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Carnet du journaliste

A la frontière moldave, des Chrétiens aident les Ukrainiens à partir en Israël

Deux organisations évangéliques, Christians for Israel et Ezra International, offrent transport et logement aux réfugiés en partance pour l'État juif

Yanna Chernega et Leonid, 4 ans, au centre d'accueil d'Otaci, en Moldavie, dirigé par le groupe Christians for Israel, le 15 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
Yanna Chernega et Leonid, 4 ans, au centre d'accueil d'Otaci, en Moldavie, dirigé par le groupe Christians for Israel, le 15 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

OTACI, Moldavie — Il y a une certaine ironie de l’histoire à constater qu’Otaci, une ville du nord de la Moldavie qui avait été vidée de sa communauté juive pendant la Seconde guerre mondiale, est dorénavant devenue le point d’entrée des Ukrainiens fuyant la guerre et en partance pour Israël.

Aujourd’hui, Otaci – qui est séparée de la ville ukrainienne de Mohyliv-Podilskyi, à l’Ouest du pays, par le fleuve Dniestr – est un assortiment disparate de maisons à un étage, des petites habitations qui appartenaient aux Juifs de l’ancien shtetl qui côtoient dorénavant des demeures immenses et tape-à-l’œil construites par les nouveaux riches du secteur.

C’est là que Christians for Israel, une organisation basée aux Pays-Bas, a loué un bâtiment qui lui permet d’accueillir les réfugiés venus de toute l’Ukraine dans le contexte de l’offensive russe.

Le groupe C4I – tel qu’il est connu – qui encourage les Juifs à émigrer en Israël et qui aide les Juifs nécessiteux à travers toute l’Ukraine, accueille tout d’abord les réfugiés qui peuvent prétendre à l’émigration en Israël dans des chambres louées à Vinnytsia, en Ukraine, à environ 120 kilomètres de la Moldavie. Ensuite, l’organisation les emmène à Mohyliv-Podilskyi avant de franchir le pont qui marque la frontière.

Environ 2 000 Ukrainiens éligibles à une éventuelle nouvelle vie au sein de l’État juif ont franchi la frontière la semaine dernière seulement, selon Koen Carlier, qui dirige les opérations du groupe en Ukraine.

Mardi, une cinquantaine d’entre eux sont arrivés à Otaci, épuisés, désorientés pour la plupart, avec toute leur existence résumée dans une petite valise.

Des Ukrainiens fuyant la guerre entrent en Moldavie, à Otaci, en route vers Israël, le 15 mars 2022. (Crédit :Sue Surkes/Times of Israel)

Ce sont des femmes et des enfants dans leur grande majorité. Les hommes âgés de 18 à 60 ans ont été mobilisés et restent pour se battre pour le pays. Deux jeunes pères sont parvenus à obtenir une exemption, l’un d’entre eux parce qu’il a eu plus de deux enfants, l’autre parce que son enfant jeune est malade.

Au centre de réception, des bénévoles chrétiens qui travaillent en se relayant par équipe, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, s’assurent que tout le monde ait droit à une collation, à une boisson chaude et à un endroit où se reposer un peu.

Ensuite, vient le voyage en bus de presque six heures sur des routes remplies d’ornières (une grande partie d’entre elles sont bordées par des noyers, une initiative prise par feu le dirigeant soviétique Leonid Brejnev) à destination d’une structure qui abrite habituellement un camp d’été, située à 60 kilomètres au sud de Chișinău, la capitale de la Moldavie. Les lieux ont été loués par l’organisation chrétienne Ezra International, avec le soutien financier de l’American Joint Distribution Committee (JDC).

Un bénévole moldave chante des chansons en hébreu pour les réfugiés ukrainiens dans un camp de transit situé au sud de Kishinev, le 15 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Dans ce groupe diversifié, Irina Malinovska, une habitante de Kiev, membre de l’Académie des sciences ukrainienne et qui travaille sur la philosophie de la linguistique et Mikhail Zelenskyi (qui n’entretient aucun lien de parenté avec le président ukrainien), qui fabriquait des turbines pour les navires à Mykolaiv (ou Nikolaev), à proximité de la mer Noire, jusqu’à la destruction partielle de son usine par les missiles Grad russes, le 26 février.

Deux femmes étaient cuisinières dans une école juive de Vinnytsia ont aussi pris la fuite avec leurs enfants – comme c’est le cas également d’Andrei et de Yanna Chernega d’Odessa, les parents de Leonid, 4 ans, et de Solomon, 2 ans. Elle était actrice et masseuse, lui était physiothérapeute. Andrei explique avoir une fille aujourd’hui adulte aux États-Unis.

A la fin de cette journée interminable et éreintante, tout ce petit monde se réunit autour d’une table pour manger le dîner préparé par des bénévoles du coin – ne partageant qu’un seul désir : celui d’échapper enfin à la guerre.

