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A Lviv, la course contre la montre du traitement des visas d’immigration

Deux consuls du bureau Nativ et un responsable de l'Agence juive travaillent sans discontinuer à Lviv pour aider les Ukrainiens éligibles à la citoyenneté à partir en Israël

L'émissaire de l'Agence juive Rafi Heltzer (sweat-shirt gris, en haut à droite) gère les appels dans le couloir de l'accueil du consulat honoraire israélien à Lviv, en Ukraine, le 15 mars 2022. (Crédit : Carrie Keller-Lynn/The Times of Israel)
L'émissaire de l'Agence juive Rafi Heltzer (sweat-shirt gris, en haut à droite) gère les appels dans le couloir de l'accueil du consulat honoraire israélien à Lviv, en Ukraine, le 15 mars 2022. (Crédit : Carrie Keller-Lynn/The Times of Israel)

LVIV, Ukraine – Assis dans un bureau exigu, dans un coin du consulat honoraire israélien de Lviv, deux consuls du bureau Nativ travaillent avec zèle et sans discontinuer à traiter et à préparer des visas d’immigration pour les Ukrainiens éligibles à la citoyenneté israélienne. L’un d’entre eux, affairé, active le bouton de l’imprimante et, sortant le précieux document de l’appareil, ôte son support collant en ouvrant un passeport ukrainien.

Dans un mouvement fluide qui traduit dorénavant la force de l’habitude et la répétition du geste, il place le visa sur une page vierge et il le colle, le lissant du doigt pour l’aplanir correctement. Vient ensuite un coup de tampon : le visa est prêt. A la seconde où la petite fille à qui appartient le passeport posera le pied sur le territoire israélien, à l’aéroport Ben-Gurion, elle sera citoyenne israélienne.

Ludmila, 34 ans, la mère de cette fillette de deux ans, explique avoir éprouvé un grand soulagement au moment où elle et son enfant ont reçu ce visa d’immigration israélien.

« Cela fait un moment qu’on voulait le faire mais nous avions une fille encore jeune et la vie ne nous avait pas permis de le faire jusqu’à présent », dit Ludmila, qui refuse de nous donner son nom de famille. Si elle et son mari vivaient dans la ville ukrainienne de Dniepr, sa belle-famille est installée à Hadera.

Ludmila ne parvient pas à retenir ses larmes en racontant que son mari, Ukrainien et en âge d’être mobilisé, restera en Ukraine pour servir dans les forces qui combattent les Russes.

« Je n’arrive pas à m’y faire », dit-elle, la voix brisée, alors que sa fille tire sur son chemisier en réclamant son attention.

Ludmila et sa fille originaires de Dnipro, en Ukraine, après avoir reçu leurs visas d’immigration en Israël au consulat honoraire israélien de Lviv, le 15 mars 2022. (Crédit :Carrie Keller-Lynn/The Times of Israel)

Les deux consuls du bureau Nativ, accompagnés par Rafi Heltzer, un émissaire de l’Agence juive qui soutient la mission – et un garde du corps à la stature impressionnante – sont les deux seuls responsables du gouvernement israélien qui se trouvent encore en Ukraine.

Ils sont arrivés dimanche pour une mission spéciale : celle de déterminer, de préparer rapidement et de remettre physiquement des visas d’immigration aux Ukrainiens qui sont éligibles à la citoyenneté israélienne dans le cadre des dispositions définies par la Loi du retour. Et avant leur départ, jeudi, ils espèrent pouvoir traiter les visas des centaines d’Ukrainiens qui se rendent dans le bureau, attendant de longues heures dans une interminable file d’attente.

Et dans l’après-midi de mardi , ils avaient d’ores et déjà approuvé 200 dossiers.

L’émissaire de l’Agence juive Rafi Heltzer répond aux appels et aux questions dans son bureau improvisé, à l’accueil du consulat honoraire israélien de Lviv, en Ukraine, le 15 mars 2022. (Crédit : Carrie Keller-Lynn/The Times of Israel)

Le bureau Nativ – qui est placé sous l’autorité du bureau du Premier ministre – est chargé de déterminer si les candidats à la citoyenneté israélienne de l’ex-Union soviétique sont éligibles à cette dernière, conformément aux dispositions de la Loi du retour. Et il est extrêmement rare que ces consuls – qui sont habilités à accorder des visas d’immigration – quittent le territoire israélien pour mener des opérations à l’étranger. Hormis un voyage de trois jours qui avait eu lieu au mois de février, juste avant l’invasion russe lancée le 24 février, ce déplacement de cinq jours à Lviv est l’un des seuls cas exceptionnels d’opération à l’étranger dont se souvient Heltzer, l’émissaire délégué à Dniepr par l’Agence juive.

