Agacé, Rivlin menace d’un nouveau scrutin – précisément pour l’éviter
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Analyse

Agacé, Rivlin menace d’un nouveau scrutin – précisément pour l’éviter

Le mandat de Gantz s'achève lundi sans accord de gouvernement d'unité en vue - mais le président pense que c'est Netanyahu qui joue les trouble-fêtes et veut lui forcer la main

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le président Reuven Rivlin dans une bureau de vote de Jérusalem au cours des élections à la Knesset, le 2 mars 2020 (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)
Le président Reuven Rivlin dans une bureau de vote de Jérusalem au cours des élections à la Knesset, le 2 mars 2020 (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Le président Reuven Rivlin est en train de perdre patience.

Le mandat de formation d’un gouvernement qui a été remis par le président à Benny Gantz expirera lundi à minuit, après 28 jours. Et, samedi soir, le chef de Kakhol lavan a écrit au président pour demander une prolongation de deux semaines pour mener à bien sa mission.

La réponse apportée par Rivlin – ou, tout du moins, la déclaration diffusée dimanche à la presse par le bureau du président, qui a décrit sa réponse – a porté le système politique israélien à ébullition.

Le président a ainsi informé Gantz que « dans les circonstances actuelles, il ne sera pas possible de prolonger la période accordée pour la formation d’un gouvernement », a expliqué le communiqué.

« Le président a pris cette décision après s’être également entretenu avec le président du Likud, Benjamin Netanyahu, qui n’a pas confirmé les propos de Gantz – selon qui, les deux parties étaient proches de la conclusion d’un accord qui aurait entraîné la mise en place d’un gouvernement d’unité ».

Les gros titres initiaux ont été emphatiques : Rivlin refuse à Gantz une prolongation de son mandat. Alors que les pourparlers entre le Likud et Kakhol lavan étaient tombés dans l’impasse, après la rupture des négociations par le Likud, lundi dernier, le long flirt de Gantz avec le fauteuil de Premier ministre semblait prendre fin. Et de façon décisive.

Le chef du parti Kakhol lavan, Benny Gantz, photographié dans sa voiture au siège du parti, à Tel Aviv, en septembre 2019. (AP Photo/Oded Balilty)

Les partisans du Likud s’étaient laissés aller à leur enthousiasme sur les réseaux sociaux. Certains anciens partisans de Gantz, au sein de la formation Yesh Atid, n’avaient pas, eux n’ont plus, dissimulé une certaine joie maligne.

Puis le système politique avait semblé collectivement lire le reste de la déclaration : « Et si les deux hauts-responsables ne signent pas un accord d’ici demain [lundi] minuit, et que le nombre de recommandations [pour chaque candidat] ne change pas, le mandat reviendra à la Knesset et la période pendant laquelle les membres du Parlement devront décider d’apporter leur recommandation, à la majorité, à un candidat convenu débutera. Ce candidat désigné par les parlementaires aura 14 jours pour rassembler un gouvernement ».

En d’autres termes, si ni Netanyahu, ni Gantz ne parviennent à obtenir une majorité à la Knesset ou à former un gouvernement d’unité d’ici lundi minuit, Rivlin esquivera la possibilité d’accorder un éventuel mandat de Netanyahu pour charger le chef du Likud de la formation d’une coalition, et il passera directement à l’étape finale – la période de 21 jours pendant laquelle un membre de la Knesset, quel qu’il soit, peut rassembler une majorité pour devenir Premier ministre. Selon les dispositions de la loi, ces 21 jours doivent se terminer soit par la mise en place d’un gouvernement, soit par la dissolution de la Knesset et de nouvelles élections.

C’est une initiative sidérante qui a été prise ici par Rivlin. Il semble qu’après trois cycles électoraux non-concluants et les affirmations sans fin des deux candidats – qui n’ont cessé de faire part de leur engagement à mettre en place un gouvernement d’unité – le président en ait eu assez, et en particulier dans un contexte de tourbillon économique et social entraîné par la crise du coronavirus.