Charlotte, une chrétienne évangélique danoise. (Crédit : Sue Surkes/ Times of Israel)

« Ces gens ne fuient pas la pauvreté », explique Charlotte, une chrétienne évangélique danoise qui se trouve actuellement en Moldavie et qui accueille les réfugiés, à la journaliste que je suis. « Les conditions de vie en Ukraine s’amélioraient. Les Ukrainiens avaient de jolies maisons avec jardin dans des rues agréables. Ils n’avaient pas envie de partir en Occident. »

C’était assurément le cas de la famille Chernega, sur la route depuis deux jours. L’émigration vers Israël était bien prévue « à l’avenir, à un moment », dit Yanna, mais l’angoisse entraînée par les sirènes et le bruit constant des explosions a convaincu le couple de mener ce projet à bien – bien plus tôt que prévu.

Le frère de Yanna combat les Russes à Kiev et sa mère a refusé de quitter l’Ukraine avant le retour de son fils de la guerre. Andrei, lui aussi, a laissé une grande partie de sa famille derrière lui.

« Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on apprécie vraiment ce qu’était Odessa avant la guerre », déclare Yanna. « La ville avait une vie culturelle débordante. Il y avait une fête, chaque semaine, dans notre rue ».

Andrei Chernega prépare des tasses de thé au centre de Christians for Israel à Otaci, en Moldavie, le 15 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Quand l’offensive russe a commencé, le mois dernier, le couple avait rejoint un groupe de réflexion sur la messagerie instantanée Telegram. Dessus, ils avaient rencontré une femme qui vit à Kiryat Yam, une localité du nord de Haïfa. C’est chez elle qu’ils iront une fois qu’ils seront arrivés en Israël.

Ira Niepojenko et sa fille Elizabeth, 11 ans, sont également d’Odessa. Elles sont venues en serrant dans leurs bras leur petit chien, Cake, une adorable boule de poils, sans savoir où aller. Ira, qui travaillait au bureau des ressources humaines de la firme de cosmétiques Yves Rocher, a laissé derrière elle Ygor, son mari, un appartement en ville et une résidence secondaire à la campagne où la famille allait le week-end.

Ira, sa fille Elizabeth Niepojenko et leur chien Cake d’Odessa dans un centre de transit au sud de Kishinev, en Moldavie, le 15 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Ira n’est pas Juive – mais elle peut s’installer en Israël parce qu’Ygor, de son côté, l’est. La famille de ce dernier a survécu à la Seconde guerre mondiale dans la ville ukrainienne de Sumy. « Ygor a toujours voulu faire son Alyah », s’exclame-t-elle. « On avait préparé les documents en prenant notre temps au cours de ces trois dernières années. C’est lui qui a décidé de nous envoyer ici aujourd’hui et il espère pouvoir nous rejoindre ».

Dans le bus, quelques passagers parlent hébreu ou anglais, ou sont Juifs conformément aux exigences de la loi religieuse. Tous sont éligibles à l’immigration en Israël parce qu’ils ont au moins un grand-parent juif – ou que c’est le cas de leur épouse ou de leur mari.

Feu le père de Mikhail Zelenskyi était Juif. Zelenskyi, veuf depuis un an, va rejoindre sa fille qui habite Haïfa, dans le nord du pays. Son fils est installé pour sa part à Ashkelon, dans le sud.

Les dégâts causés par un missile Grad qui s’est abattu sur l’usine où travaillait Michael Zelenskyi à Mykolaiv, en Ukraine. (Autorisation : Michael Zelenskyi)

Mykolaiv, une ville située entre Odessa, le plus grand port d’Ukraine, et Marioupol, sous siège russe depuis plusieurs jours, a été lourdement bombardée même si selon Zelenskyi, les forces ukrainiennes ont réussi à garder les Russes à distance jusqu’à présent.

Ce qui n’a pas pour autant arrêté les attaques aériennes de précision sur les infrastructures ou le lancement de missiles Grad, connus pour leur imprécision. Certains se sont abattus sur l’usine où travaillait Zelenskyi jusqu’à aujourd’hui, causant d’importants dégâts.

Zelenskyi, 64 ans, note que, dans un certain sens, les choses se sont inversées. Dans le passé, dit-il, il s’inquiétait des bombes du Hamas qui tombaient à Ashkelon – et aujourd’hui, ce sont ses enfants qui sont plongés dans l’angoisse. Il sort un papier de son passeport où sont écrits l’adresse et le numéro de téléphone de sa fille. « Si quelque chose avait dû m’arriver, je voulais être sûr qu’elle en serait informée », dit-il. « Après tout, huit personnes étaient sorties faire des courses à Mykolaiv et elles ont été tuées par une bombe ».

Michael Zelenskyi dans le bus vers Kishinev, le 15 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Personne ne semble être certain, en cette journée de mardi, que Nativ, l’instance israélienne qui contrôle l’éligibilité des immigrants de l’ex-Union soviétique à l’Alyah, fera son travail de vérification dans le camp ou s’il permettra à tout le groupe de s’envoler vers Israël en ne traitant les dossiers que là-bas, quand ces réfugiés seront arrivés dans le pays, conformément à une décision du gouvernement qui a été annoncée dimanche. Il est prévu que les personnes autorisées embarquent à l’aéroport de Chisinau dans des avions à destination de Tel Aviv, à bord de vols organisés par la Fraternité internationale des chrétiens et des Juifs.

« Cette guerre nous a révélé ce qu’il y a de bon chez un si grand nombre d’êtres humains », s’exclame Yanna Chernega. « La guerre, c’est trop dur. Dorénavant, je ne veux que du bon. »

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