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À la frontière moldave, les Juifs d’Odessa se demandent quand pourront-ils rentrer

Craignant une attaque russe, de nombreux habitants d'Odessa fuient vers la Moldavie et récusent le terme de « dénazification » de l’Ukraine

Des milliers d'Ukrainiens patientent en attendant de franchir le point de passage frontalier entre l'Ukraine et la Moldavie, à Palanca, le 5 mars 2022. (Jacob Judah via JTA)
Des milliers d'Ukrainiens patientent en attendant de franchir le point de passage frontalier entre l'Ukraine et la Moldavie, à Palanca, le 5 mars 2022. (Jacob Judah via JTA)

PALANCA, Moldavie (JTA) — Aux abords du poste frontière entre l’Ukraine et la Moldavie, les choses semblent presque normales. Une dizaine de voitures attendent d’être contrôlées. Un garde-frontière tire une bouffée sur une cigarette bon marché. Il y a même une boutique hors taxes où l’on peut acheter du café.

Et pourtant, il n’y avait rien de normal dans la scène à laquelle on assistait ce samedi. Sous un vent glacial, des milliers d’Ukrainiens attendaient patiemment d’entrer dans le poste de contrôle, fuyant l’attaque russe. De temps en temps, un garde-frontière faisait signe à quelques personnes d’entrer : un petit groupe d’enfants, femmes et vieillards s’empressait alors de ramasser ses valises et se pressait avec anxiété vers une guérite pour y recevoir l’autorisation d’entrer en Moldavie.

Sofia, 48 ans, venait de franchir la frontière. Autour d’elle, six autobus transportant des habitants de la ville voisine d’Odessa – Juifs et non-Juifs – stationnaient à côté d’une tente où des volontaires moldaves distribuaient du café et du thé.

« Je dois mettre ma tante âgée à l’abri hors d’Ukraine », a expliqué Sofia, en s’excusant presque. « C’est une question de deux semaines, tout au plus : ensuite, je retournerai à Odessa. »

L’évacuation a été organisée par l’American Jewish Joint Distribution Committee, (JDC). Les bénévoles veillent à ce que personne ne manque le départ des autobus qu’ils affrètent pour transporter les réfugiés directement à Bucarest, la capitale de la Roumanie.

Le JDC, qui a déclaré soutenir quelque 40 000 Juifs à travers l’Ukraine, est passé à l’action depuis le début de la guerre et travaille avec des partenaires, y compris l’Agence juive – une organisation à but non lucratif qui aide les Juifs et les aide à immigrer en Israël – pour fournir un soutien aux Juifs qui résistent ou fuient face à l’attaque russe.

Des juifs d’Odessa attendent à un poste de contrôle, à la frontière entre l’Ukraine et la Moldavie. (Jacob Judah via JTA)

Le JDC, dont les missions de secours et de sauvetage pendant la Seconde Guerre mondiale sont passées à la postérité, a déplacé son quartier général en Ukraine de la capitale, Kiev, à la ville de Lviv, située plus à l’ouest.

A travers divers communiqués de presse, le JDC a déclaré s’être préparé à divers scénarios « de guerre » et fournir actuellement aux Juifs ukrainiens en détresse de la nourriture, des médicaments et un soutien financier. Il organise également le transport et l’hébergement des Juifs désireux de quitter le pays. Parmi les personnes évacuées vers la Moldavie, se trouve un survivant de la Shoah âgé de 91 ans.

Le mouvement Habad-Loubavitch propose également de l’aide et des conseils aux Juifs et non-Juifs, dans les synagogues et centres communautaires juifs de Chisinau, la capitale de la Moldavie.

Depuis que la Russie a envahi l’Ukraine le 24 février, plus de 1,7 million d’Ukrainiens sont devenus des réfugiés, selon les chiffres publiés lundi par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.

Parmi eux se trouvent des milliers de Juifs comme Sofia. « Beaucoup de Juifs quittent Odessa », dit-elle, « mais tous ceux que je connais disent qu’ils rêvent déjà d’y revenir ».

