A Malmo, un rabbin et un imam sèment la confiance
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A Malmo, un rabbin et un imam sèment la confiance

Une initiative de dialogue lancée par un habitant d'implantation israélien et un imam formé au Yémen permet de forger un lien dans cette ville suédoise à la triste réputation

  • L'Imam Salahuddin Barakat, à gauche, et le rabbin Moshe David Hacohen. (Autorisation : "Amanah: le projet de confiance et de foi musulman et juif")
    L'Imam Salahuddin Barakat, à gauche, et le rabbin Moshe David Hacohen. (Autorisation : "Amanah: le projet de confiance et de foi musulman et juif")
  • La fête de Pourim à Malmo en 2015. (Crédit: Elinor Magnusson. Autorisation : Informationscentret JUDISKA FÖRSAMLINGEN MALMÖ)
    La fête de Pourim à Malmo en 2015. (Crédit: Elinor Magnusson. Autorisation : Informationscentret JUDISKA FÖRSAMLINGEN MALMÖ)
  • Le Beit Midrash/Madrassa d'Amanah, Décembre 2017. (Autorisation : Amanah: le projet de confiance et de foi musulman et juif)
    Le Beit Midrash/Madrassa d'Amanah, Décembre 2017. (Autorisation : Amanah: le projet de confiance et de foi musulman et juif)
  • Des enfants au Chinuch, l'école maternelle juive de Malmo (Autorisation : Informationscentret JUDISKA FÖRSAMLINGEN MALMÖ)
    Des enfants au Chinuch, l'école maternelle juive de Malmo (Autorisation : Informationscentret JUDISKA FÖRSAMLINGEN MALMÖ)

MALMO, Suède – Lorsque le rabbin israélien Moshe David Hacohen a eu l’opportunité de prendre la tête de la communauté juive locale de Malmo, en Suède, il ne s’est pas laissé décourager par la réputation de la ville, malheureusement connue pour son hostilité envers les Juifs et Israël.

« J’ai pensé que si un endroit si petit se trouvait sur la carte du monde, peut-être que cela valait le coup de faire quelque chose concernant les [attitudes dominantes] parce qu’un impact positif là-bas peut probablement avoir le potentiel de devenir un modèle ailleurs », a confié Hacohen au Times of Israel.

Ce rabbin de 38 ans a été l’un des intervenants qui a pris la parole à l’édition 2018 de la conférence d’ÖresundsLimmud. Cet événement est organisé tous les ans au mois de mars par la branche locale du Limmud, une organisation qui se consacre à l’enseignement juif.

Öresunds est un secteur métropolitain qui inclut Malmo et la capitale danoise de Copenhague, séparées seulement par un bras de mer de quelque 15 kilomètres.

Malgré la neige qui a recouvert Malmo pour la première fois depuis des années, environ 200 personnes issues des deux communautés ont participé à l’événement, qui a offert des sessions en suédois, en danois et en anglais et qui a permis de découvrir un certain nombre d’intervenants venus du monde entier – dont ce journaliste.

Discours inaugural de la conférence 2018 d’ÖresundsLimmud. (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)

Pour le visiteur occasionnel, Malmo semble être un endroit plaisant et tranquille. L’architecture urbaine propose une qualité nordique typique, la mer et les canaux gelés accueillent des centaines d’oiseaux et les familles s’y promènent. La synagogue se tient, majestueuse, au centre de la ville, à seulement un bloc d’immeubles de Kungsparken, le parc le plus ancien de la ville.

Un immeuble résidentiel avoisinant accueille le Centre communautaire juif, où les Juifs de Malmo se réunissent et se livrent à des activités variées, notamment au Shabbaton festif pré-Limmud pour les invités qui n’habitent pas la ville, événement au cours duquel ont été dégustés de délicieux plats à base de saumon. Le saumon, expliquent les résidents, est une alternative abordable à la viande casher, très chère – partiellement en raison de l’interdiction dans le pays de la shechita, ou rituel d’abattage juif.

« Notre communauté compte environ 400 membres payants », indique Fredrik Sieradzki, chef du centre d’information juif locale. « Elle est modeste mais elle est vivante ».

