À Avignon, une danse avec la mort venue du Liban
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À Avignon, une danse avec la mort venue du Liban

Au Festival du spectacle vivant contemporain de la ville, une création récite le Coran, simule une décapitation et chante les seins nus

Le chorégraphe libanais Ali Chahrour (g)  dans " May he Rise and smell the flagrance'' avec Ali Hout et Abed Kobeissy et Hala Omran, le 13 juillet 2018 au festival d'Avignon.  (Crédit : AFP / Boris HORVAT)
Le chorégraphe libanais Ali Chahrour (g) dans " May he Rise and smell the flagrance'' avec Ali Hout et Abed Kobeissy et Hala Omran, le 13 juillet 2018 au festival d'Avignon. (Crédit : AFP / Boris HORVAT)

Dans « May He Rise and Smell the Fragrance » (Puisse-t-il se relever et humer le parfum), le Libanais Ali Chahrour s’inspire des rituels funéraires, de la mythologie et de l’actualité du Moyen-Orient pour chorégraphier le passage de la vie à la mort, au Festival du spectacle vivant contemporain d’Avignon.

L’artiste de 29 ans assure ne pas jouer sur la transgression mais vouloir transposer le deuil humain en pas de danse.

« Dans le monde arabe, et notamment chez les chiites (une branche de l’islam), on insiste pour pleurer les morts avec le corps et la voix », affirme à l’AFP Ali Chahrour qui danse dans son propre spectacle.

« C’est une gestuelle très riche », ajoute le jeune homme, lui-même appartenant à cette communauté.

Le chorégraphe libanais Ali Chahrour (g) dans  » May he Rise and smell the flagrance » avec Hala Omran, le 13 juillet 2018 au festival d’Avignon. (Crédit : AFP / Boris HORVAT)

« Les corps se libèrent »

Dans « May He Rise », il imite ainsi le mouvement d’auto-flagellation du corps des fidèles au moment de l’Achoura, une célébration qui commémore le martyre de l’imam Hussein, petit-fils du prophète et figure centrale chez les chiites.

« Mon corps s’est imprégné de ces images, je suis influencé par ces rites pour des questions d’esthétique et poétique plus que religieuses », explique Ali Chahrour, qui a étudié le théâtre à l’Université libanaise.

« A un moment donné, les corps se libèrent, ça devient presque contraire à la religion et c’est cela qui m’intéresse : comment l’émotion se traduit en gestes », poursuit-il.

A ses côtés sur scène, deux musiciens jouent le bouzouq arabe (luth à manche longue) et, surtout, Hala Omran, une artiste syrienne basée en France, d’une voix puissante chante, souvent à un rythme obsédant, les morceaux du spectacle.

Celui-ci commence par un « tajwid » (l’art de réciter le Coran) de la sourate (chapitre) de la résurrection.

« Quand on est convaincu par une idée, il n’y a pas de compromis », souligne Ali Chahrour, à la question de savoir s’il a hésité avant d’utiliser le texte sacré.

« Le Coran marchait bien d’un point de vue dramaturgique car la sourate demande à la fin : Dieu ‘n’est-Il pas capable de faire revivre les morts ?' ».

Le spectacle se termine par une mélopée – à l’origine un poème sumérien – chantée par Hala Omran les seins nus.

A Beyrouth, où il a présenté la première du spectacle l’année dernière, « le problème d’avoir le Coran et la nudité dans un même spectacle ne s’est pas posé », assure l’artiste.

« La nudité était un choix organique, la mélopée parlant d’une mère qui allaite son fils qui est mort, mais elle ne le sait pas et pense qu’il dort », précise-t-il. « Cela n’a rien de sexuel ».

Le titre du spectacle est inspiré d’un récit mésopotamien, « La descente d’Ishtar aux enfers », en référence à la déesse de l’amour et de la fertilité dans cette civilisation.

L’image de la femme influente est omniprésente dans le travail d’Ali Chahrour qui clôt ainsi sa trilogie après « Fatmeh » et « Leila se meurt ».

Le chorégraphe libanais Ali Chahrour (g) dans  » May he Rise and smell the flagrance » avec Ali Hout et Abed Kobeissy et Hala Omran, le 13 juillet 2018 au festival d’Avignon. (Crédit : AFP / Boris HORVAT)

Le corps en situation extrême

En plus des rites chiites et des traditions moyen-orientales – la chanteuse fait aussi office de pleureuse se frappant la tête de douleur – , « May He Rise » s’inspire également de l’actualité.

Un des passages les plus saisissants est lorsque l’un des musiciens joue du bouzouq, avec son archet faisant un va-et-vient incessant sur le cou renversé d’Ali Chahrour.

L’image lui vient d’un drame survenu au Liban en 2014, lorsque deux organisations terroristes, dont le groupe État islamique (EI), enlèvent 30 soldats et policiers. Au fil des mois, des menaces de décapitations ont été mises à exécution.

« La situation est restée dans ma tête, ces parents qui attendaient de voir lequel de leurs fils allait mourir. Ce tableau représente la tension de ce moment et le corps qui se positionne dans cette situation extrême », explique l’artiste.

« Un seul geste peut exprimer tout un contexte », souligne-t-il.

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