience. Plus tard cette même année, elle a été interviewée à nouveau, cette fois par un employé du musée de l’Holocauste à Washington.

Puis, en 1998, lors d’un voyage en France, Cohn a décidé de contacter l’armée française pour obtenir des copies de son dossier, ce qui lui a valu de recevoir la Médaille Militaire, l’un des plus grands honneurs militaires en France. Plus tard, elle a reçu le titre de Chevalier de l’Ordre de la Légion d’Honneur en 2005 et le VerdienstKreuz, l’Ordre du mérite d’Allemagne, en 2014.

Ses mémoires et ces honneurs supplémentaires ont donné une impulsion à l’histoire de Cohn. Ce qui est également l’objectif du documentaire.

De retour dans sa maison, entre quelques gorgées de thé, Cohn a plaisanté en expliquant que le processus de réalisation, où Hens a documenté ses discours et ses voyages en France, lui avait « cassé les pieds », mais, a-t-elle ajouté, elle apprécie le fait que son histoire continuera d’être racontée.

Même à 97 ans, l’esprit de Cohn est encore vif et elle se rappelle encore des dates, des noms et d’autres événements avec une clarté remarquable.

« Je pense qu’il est important de garder la mémoire en vie », a déclaré Hens. « Je pense que la Seconde Guerre mondiale pour beaucoup de gens est loin. Mais si vous considérez le fait que [Cohn] soit encore en vie, ce n’est pas si loin, et si vous regardez la politique mondiale, il y a le danger que les choses du passé se répètent. Il est important de ne pas oublier ce qui s’est passé. »

« Une espionne insolite » devrait sortir dans les salles en 2018. Les mémoires de Cohn, « Derrière les lignes ennemies : Une espionne juive dans l’Allemagne nazie », a été publié aux éditions Plon et aux Editions Tallandier.

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