À Nuremberg, l’orchestre de Bard joue Mendelssohn 80 ans après la Seconde Guerre mondiale
Pour le chef d'orchestre, Leon Botstein, fils de survivants de la Shoah, ce concert est plus qu'une commémoration, c'est un engagement pour la démocratie et contre l'intolérance

NUREMBERG, Allemagne (JTA) – Un orchestre d’étudiants new-yorkais s’est réuni à Nuremberg, par une douce soirée de printemps, pour commémorer le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale à travers un concert porteur d’un message de paix.
L’ensemble The Orchestra Now (TŌN) du Bard College, invité par l’Orchestre symphonique de Nuremberg, effectuait là son premier voyage à l’étranger. Le concert, donné le 8 mai, s’est tenu dans la salle des congrès de Nuremberg, lieu emblématique des grands rassemblements nazis. À l’heure exacte de la capitulation allemande en 1945, les musiciens ont interprété un programme consacré à Felix Mendelssohn.
Le concert s’est conclu par Verleih uns Frieden (Donne-nous la paix), une pièce chorale implorant la paix, inspirée d’une prière de Martin Luther et qui a également donné son titre au concert. (Même si les nazis le considéraient comme juif selon leur définition raciale, Mendelssohn avait été baptisé protestant durant son enfance et était devenu un compositeur de musique sacrée reconnu.)
Pour Leon Botstein, président de Bard depuis 1975 et fondateur du TŌN, cet événement a dépassé la seule dimension commémorative.
Il avait conçu ce concert depuis des années comme un hommage à la paix internationale, à l’alliance historique entre les États-Unis et l’Europe, et à la victoire sur l’intolérance et la censure. Mais lorsqu’il est arrivé en Allemagne, deux conflits aux implications mondiales faisaient rage, au Moyen-Orient et en Europe, alors qu’aux États-Unis, le gouvernement resserrait son emprise sur la liberté d’expression.
Trois ans après l’invasion de l’Ukraine par la Russie et près de deux ans après le début de la guerre entre Israël et le groupe terroriste du Hamas à Gaza, ces deux conflits atteignent de nouveaux sommets. La Russie a intensifié ses frappes, faisant du mois de juin le plus meurtrier pour les civils ukrainiens depuis le début de la guerre. À Gaza, en grande partie détruite depuis le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre – au cours duquel des terroristes ont assassiné plus de 1 200 personnes et en ont enlevé 251, emmenées en otages dans l’enclave –, la guerre fait toujours rage, et tous les jours, des Palestiniens sont tués en tentant d’accéder à l’aide humanitaire dont ils ont désespérément besoin, tandis que les organisations humanitaires alertent sur un risque de famine massive.
Les liens entre les États-Unis et l’Europe, auxquels Botstein tenait à rendre hommage, se sont eux aussi effilochés. La deuxième administration Trump affiche une hostilité marquée envers ses alliés européens, écarte les initiatives diplomatiques de l’Europe au Moyen-Orient et adopte une position fluctuante vis-à-vis de l’Ukraine, suspendant puis reprenant son soutien récemment.
Botstein observe également avec inquiétude les tentatives de l’administration américaine de contrôler l’orientation idéologique des universités, des institutions culturelles et de la presse.
Tandis qu’au-delà des murs du Congress Hall, un nouvel ordre mondial semblait se dessiner à grande vitesse, Botstein, à l’intérieur, a pris la parole en tant que messager culturel, plaidant pour un partenariat transatlantique porté par les salles de concert et les universités américaines.
« Ce concert montre que, bien que les citoyens américains aient librement élu leur gouvernement, ils restent attachés aux principes fondamentaux qui définissent une démocratie », a-t-il déclaré en allemand. « Et que nous, en tant que peuple et artistes, résisterons à l’autocratie et à l’intolérance ; nous préserverons notre alliance historique avec l’Europe, nouée il y a 80 ans, nous défendrons également l’Ukraine. »
Il a été interrompu par une salve d’applaudissements du public, parmi lequel se trouvaient le maire de Nuremberg, Markus König, l’ancien président allemand Christian Wulff et le maire de Kharkiv, ville jumelée avec Nuremberg en Ukraine, Ihor Terekhov.
Après avoir menacé d’interrompre le soutien militaire à l’Ukraine il y a quelques semaines, Trump a finalement repris les livraisons d’armes, alors que le pays fait face à des attaques de drones russes d’une intensité sans précédent. L’imprévisibilité de sa politique étrangère a déstabilisé les dirigeants européens, remettant en cause la fiabilité de Washington en tant qu’allié.
C’est dans ce climat incertain que Botstein est arrivé en Europe, déterminé à incarner une forme de diplomatie culturelle fondée non sur les décisions d’une administration, mais sur des valeurs musicales et historiques durables.
