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Interview

82 ans après la révolte du ghetto de Varsovie, son dernier combattant témoigne

Michael Smuss, qui a fait passer clandestinement des choses nécessaires à la résistance juive contre les nazis, raconte comment, par "chance" il a échappé à plus d'horreurs

Les troupes allemandes arrêtant les derniers membres survivants du soulèvement du Ghetto de Varsovie, sur cette photo tirée du rapport Stroop. Un trait rouge marque l'emplacement de Michael Smuss, avec son père à sa droite. (Crédit : Collection des Archives nationales des États-Unis sur les crimes de guerre de la Seconde Guerre mondiale)
Les troupes allemandes arrêtant les derniers membres survivants du soulèvement du Ghetto de Varsovie, sur cette photo tirée du rapport Stroop. Un trait rouge marque l'emplacement de Michael Smuss, avec son père à sa droite. (Crédit : Collection des Archives nationales des États-Unis sur les crimes de guerre de la Seconde Guerre mondiale)

Michael Smuss, dernier combattant connu encore en vie de la révolte du ghetto de Varsovie, a vécu des horreurs inimaginables pendant la Shoah, confronté chaque jour à la mort, à la famine et à la torture. Mais 80 ans après la fin de la guerre, et 82 ans après avoir participé à l’acte de résistance juive le plus célèbre, il semble trouver un sens à tout ce qu’il a vécu.

« Je remercie Dieu de m’avoir sauvé. Il m’a sorti de là pour une raison : pour que je puisse raconter aux gens ce qui s’est passé », déclare Smuss.

Ancien artiste et grand linguiste, Smuss, âgé de 99 ans, est resté lucide et vif d’esprit en racontant son voyage en enfer depuis son appartement de Ramat Gan, une ville située dans le centre d’Israël. Au cours de son témoignage, il a parfois grimacé de douleur, s’est étranglé d’émotion ou a serré fortement la main du journaliste de la sienne tachetée par les années..

Né en 1926 à Dantzig, en Pologne, Smuss avait six ans lorsque les nazis sont arrivés au pouvoir en 1933 et ont interdit aux Juifs d’aller à l’école.

« Je les ai vus entrer dans mon école et parler à mon professeur, puis j’ai été renvoyé chez moi », raconte Smuss.

« Après cela, mon père a commencé à m’enseigner la langue et l’histoire allemandes, ce qui se révéla extrêmement important pour ma survie par la suite. »

Michael Smuss, à son domicile de Ramat Gan, en avril 2025. (Crédit : Zev Stub/Times of Israel)

À l’âge de 12 ans, Smuss a déménagé avec sa famille à Łódź, puis, un an plus tard, peu après sa bar mitzvah, les nazis ont envahi la Pologne. Ils ont pris le contrôle de la ville. Smuss et son père ont été envoyés dans le ghetto de Varsovie, tandis que sa mère, qui avait un passeport allemand, est restée dans la ville avec sa sœur.

« Lorsque mon père et moi sommes arrivés à Varsovie, il y avait des Juifs qui venaient de villages de toute la Pologne, plus de 400 000 personnes entassées dans un petit espace », se souvient Smuss.

« On nous a emmenés dans une pièce d’un appartement divisé en plusieurs espaces par des draps. Nous avions un petit coin avec deux matelas posés à même le sol, et rien d’autre. »

Dans le ghetto, les Juifs étaient affamés et vivaient dans des conditions inhumaines, à raison de neuf personnes en moyenne dans une pièce de taille normale, en attendant d’être déportés vers les camps de concentration et les centres d’extermination.

Un garçon photographié pendant le soulèvement du ghetto de Varsovie, en 1943. (Crédit : AP)

Les Allemands ont mis les Juifs les plus robustes au travail. Smuss a été affecté à l’atelier Hermann Brauer, situé rue Nalewki, au cœur du ghetto, où il devait réparer les anciens casques nazis retirés des cadavres des soldats afin qu’ils puissent être réutilisés.

Ce faisant, Smuss a pris contact avec la résistance juive à Varsovie et a risqué sa vie pour faire entrer des armes dans le ghetto et en faire sortir des lettres.

« Pour nettoyer le sang sur les casques, j’avais besoin d’un diluant particulier qui servait également à fabriquer des cocktails Molotov », explique Smuss.