« C’est très, très inhabituel », affirme-t-il.

Heltzer a installé un bureau improvisé à l’accueil du consulat – un accueil où s’entassent des câbles, des sacs et où se succèdent visioconférences sur Zoom et questions sans fin et inquiètes posées par les dizaines d’Ukrainiens qui attendent là.

A l’extérieur du bâtiment, ils sont tout aussi nombreux dans la file d’attente. Il faudra des heures pour accéder au bureau.

« On traite autant de demandes qu’il nous est possible de traiter avant le couvre-feu » imposé à partir de 22 heures à Lviv, soupire Heltzer.

« Ce qui se passe est une grande tragédie – mais nous avons le sentiment de faire quelque chose d’important : nous avons le sentiment de sauver des Juifs », ajoute-t-il.

Dans un coin du hall d’accueil, Katerina Blizhnikova, 24 ans, attend avec sa mère, sa sœur et sa grand-mère. La famille est arrivée de Kiev, ville traumatisée, lundi, se décidant à faire le voyage en apprenant que le consulat était ouvert. Comme d’innombrables hommes ukrainiens, son père est resté là-bas.

Katerina Blizhnikova, à gauche, et sa famille, originaires de Kiev, attendent leur visa d’immigration dans le hall du consulat honoraire israélien de Lviv, en Ukraine, le 15 mars 2022. (Crédit : Carrie Keller-Lynn/The Times of Israel)

Si des parents de la famille Blizhnikova vivent en Israël et si elle avait eu l’occasion de leur rendre visite au sein de l’État juif dans le passé, la famille n’avait jamais envisagé une éventuelle émigration avant l’offensive russe.

Katerina sait qu’elle devra quitter son emploi d’hôtesse de l’air quand elle arrivera en Israël et elle s’inquiète « de trouver un nouveau travail » et de parvenir à s’intégrer dans ce nouvel environnement inattendu – une question qui préoccupe de nombreux Ukrainiens qui vivent encore le traumatisme d’une vie totalement chamboulée en l’espace de trois semaines.

Heltzer, en tant que représentant de l’Agence juive, aide les immigrants potentiels en répondant à leurs questions à leur arrivée, les renvoie vers les consuls du programme Nativ pour le traitement de la candidature avant de les aider à coordonner leur départ. Et il écoute leurs histoires. Il déclare avoir été particulièrement bouleversé par l’histoire d’Arkady, 92 ans, venu cette semaine au consulat.

« Il est né en 1930 en Biélorussie et quand il avait onze ans, la Seconde guerre mondiale avait éclaté. Il vivait en territoire conquis et il est devenu partisan », raconte-t-il.

Ce sont des amis qui l’ont amené à Lviv, à 1 000 kilomètres de chez lui, où les consuls du bureau Nativ et Heltzer ont traité son dossier et arrangé son départ pour Ashkelon, où il retrouvera sa fille. Il doit partir pour ce grand voyage mercredi.

Heltzer, qui est né en Israël après l’installation au sein de l’État juif de ses parents d’origine lituanienne qui avaient décidé de quitter l’Union soviétique, a entremêlé sa vie à celle de la diaspora juive russophone. Il a rencontré celle qui devait devenir son épouse alors qu’il était émissaire de l’Agence juive dans l’Est de la Russie et, jusqu’à l’évacuation par l’État juif des familles de diplomates d’Ukraine, au milieu du mois de février, il vivait avec sa femme et leur enfant à Dniepr.

Il dit s’attendre à ce que « des milliers de personnes » puissent aussi quitter la Russie au vu du conflit en cours et des tensions croissantes.

« Aujourd’hui, je suis triste aussi pour la Russie, pas seulement pour l’Ukraine », indique-t-il.

Il y a, en Ukraine, environ 43 300 personnes qui s’identifient comme Juives et approximativement 200 000 sont éligibles à la citoyenneté israélienne selon les dispositions de la Loi du retour. 800 000 personnes, selon les estimations, seraient éligibles à la citoyenneté israélienne en Russie.

Les dossiers de demande de citoyenneté israélienne d’environ 6 000 Ukrainiens ont été traités depuis le début de l’offensive russe, selon une porte-parole de l’Agence juive.

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