Des enfants au Chinuch, l’école maternelle juive de Malmo (Autorisation : Informationscentret JUDISKA FÖRSAMLINGEN MALMÖ)

« Nous organisons des Shabbatons et des événements culturels régulièrement, il y a une école maternelle, des cours, l’après-midi, pour les enfants des écoles, des branches actives du mouvement Bnei Akiva pour les jeunes et de l’organisation sioniste internationale pour les femmes », ajoute Sieradzki.

Pas une promenade de santé

Les difficultés rencontrées à Malmo, dues à une population d’immigrants toujours croissante et largement constituée de populations originaires de pays musulmans – environ 20 % sur 300 000 résidents – ont attiré l’attention internationale ces dernières années.

Parmi ceux qui paient les frais de ce taux lent d’intégration, les membres de la communauté juive. La synagogue a été vandalisée et il y a eu des agressions verbales innombrables – et parfois physiques – contre les Juifs de la municipalité.

« Nous sommes déchirés. D’un côté, nous devons décrire la situation telle qu’elle est. De l’autre, notre vie ici ne se réduit pas à l’antisémitisme – il y a de nombreux aspects positifs et il est important de nous concentrer également sur eux », dit Sieradzki.

De nombreux membres de la communauté venus au Limmud partagent le même point de vue.

« C’est frustrant de voir tout le monde parler des problèmes de Malmo sans rien connaître à la ville », s’exclame Rebecca Lillian, une Américaine qui s’est installée il y a six ans à Malmo et qui est rabbin du minyan égalitaire.

La fête de Pourim à Malmo en 2015. (Crédit: Elinor Magnusson. Autorisation : Informationscentret JUDISKA FÖRSAMLINGEN MALMÖ)

« Je n’ai jamais fait l’expérience de l’antisémitisme ici même si je dois également reconnaître que je ne porte pas la kippa ou quoi que ce soit qui m’identifie immédiatement en tant que Juive. Je sais que les gens qui en portent se sont souvent retrouvés dans des situations difficiles », explique Lillian.

Les membres de la communauté disent également avoir le sentiment que la société suédoise au sens large ne comprend pas toujours très bien leur identité et leurs croyances, et ils se montrent critiques envers les positions adoptées par le gouvernement sur le sujet d’Israël.

Nous avons une bonne vie ici, mais j’ai tendance à ne pas mentionner le fait que je suis Juif ou à parler d’Israël avec mes malades

« Nous avons une bonne vie ici, mais j’ai tendance à ne pas mentionner le fait que je suis Juif ou à parler d’Israël avec mes malades dont seulement un pourcentage minuscule est musulman », confirme Kerstin Flamholc, une dentiste.

Malgré les incidents antisémites, il n’y a pas à Malmo de policiers ou de soldats chargés de surveiller les sites juifs contrairement à de nombreuses autres municipalités européennes.

Certains soulignent que c’est la taille de la communauté – plutôt que l’antisémitisme – qui est le plus grand défi à relever pour la vie juive dans la ville, particulièrement pour les jeunes.[/caption]

« Je voudrais vivre un style de vie orthodoxe mais ici, c’est presque impossible », raconte Fredric Lindgren, 28 ans. « La plupart de mes amis habitent déjà en Israël et je prévois de m’y installer ».

Un nouveau leadership, de nouveaux partenariats

Pendant de nombreuses années, les Juifs de Malmo n’ont pas eu de rabbin principal. Le rabbin Shneur Kesselman, émissaire du mouvement hassidique, est venu renforcer la communauté, notamment en menant des services pour le Shabbat – qui incluent une prière en suédois pour la famille royale.

L’idée de faire venir Hacohen est une idée du rabbin Michael Melchior, ancien grand rabbin du Danemark qui vit actuellement en Israël et qui s’est impliqué dans de nombreuses initiatives de dialogue interconfessionel. L’idée était de trouver quelqu’un qui soit en mesure de travailler avec la communauté juive et avec la population musulmane de la ville.