Son époux est resté à Odessa, faisant partie de la population d’hommes âgés de 18 à 60 ans mobilisés pour assurer la défense d’Odessa contre une possible attaque russe.

Lorsque Sofia est arrivée à Bucarest, elle avait l’intention d’appeler sa famille pour décider ensemble du meilleur endroit où conduire sa tante. « J’ai un fils en Israël, mais il est dans l’armée, et je ne suis pas certaine qu’il ait le temps de s’en occuper correctement », déclare-t-elle.

« J’ai une fille et des amis en Allemagne prêts à l’accueillir, alors peut-être que nous irons là-bas. »

Avec sa petite valise noire, son sac en plastique à moitié vide et son expression stoïque, Sofia avait presque l’air de partir en voyage d’affaires. Elle a évoqué le choc face aux événements des deux dernières semaines. « Comment est-il possible qu’une chose pareille arrive au 21e siècle ? », s’interroge-t-elle. « Nous avons tous vu les préparatifs, mais personne ne s’attendait à ce que cela se concrétise. »

Une réfugiée ukrainienne nommée Tatiana avec son chien, nommé Wonderful Life. (Jacob Judah via JTA)

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle pense des propos du président russe Vladimir Poutine selon lesquels l’invasion de la Russie vise à « dénazifier » l’Ukraine, elle lève les mains au ciel et désigne les personnes – principalement des Juifs – à proximité. « Regardez autour de vous! Est-ce cela que vous voyez ? »

Palanca, dans le sud-est de la Moldavie, est le point de passage frontalier le plus proche d’Odessa, la troisième plus grande ville d’Ukraine. Depuis le 24 février, quelque 230 000 Ukrainiens sont entrés en Moldavie, et des centaines de milliers d’autres pourraient suivre si les troupes russes progressaient vers le sud-ouest de l’Ukraine.

Peu d’Ukrainiens entrés en Moldavie souhaitent y rester durablement. Quelque 150 000 d’entre eux se sont déjà installés en Roumanie, d’où ils peuvent voyager dans toute l’Europe.

Vlada Ignatieva, 27 ans, est arrivée à bord des mêmes bus affrétés par la communauté juive d’Odessa. Elle espère aller en Suisse.

« Je ne suis pas juive, mais aujourd’hui, quand j’ai rejoint la synagogue pour prendre le bus, j’ai vraiment eu l’impression d’être avec ma communauté », a-t-elle déclaré. « Comment puis-je devenir juive ? » a-t-elle plaisanté.

Odessa comptait autrefois la deuxième population juive de l’Empire russe et, avant la Shoah, la ville était l’un des hauts lieux de la vie littéraire, politique et économique juive.

Les Juifs qui ont survécu au génocide ou sont revenus après la guerre ont de nouveau fui au moment de l’effondrement de l’Union soviétique.

En 2014, le Congrès juif mondial estimait à 45 000 le nombre de Juifs, tout au plus 200 000 selon le mode de calcul. Lorsque les combats en Ukraine prendront fin, nul doute que ces chiffres auront diminué.

Une famille à bord d’un train évacuant des civils dit au revoir à un jeune homme, sur le quai de la gare centrale d’Odessa, le 6 mars 2022. (BULENT KILIC / AFP)

Tatyana, 44 ans, fait partie de ceux qui pensent qu’elle pourrait ne pas revenir.

« J’espère que la situation se calmera bientôt, mais je ne suis pas très optimiste », déclare-t-elle. Depuis le début de l’invasion, précise-t-elle, elle conduisait ses enfants et ses deux chiens au sous-sol de leur immeuble presque tous les jours à cause des sirènes.

Tatyana a des amis à Chisinau qui ont proposé de l’accueillir. Mais elle a l’intention de se rendre directement en Roumanie. « Je ne sais pas où j’irai ensuite », indique-t-elle.

Elle presse contre elle, pour l’emmitoufler, son chien – Wonderful Life – transi de froid. À proximité, un garde-frontière moldave, l’air compatissant, s’exclame : « Je suppose que vous ne lui avez pas donné ce nom en sachant ce qui allait arriver. »

Elle rit.

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