Sa propre trajectoire incarne ces échanges culturels nés des cendres de la guerre. Né à Zurich en 1946 de parents juifs polonais et russes rescapés de la Shoah, Botstein est arrivé apatride aux États-Unis en 1949. Après des études d’histoire et de musicologie, il est devenu président de Bard à 29 ans – son deuxième mandat à la tête d’une université, après avoir dirigé à seulement 23 ans le Franconia College, un établissement expérimental aujourd’hui disparu. Au fil des cinquante années suivantes, il a patiemment hissé Bard parmi les hauts lieux des arts et de la pensée.
Son empreinte s’étend jusqu’en Israël et dans les territoires palestiniens. Entre 2003 et 2011, il a été directeur musical de l’Orchestre symphonique de Jérusalem, et a lancé un partenariat de 16 ans entre le Bard College et l’université Al-Quds à Jérusalem-Est. Les programmes de Bard, destinés à former des étudiants palestiniens aux arts libéraux et à accompagner les enseignants du secondaire, ont, jusqu’à présent, survécu à la guerre entre Israël et le Hamas.
Botstein a bâti sa carrière musicale en défendant des artistes oubliés ou marginalisés, qu’il s’agisse de compositeurs juifs effacés par les nazis, d’étudiants palestiniens de Cisjordanie ou de personnes incarcérées qui accèdent à l’éducation grâce à la Bard Prison Initiative.
« C’est en partie grâce à l’éducation transmise par ma famille que je me suis engagé en faveur de ceux qu’on avait injustement rayés de la mémoire », a-t-il confié lors d’un entretien. « J’étais convaincu que cet effacement était immoral et artistiquement répréhensible. Cela avait sans doute à voir avec le fait de grandir dans une famille qui, à travers ses récits, a maintenu vivant un monde que la guerre avait détruit. »
Olivia Chaikin, flûtiste juive de 24 ans et membre de TŌN, a qualifié de « monumental » le fait d’interpréter à Nuremberg la musique de Mendelssohn, interdite par les nazis, dans un lieu où des millions de personnes acclamaient jadis les ambitions d’Hitler. Elle a d’ailleurs dit voir un lien direct entre cette censure passée et les tentatives actuelles de contrôle culturel aux États-Unis.
« C’est un sujet d’actualité aux États-Unis, notamment en raison de la prise de contrôle du Kennedy Center par notre président », a déclaré Chaikin.
Le passé lourd du Congress Hall fait depuis longtemps l’objet de controverses. Ce complexe tentaculaire en forme de colisée, l’un des plus grands vestiges architecturaux du nazisme, a été immortalisé par les films de propagande de Leni Riefenstahl. Dans les années 1960, la ville de Nuremberg envisageait de le démolir, selon Lucius A. Hemmer, directeur de l’Orchestre symphonique de Nuremberg.
« C’était impossible », a-t-il expliqué. « Le bâtiment repose sur d’immenses colonnes de béton enfoncées dans le sol, sur une base de 200 mètres sur 200. C’est à cette époque qu’a débuté sa transformation. »
En 1963, l’Orchestre symphonique de Nuremberg y a pris ses quartiers. Depuis, le Congress Hall est devenu un centre culturel et accueille aujourd’hui le Théâtre national de Nuremberg.
Depuis 2001, une partie du bâtiment abrite un centre de documentation consacré à son histoire. Mais certains historiens s’opposent encore à la transformation de ce lieu emblématique du nazisme en espace culturel et de divertissement.
Michael Steinberg, professeur d’histoire et de musique à l’université Brown, rappelle que cette controverse remonte à 1945, alors que l’Allemagne était jonchée de ruines héritées du régime hitlérien.
Le débat, selon lui, reste toujours ouvert.
« D’une certaine manière, c’est un geste assez agressif que d’installer des institutions culturelles dans un bâtiment aussi marqué, une architecture rêvée par le fascisme », estime Steinberg. « Mais cela signifie aussi que le passé reste visible. Ceux qui s’y rendent ne peuvent pas l’ignorer. La question est donc de savoir comment gérer cette mémoire. »
Botstein s’est déclaré favorable à la réaffectation du bâtiment afin qu’il puisse accueillir des événements tels que le concert de TŌN. Il espérait montrer une forme de commémoration qui ne se contente pas de se souvenir du passé, mais qui rappelle également aux gens ce qu’ils risquent de perdre en l’oubliant.
« Nous vivons à une époque de désinformation, de mésinformation et où il est extrêmement facile de convaincre les gens de ce qu’ils veulent croire », a-t-il déclaré. « Les Allemands voulaient croire que les Juifs étaient incapables de créativité et d’originalité, et ils critiquaient la musique de Mendelssohn en la qualifiant de superficielle. Je voulais montrer que ces préjugés peuvent empêcher les gens de voir – ou d’entendre – la réalité sous leurs yeux. »
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