Après qu’il s’est installé à Malmo avec son épouse et leurs cinq enfants au mois de février 2017, Hacohen a lancé une organisation appelée « Amanah : le projet de confiance et de foi musulman et juif », co-dirigé par lui-même et l’imam local Salahuddin Barakat. Le nom n’a pas été choisi par hasard : Amanah est un mot dont les racines appartiennent à la fois à l’hébreu – avec une connotation importante de foi – et à l’Arabe (« confiance »).

L’Imam Salahuddin Barakat, à gauche, et le rabbin Moshe David Hacohen. (Autorisation : « Amanah: le projet de confiance et de foi musulman et juif »)

L’une des activités principales de Hacohen et de Barakat est de parler dans les écoles.

« Soit les écoles ont 95 % d’élèves musulmans, ou il y en a très peu. La ségrégation elle-même montre le problème : Si des gens de milieux différents ne peuvent pas interagir, il n’y a aucune opportunité donnée d’apprendre à se connaître mutuellement », explique Hacohen.

Hacohen, qui prépare un doctorat en pensée juive à l’université de Haïfa, est originaire de Tekoa, une implantation israélienne en Cisjordanie, où il s’est beaucoup impliqué dans le dialogue avec les Palestiniens, suivant les pas du rabbin pacifique Menachem Froman.

Il reconnaît que sa présence peut être pénible pour les élèves musulmans.

Leur image des Juifs comme pro-israéliens, et donc occupants, et donc cibles légitimes d’agressions, n’est pas acceptable

« Il est très important pour moi qu’ils se sentent appréciés pour leur identité religieuse mais je suis également là pour les faire se remettre en question », dit Hacohen. « Par exemple, sur la question palestinienne, je tente de leur faire comprendre que leur image des Juifs comme pro-israéliens, et donc occupants, et donc cibles légitimes d’agressions, n’est pas acceptable ».

Dans les écoles où les élèves sont largement d’origine suédoise, la conversation est différente.

« Nous nous concentrons sur la manière dont la société suédoise doit s’ouvrir au fait que certaines personnes ont une identité et qu’il est important pour eux de la montrer dans la sphère publique, quelque chose qui n’est généralement pas considéré ici comme acceptable », explique Hacohen.

Le Beit Midrash/Madrassa d’Amanah, Décembre 2017. (Autorisation : Amanah: le projet de confiance et de foi musulman et juif)

Amanah organise également un beit midrash/madrassa (une permanence en hébreu et en arabe) tous les deux mois, qui se penche sur les textes religieux d’intérêt mutuel, comme l’épisode biblique portant sur Isaac (Ishmael dans la foi musulmane), l’abattage rituel ou la circoncision.

« Le beit midrash est un rêve pour moi : 80 personnes qui apprennent ensemble, hommes, femmes, religieux, laïcs, la moitié musulmane, la moitié des Juifs. Des gens des deux côtés qui sont arrivés sceptiques à l’idée de s’asseoir les uns à côté des autres dans la salle, mais qui changent lentement d’attitude et dont le nombre ne cesse d’augmenter », dit Hacohen.

Le rabbin souligne également que lui et Barakat ne manquent pas d’évoquer l’islamophobie et l’antisémitisme et qu’ils récoltent les premiers fruits de leurs efforts.

« Par exemple, quand pendant un rassemblement pro-palestinien il y a quelques mois, les manifestants ont entonné des slogans sur le fait d’ouvrir le feu sur les Juifs, les leaders des mouvements pro-palestiniens eux-mêmes sont venus à la synagogue et ils ont émis un communiqué de condamnation », se rappelle Hacohen.

L’objectif d’Amanah va au-delà d’une meilleure connaissance et d’une meilleure compréhension entre les Juifs et les musulmans de Suède.

« Nous voulons créer une meilleure société civile pour tous », conclut Hacohen. « Si nous réussissons, la ville de Malmo pourrait ouvrir la voie à un avenir viable en Europe. Parce que nous prouverons que si quelque chose de semblable peut être fait à Malmo, cela peut être fait partout ailleurs ».

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