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Accusé d’insulter les prisonniers palestiniens, « Amira » n’ira pas aux Oscars

Le film porte sur une jeune fille dont le père biologique s'avère être un geôlier israélien, et non un détenu ; le Hamas qualifie ce film de "service à l'ennemi sioniste"

Une scène du film "Amira" de Mohamed Diab. (Capture d'écran : Youtube)
Une scène du film "Amira" de Mohamed Diab. (Capture d'écran : Youtube)

Le réalisateur égyptien Mohamed Diab voulait parler d’un drame familial palestinien, il se retrouve au cœur d’une polémique géopolitique : son film « Amira » n’ira finalement pas aux Oscars car, disent les Palestiniens, il « sert l’occupation israélienne » en « se moquant des prisonniers ».

Après plusieurs séances dans divers festivals en Italie, en Tunisie, en Egypte et ailleurs, le cinéaste menait depuis un mois campagne avec la Jordanie, où le film a été tourné, pour qu’il représente le royaume aux Oscars.

Mais cette semaine, douche froide, il a annoncé qu’ « Amira » ne serait plus diffusé du tout.

Car son long-métrage a choqué.

Il raconte l’histoire d’une Palestinienne née d’une insémination du sperme de son père emprisonné par Israël, un moyen devenu banal de contourner les barreaux auquel des dizaines de Palestiniennes ont recouru depuis des années. Néanmoins elle découvre adulte que le sperme utilisé n’est en fait pas celui de son père mais d’un geôlier israélien.

La controverse autour de ce film n’a cessé d’enfler ces dernières semaines sur les réseaux sociaux avec des critiques palestiniennes acerbes.

« Ce film est dégoûtant », mais « ce n’est pas un film comme Amira qui nous fera douter de la paternité de nos enfants », a écrit sur Facebook, une Palestinienne, Lydia Rimawi, qui raconte avoir eu trois enfants avec le sperme de son mari prisonnier.

Et ce, grâce à l’aide de codétenus de son époux qui sont parvenus à leur libération à lui faire amener de petites fioles de sperme, passées selon elle au nez et à la barbe des soldats israéliens postés aux check-points.

« Une fois pour toutes »

Une autre internaute palestinienne, Reem Jihad, estime sur Twitter, qu’ « Amira » n’est qu’un « scénario israélien sans morale ». « Ce film insulte les prisonniers palestiniens sans jamais parler des souffrances de centaines de familles de prisonniers. »

Des prisonniers palestiniens dans leur cellule avant leur libération de la prison de Ketziot, dans le sud d’Israël, le 1er octobre 2007. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

Face au tollé de critiques sous le mot-clé « Retirez Amira », M. Diab a appelé à une « commission de spectateurs composée de prisonniers et de proches pour regarder et discuter » le film.

« Nous avons pris soin de regarder le film de A à Z et, au terme de nombreuses séances pour en observer les détails, nous le rejetons en bloc », a dit Qaddoura Farès, chef du Club des prisonniers palestiniens, qui porte la voix des plus de 4 500 détenus palestiniens en Israël.

« L’équipe ferait mieux d’oublier ce film une bonne fois pour toutes », conclut-il.

Pour le Hamas, groupe terroriste islamiste palestinien au pouvoir à Gaza dont des centaines de membres sont emprisonnés dans l’Etat hébreu, ce film n’est rien d’autre qu’un « service rendu à l’ennemi sioniste ».

Un garde surveille depuis une tour d’observation de la prison de Gilboa, dans le nord d’Israël, le 6 septembre 2021, après l’évasion de six prisonniers de sécurité palestiniens de l’établissement. (Jalaa Marey/AFP)

M. Diab, lui, ne cesse de répéter qu’il a présenté « un travail propre qui n’insulte en aucun cas les prisonniers ou la cause palestinienne ».

« Par respect »

La question d’Israël fait régulièrement polémique dans le milieu de la culture arabe. Officiellement, la plupart des pays arabes ne reconnaissent pas l’Etat hébreu et leurs artistes sont donc interdits de s’y rendre.

En 2017, le réalisateur franco-libanais Ziad Doueiri a été entendu par un tribunal militaire au Liban pour avoir tourné une partie de son film « L’Attentat » en Israël.

Des journalistes et militants lui avaient réclamé des « excuses », l’accusant d’avoir avec son long-métrage « normalisé » les relations avec l’Etat Hébreu, officiellement toujours en état de guerre avec le Liban.

En Algérie, l’écrivain Boualem Sansal a été vivement critiqué pour s’être rendu en Israël afin d’y recevoir un prix littéraire.

En 2020, quatre pays arabes ont reconnu Israël – les Emirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan – rejoignant la Jordanie et l’Egypte, le pays de M. Diab qui le premier a signé la paix avec l’Etat hébreu en 1979.

« Amira » a été financé par l’Egypte, la Jordanie, les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Ses actrices principales sont jordaniennes, dont Saba Mubarak, mais d’autres rôles sont tenus par des Arabes israéliens.

Face au tollé, le Comité royal jordanien des films a annoncé avoir retiré la candidature d’ « Amira » aux Oscars, citant « l’énorme polémique » et disant avoir agi « par respect pour les sentiments des prisonniers et de leurs familles ».

Ziad Doueiri (Crédit : autorisation)

Quant à l’Arabie saoudite, qui tient son premier grand festival du Film, elle l’a tout simplement déprogrammé.

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