Dans les faits, il a donné deux choix à la 23e Knesset : L’union, en formant finalement dans les 22 prochains jours le tout premier gouvernement à part entière depuis 2018, ou se préparer à un quatrième vote qui serait organisé dans l’ombre de la crise du coronavirus.

Le président Reuven Rivlin, (au centre), le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (à gauche), et le dirigeant de Kakhol lavan, Benny Gantz, se serrent la main lors de la cérémonie commémorative pour le défunt président Shimon Peres au cimetière du Mont Herzl à Jérusalem le 19 septembre 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

Impact immédiat

La décision de Rivlin de ne pas charger Netanyahu de mettre en place un gouvernement a une répercussion spectaculaire et dramatique : Si Netanyahu ne peut pas trouver au moins deux députés de plus pour rejoindre son bloc de droite de 59 sièges, alors il perd tout espoir de reprendre le contrôle de la stratégique commission des Arrangements.

Et pourquoi est-ce important ? Parce que la commission des Arrangements contrôle le calendrier législatif. C’est la commission qui préparera tout projet de loi interdisant aux députés sous le coup d’une mise en examen de devenir Premier ministre – aux députés inculpés comme l’est Benjamin Netanyahu, en définitive. Et ces textes ont déjà été écrits et ils sont prêts à être présentés.

Dans la mesure où la commission doit être présidée par le parti de la personnalité ayant été désignée pour occuper le poste de Premier ministre, cela signifie que si le mandat de rassemblement d’une coalition avait été transmis à Netanyahu, la direction de la commission aurait changé de mains, passant de celles d’Avi Nissenkorn, député de Kakhol lavan, à celles d’un parlementaire du Likud, ce qui aurait anéanti toute chance de faire avancer une législation anti-Netanyahu.

Et Rivlin a donc raccourci le temps laissé aux législateurs élus pour former un gouvernement d’environ 50 jours à seulement 22 – tout en garantissant (nonobstant d’éventuelles défections de dernière minute, lundi) que Gantz conserverait le levier d’influence incarné par la législation anti-Netanyahu pendant toute la durée de cette période.

Sans détours, Rivlin a clairement fait comprendre à Netanyahu qu’il pense que c’est bien lui – et non Gantz – qui refuse le gouvernement d’unité et il a décidé d’aider Gantz à gagner de l’influence sur le Premier ministre, pour contraindre le chef du Likud à souscrire un accord.

Le président de la Knesset Yuli Edelstein (droite) et le président Reuven Rivlin lors de la prestation de serment de la 23ème Knesset, le 16 mars 2020. (Mark Heyman et Haim Zach/GPO)

Ce n’est pas non plus une initiative outrageusement pro-Gantz, c’est sûr. Gantz n’a pas obtenu la prolongation qu’il avait réclamée. Cette date-butoir raccourcie fait aussi monter les enchères pour les législateurs inquiets de ne pas être réélus si les deux leaders ne parvenaient pas à finaliser un accord avant le 4 mai. C’est le cas de deux en particulier : Les deux membres de la faction Derech Eretz.

De manière quelque peu ironique, en augmentant la pression exercée sur Netanyahu pour lui faire accepter un compromis, Rivlin pourrait finalement offrir à Netanyahu 61 sièges. Et son salut.

Rivlin, au moins, a tenté d’éviter cette issue. Le député de Derech Etzel Yoaz Hendel se serait entretenu avec le directeur de la résidence du président, Harel Tuvi, dimanche matin, qui lui aurait demandé que sa faction n’intègre pas un gouvernement de Netanyahu sans Gantz. La déclaration de Gantz a été rendue publique après cette conversation.

Les considérations électorales de Netanyahu

Mais Netanyahu est-il véritablement piégé ?