« Je demandais autant de diluant que possible en vue de fabriquer les bombes que nous placions sur les toits dans tout le ghetto. »

L’Allemagne a créé le ghetto de Varsovie pour emprisonner et affamer plus de 400 000 Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Domaine public)

Parallèlement, Smuss participait également à la collecte d’armes auprès d’un groupe de soldats italiens envoyés dans le ghetto de Varsovie en guise de punition pour avoir échoué à vaincre les forces britanniques en Afrique du Nord.

« Ils sont arrivés à Varsovie vêtus de leurs shorts du désert, et ils mouraient de froid », poursuit-il.

« Nous avions des piles de vêtements chauds provenant de personnes qui avaient déjà été déportées, et nous avons pu les échanger contre leurs pistolets Beretta. »

Le soulèvement

En avril 1943, alors que Michael avait 17 ans, il ne restait plus que 40 000 Juifs dans le ghetto et la résistance se préparait à se soulever lorsque les nazis vinrent les exterminer.

« Depuis le toit d’un immeuble près du portail, nous pouvions voir que les Allemands se préparaient à entrer », raconte Smuss.

« Il y avait des policiers polonais avec des mégaphones qui ordonnaient aux Juifs de sortir. Nous les attendions, nous étions prêts. »

Le premier jour du soulèvement, la résistance juive prit les Allemands complètement au dépourvu.

Les conséquences de la révolte du ghetto de Varsovie, lorsque les forces allemandes ont incendié le ghetto pour assassiner ou capturer 50 000 Juifs qui se cachaient dans des bunkers, entre avril et mai 1943. (Crédit : Z. L. Grzywaczewski/Archives familiales de Maciej Grzywaczewski, Musée POLIN)

« Nous avions quelques Juifs polonais qui avaient auparavant combattu dans l’armée contre l’Allemagne, et ils avaient pensé à tout », souligne Smuss.

« Ils tiraient depuis les balcons avec des Berettas italiens, protégés par des casques et des lits qu’ils avaient disposés en guise de boucliers. Lorsque les Allemands se sont déployés dans le ghetto, ils sont devenus des cibles faciles. Leurs chefs ne savaient pas quoi faire. C’était une embuscade parfaite. »

Néanmoins, les combattants juifs savaient que leur bataille était loin d’être terminée. Après plusieurs jours passés à repousser les assauts, les Allemands, menés par le commandant Jürgen Stroop, changèrent de stratégie et passèrent un mois à brûler méthodiquement tous les bâtiments du ghetto.

« Ils passaient d’un bâtiment à l’autre jusqu’à ce qu’ils arrivent au dernier bâtiment où je me trouvais avec mon père et notre groupe de combattants. Nous n’avions nulle part où aller », se souvient Smuss.

Après la destruction du ghetto, Stroop rédigea un rapport accompagné de plus de cinquante photos afin de se vanter de sa victoire auprès des dirigeants nazis. Sur l’une d’elles, on peut voir Smuss et son père levant les mains en signe de reddition devant un officier nazi.

Un groupe de Juifs polonais déportés par des soldats SS allemands, suite à la destruction du ghetto de Varsovie par l’armée allemande après un soulèvement dans le quartier juif, en 1943. (Crédit : AP)

Selon Smuss, le dernier groupe de résistants a été embarqué dans un train à destination du camp d’extermination de Treblinka au lieu d’être tué sur place dans le cadre d’une mise en scène destinée aux médias.

À ce stade, la mort était presque certaine pour tout le monde, mais Smuss a eu de la chance.

Les wagons à bestiaux dans lesquels ils se trouvaient étaient prévus pour transporter 100 personnes chacun, mais comme certains n’étaient pas pleins, le conducteur a eu l’idée de se rendre à l’aéroport de Varsovie pour y prendre 350 autres travailleurs juifs, afin de rendre son voyage meurtrier plus rentable.

Peu après, le train a été arrêté par des officiers de la Luftwaffe (l’armée de l’air allemande), furieux que leurs ouvriers qualifiés aient été emmenés sans leur permission. Après de vives discussions, le train fut ramené à l’aéroport et les ouvriers furent relâchés.

Des Juifs dans des wagons à bestiaux en route vers les camps de la mort de la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Autorisation)

Au même moment, d’autres entrepreneurs sont arrivés, à la recherche de cent ouvriers supplémentaires capables de faire fonctionner les machines de l’usine.

« Nous ne savions pas manier ces machines, mais nous nous sommes portés volontaires », se souvient Smuss.

« Nous étions couverts de boue et de crasse, mais à ce moment-là, nous aurions accepté n’importe quoi, que ce soit couper les cheveux ou jouer dans un orchestre symphonique, vous comprenez ? »

Smuss et ses compagnons ont été emmenés par camion au camp de concentration de Budzyń, qu’ils quittaient chaque matin pour aller travailler dans une usine d’avions.