Après tout, alors que l’alliance Kakhol lavan d’origine appartient dorénavant au passé, peut-être qu’un autre scrutin serait l’option la plus sage pour lui permettre de sortir de la situation difficile actuelle – en particulier au vu des promesses généreuses qu’il avait faites à Gantz et qui avaient convaincu le chef de Kakhol lavan de dissoudre son alliance et de tenter l’unité, ces promesses qui ont dorénavant déstabilisé le soutien apporté à Netanyahu par ses alliés de droite.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une déclaration télévisée depuis sa résidence officielle de Jérusalem sur les restrictions dues au coronavirus qui seront mises en oeuvre à Pessah, le 6 avril 2020 (Capture d’écran : YouTube)

Des sondages récents ont suggéré que la dissolution de Kakhol lavan a redynamisé le Likud et qu’un quatrième scrutin pourrait finalement offrir au bloc de droite de Netanyahu les 61 sièges et plus si convoités qu’il avait été dans l’incapacité de réunir – de peu – lors des précédents votes. Ce qui serait malhonnête, c’est vrai. Cela confirmerait une fois encore la réputation de Netanyahu en tant que politicien de talent mais absolument indigne de confiance. Mais cela donnerait aussi à la droite la majorité, mettant un terme à une impasse qui paraît ne pas vouloir connaître de fin.

Mais cette option est néanmoins périlleuse. Un élément malheureux pour le Premier ministre apparaît dans ces sondages : Ils révèlent que si le Likud l’emporterait bien, il y a également une frustration croissante des Israéliens à l’égard de Netanyahu face à ses tergiversations de coalition dans un contexte de pandémie de coronavirus.

La Douzième chaîne a évoqué, dimanche, deux enquêtes d’opinion sur les performances offertes par Netanyahu – une réalisée le 14 mars et l’autre en date du 13 avril. Elles ont montré une hausse nette, en un mois, du nombre d’Israéliens qui commencent à croire que Netanyahu pourrait jouer avec la crise entraînée par le COVID-19 au niveau politique. Le 14 mars, 73,4 % des Israéliens estimaient que Netanyahu « gère la crise de manière responsable et substantielle ».

Seulement quatre semaines plus tard, ce chiffre a chuté à 55,8 %. Ceux qui déclarent que le Premier ministre prend des décisions dans le cadre de la crise du coronavirus « au nom d’intérêts et de calculs politiques » passent, pour leur part, de 21,1% en mars à 41,8 %.

Il y a également ces maudites propositions de législation. Une nouvelle course aux élections soulève la perspective d’un possible quoique improbable rassemblement d’une alliance anti-Netanyahu – si ce n’est dans la course elle-même, au moins concernant le projet de loi visant à supprimer Netanyahu de l’équation.

Netanyahu n’a aucune perspective claire de former une coalition au sein de la 23e Knesset sans Gantz – il n’a pas non plus de réelle latitude pour déchoir Gantz du fauteuil de président de la Knesset, même s’il disposait d’une telle majorité. En tant que président appartenant à l’opposition, Gantz sera en mesure de torpiller une grande partie de l’agenda du prochain gouvernement. Et une nouvelle élection – même si l’idée est tentante – est toutefois pleine de dangers réels pour Netanyahu, avec notamment la remise en cause de ses actions aux yeux du public dans les sondages.

Benny Gantz délivre son premier discours à la Knesset le 26 mars 2020, après en avoir été élu président. (Knesset)

La menace Gantz

De manière étonnante, Gantz est dorénavant aidé par la même coalition anti-Netanyahu qu’il avait abandonnée de manière spectaculaire le mois dernier. Yesh Atid et le Meretz l’ont appelé à présenter les projets de loi anti-Netanyahu à la Knesset, de manière à ce qu’ils puissent être votés. Ce qui signifie que Gantz a gagné le soutien (assorti de critiques, évidemment) de ses anciens partenaires pour la législation anti-Netanyahu, même si toutes les parties comprennent qu’il envisage d’utiliser ces textes comme moyen de pression – non pour écarter le chef du Likud, mais pour le rallier à sa cause. Ce qui amènerait ces mêmes ex-partenaires à être relégués dans l’opposition.

S’il conclut que la menace de la législation relève de la simple intimidation, Netanyahu pourrait choisir de nouvelles élections plutôt que l’unité. Mais Gantz s’est positionné, dans les faits, de manière à tirer avantage de la pression publique contre un nouveau scrutin en se présentant, avec un peu d’aide de la part de Rivlin, comme la seule alternative viable.

Et Gantz profite d’ores et déjà pleinement de cette aide. Son bureau a annoncé que la Knesset travaillerait pendant la pause de Pessah. Ses conseillers ont informé les journalistes que les textes de loi anti-Netanyahu commenceraient à être présentés dès jeudi si aucun accord n’était signé entre les deux parties. La plénière et les commissions de la Knesset sont prêtes « dans cette situation médicale, économique et sociale d’urgence » à prendre en charge toute nécessité législative émanant de la pandémie de COVID-19 – ainsi que « toute autre question vitale et urgente », a fait savoir le bureau du chef de Kakhol lavan.

Cette annonce comportait une menace à peine voilée : « La plénière de la Knesset va se réunir pour adopter des projets de loi liés au coronavirus et, si elles doivent être soulevées, liés à d’autres affaires urgentes en coordination et avec l’approbation de la commission des Arrangements, à la demande du président de la Knesset ».

Le président de la commission des Arrangements, Nissenkorn, a d’ores et déjà convoqué ses membres pour une réunion jeudi matin.

Des militants de droite protestent contre la Cour suprême et en soutien au Premier ministre Benjamin Netanyahu, devant la Cour suprême à Jérusalem, le 24 mars 2020. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Et au Likud ?

Le Likud est accablé et troublé, avec certains activistes qui prévoient d’ores et déjà de lancer une campagne de dénigrement contre Rivlin. Non pas parce que quiconque puisse vraiment penser que le président en sera ému – il n’y a pas d’enjeu électoral pour lui et il ressent peu de loyauté à l’égard de l’armée furieuse de partisans que Netanyahu à lâché contre ses adversaires à certaines occasions – mais parce que cela ne fait pas de mal d’offrir à la base un narratif de victimisation si le pays doit se diriger vers d’autres élections.

Rivlin a imposé une décision à un Premier ministre renommé pour son indécision. Netanyahu pourrait tenter de rallier des déserteurs d’autres parties dans la journée de mardi – promettant des postes ministériels et une influence politique.

Mais même s’il réussit, le gouvernement qu’il serait en mesure de mettre en place serait intenable – avec le risque perpétuel d’échouer à convaincre ses factions fracturées de voter chaque législation ou décision de cabinet, et placé dans l’incapacité de contrôler des choses aussi simples et vitales pour la gouvernance que le calendrier législatif.

Gantz a suffisamment d’influence – avec la présidence de la Knesset, la commission des Arrangements, le soutien de Derech Eretz — pour ôter à Netanyahu le type de victoire que recherche le Premier ministre au cours des trois prochaines semaines.

Le tourbillon complexe et, semble-t-il, interminable qui a commencé lorsque la 20e Knesset a décidé de se dissoudre, le 26 décembre 2018 est arrivé à la croisée des chemins : Netanyahu doit choisir entre un gouvernement d’unité, politiquement coûteux, avec Gantz – une union qui serait susceptible d’entraîner la colère du bloc de droite – et un quatrième scrutin.

Dimanche soir, après la conclusion de tous les calculs, un courriel remarquable est arrivé simultanément dans les boîtes mail des journalistes des deux parties.

« Afin de permettre l’avancée des négociations en vue de l’établissement d’un gouvernement d’unité nationale d’urgence, les deux parties ont décidé de geler toutes les interviews. »

Ce silence radio implique un gel des postures et des manoeuvres. La menace de Rivlin est parvenue à créer à la convergence du système politique, ce que même le coronavirus avait échoué à faire.

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