« J’étais jeune, et je n’étais pas encore prêt à mourir », souligne Smuss.

« Nous étions les seuls à ne pas avoir été envoyés à Treblinka, où tous les autres ont été tués. J’avais l’impression que Dieu me souriait. »

Les marches de la mort et la libération

Un an plus tard, en 1944, Smuss fut envoyé de Budzyń au camp de concentration de Flossenbürg, où il fut à nouveau affecté à un travail dans une usine. Un jour d’avril 1945, alors que les Alliés se rapprochaient et que la défaite allemande était proche, les officiers nazis donnèrent à chacun une ration supplémentaire de pain et du café contenant des stimulants très puissants. Ils leur annoncèrent qu’ils allaient être libérés et remis aux Alliés en échange de prisonniers de guerre allemands. Les survivants montèrent dans le train « de la liberté » en chantant de joie.

« C’était évidemment un mensonge », dit Smuss.

« Cela faisait partie de la solution finale d’Hitler qui consistait à tous nous exterminer. »

Ce train à destination des crématoires de Dachau évita une fois de plus la mort à Smuss en raison d’un accident. Le train fut bombardé par erreur par des avions américains, tuant 133 Juifs. Le train fut ramené à Flossenbürg, où Smuss fut contraint d’aider à incinérer les corps.

Après cela, les prisonniers encore en vie ont été contraints à une marche de la mort vers Dachau qui a duré six jours, sans nourriture ni eau, sachant que s’ils s’arrêtaient, ils seraient abattus.

« Par chance, il a plu pendant la marche. Nous avons donc pris l’eau qui avait imprégné nos bérets et l’avons essorée dans nos bouches », explique Smuss.

« Là où il n’a pas plu pendant les marches de la mort, de nombreuses personnes sont mortes de déshydratation. »

Smuss se rappelle la haine que leur vouaient les habitants des villes qu’ils traversaient.

« Dans certains endroits, ils nous ont jeté des pommes de terre en nous hurlant de partir le plus vite possible », raconte-t-il.

Le monument aux Héros du ghetto de Varsovie, en Pologne. (Crédit : CC BY-SA Adrian Grycuk, Wikimedia Commons)

Alors que les troupes américaines se rapprochaient, de nombreux soldats allemands prirent la fuite. Smuss et deux de ses amis se réfugièrent alors dans une grange située au bord de la route.

« Le propriétaire est arrivé avec une arme à feu et nous a ordonné de sortir », raconte Smuss.

« Deux d’entre nous étaient incapables de se lever pour répondre, mais l’autre a commencé à lui crier dessus de manière hystérique. Il nous a finalement laissés entrer et nous a apporté du lait. Nous avons bu jusqu’à perdre connaissance. »

Smuss et ses amis ont été transportés à l’hôpital, où ils se sont rétablis grâce aux soins prodigués par l’armée américaine et des médecins allemands.

Par la suite, Smuss retourna à Łódź, où il retrouva sa mère et sa sœur. Redoutant pour leur sécurité, ils se rendirent dans un camp de personnes déplacées et, en 1950, embarquèrent à bord d’un navire à destination de New York.

À New York, Smuss s’est marié et a fondé une famille. En 1979, il est parti s’installer en Israël, où il vit encore aujourd’hui. Depuis, il s’est fait connaître en tant qu’artiste grâce à ses peintures très appréciées intitulées « Reflections of a Survivor » (« Réflexions d’un survivant »).

Smuss continue de témoigner auprès de différents groupes sur les horreurs dont il a été témoin pendant la Shoah et reste une source d’inspiration.

« J’ai consacré ma vie à faire en sorte que cela ne se reproduise plus jamais », dit-il.

Michael Smuss (assis) avec le président de Yad Vashem Dani Dayan (à l’extrême gauche) et des diplomates des ambassades américaine, britannique et suédoise en Israël lors d’un événement marquant le 25ᵉ anniversaire de la Déclaration de Stockholm, en avril 2025. (Crédit : Ambassade des États-Unis en Israël)

« Je me suis rendu plusieurs fois en Pologne avec des étudiants, et je continue d’en parler. »

« Lorsque nous avons survolé Auschwitz pour la première fois, ce fut un moment très fort. »

« À l’époque de la Shoah, nous n’avions pas d’armée. Aujourd’hui, nous avons un pays protégé par Dieu et une armée de l’air qui nous défend. J’en suis très reconnaissant. »

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