Airbnb: Les résidents d’implantations déplorent une perte de liens et de revenus
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Reportage"Avec ou sans eux, on continuera"

Airbnb: Les résidents d’implantations déplorent une perte de liens et de revenus

Les habitants au-delà de la Ligne verte espèrent dorénavant que les pensionnaires potentiels les trouveront autrement

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

La maison de Lewis Weinger dans l'implantation de Tekoa, qu'il loue via  Airbnb. (Crédit : Meni Lavi)
La maison de Lewis Weinger dans l'implantation de Tekoa, qu'il loue via Airbnb. (Crédit : Meni Lavi)

HAR BRACHA, Cisjordanie – Au cours de l’année passée, Tirza Mavorach a accueilli un groupe de cyclistes d’Estonie, des étudiants chinois et des journalistes de toute l’Europe. Cette semaine encore, elle a accueilli des couples des Pays-Bas et du Japon dans sa chambre d’amis, à l’étage.

Il a fallu un petit moment mais les visiteurs avaient finalement commencé à fréquenter la location de vacances de Mavorach régulièrement, grâce au site internet Airbnb qui lui aura permis d’ouvrir son domicile de l’implantation de Har Bracha, au nord de la Cisjordanie, aux voyageurs du monde entier.

Puis le monde a refermé la porte – ou c’est tout du moins le sentiment qu’elle a eu lorsque le géant internet a annoncé lundi qu’il cesserait de présenter toute location située dans les implantations de Cisjordanie. Et dorénavant, cette mère de sept enfants ne sait pas quelle sera sa clientèle à l’avenir.

« J’ai été très choquée quand j’ai appris cette décision parce que j’en étais au point où les visiteurs venaient de manière régulière », déplore cette femme de 57 ans.

Des douzaines d’autres propriétaires d’hébergements de vacances, à travers toutes les implantations, partagent la même inquiétude, préoccupés par la manière dont ils pourront dorénavant commercialiser leurs biens sans le soutien d’Airbnb. Les responsables israéliens et d’autres ont également rejeté vigoureusement cette initiative, la qualifiant de discriminatoire, et menaçant d’une sanction fiscale ou légale.

Jeudi, une propriétaire de location a porté plainte contre Airbnb, réclamant des dommages et intérêts de 15 000 shekels, pour ce que ses avocates ont qualifié de « discrimination grave, offensante et scandaleuse ».

Maanit Rabinovich, qui louait son appartement dans l’avant-poste de Kida sur Airbnb, souligne, entre autres, les autres territoires disputés où AirBnb continue à avoir une activité, comme le Tibet et le nord de Chypre.

Pas une question d’argent

Il y a un an et demi, Mavorach a commencé à louer son bien – une structure de six pièces liée à son habitation, avec vue sur les collines de Samarie, aux abords de Naplouse – via Booking.com, offrant aux groupes allant jusqu’à 20 personnes la possibilité de sortir des sentiers battus du tourisme habituel, accueillant aussi des Israéliens.

Six mois après, lorsqu’elle a découvert Airbnb et qu’elle a commencé à utiliser le service, l’intérêt porté à sa maison a rapidement augmenté.

Tirza Mavorach dans son habitation de l’implantation de Har Bracha qu’elle loue sur Airbnb (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

« Ce n’est pas tant une question d’argent », explique-t-elle, disant que les prix concurrents dans les villes voisines palestiniennes rendent impossible d’envisager un prix supérieur à 150 shekels par client. « C’est plus l’interaction qu’on peut avoir avec des gens du monde entier ».

Assise à la table de la cuisine de son domicile modeste et coloré, Mavorach se tourne vers sa fille qui prépare le déjeuner et lui demande : « Te souviens-tu de cette femme allemande, Henrika ? »

La jeune femme acquiesce de la tête alors que sa mère se rappelle que sa fille revenait tout juste d’un voyage en Pologne et qu’elle était mal à l’aise à l’idée d’avoir une Allemande dans l’habitation.

« Mais on s’est assises et Henrika a partagé avec nous la manière dont elle était venue en Israël pour faire du bénévolat auprès des survivants de la Shoah », continue Mavorach.

L’une des trois chambres louées par Tirza Mavorach dans l’implantation Har Bracha, avec l’aide d’Airbnb. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

« Ma fille m’a demandée : ‘Comment as-tu pu t’asseoir auprès d’elle ?’ Mais c’est exactement ça. Ces échanges, c’est une réconciliation, c’est s’écouter les uns les autres ».

L’habitante de Har Bracha admet qu’aucun de ses invités n’est arrivé chez elle par hasard. « Ceux qui sont venus ici ont cherché à le faire ».

Certains des visiteurs les plus réguliers de la maison sont des familles orthodoxes de tout le pays qui cherchent une option abordable pour une escapade de week-end, avec une synagogue située à proximité.

L’enseigne d’Airbnb à la conférence Wired de San Francisco, le 12 octobre 2018 (Crédit : Phillip Faraone/Getty Images for WIRED25 via JTA)

Un grand nombre d’autres locataires sont des religieux chrétiens intéressés à l’idée de voir les territoires où se seraient produits de nombreux récits de la bible. L’époux de l’hôtesse est guide touristique et il emmène souvent les vacanciers qu’il accueille chez eux dans la zone, une carte dans une main et l’ancien testament dans l’autre.

« Nous utilisons également cette opportunité donnée pour commercialiser la Samarie (nord de la Cisjordanie). Ils viennent acheter du miel, des bijoux, du vin et d’autres choses que nous vendons ici », dit-elle.

C’est l’un des problèmes que les opposants aux implantations ont soulevés au cours des deux dernières années, tout en mettant la pression sur Airbnb pour que le site abandonne ses locations au-delà de la Ligne verte.

Vue du désert de Judée depuis l’implantation de Kfar Adumim en Cisjordanie (Crédit : Amanda Borschel-Dan/TOI)

« Ceux qui viennent ici visiter une implantation soutiennent activement cette même implantation », estime Shabtay Bendet de l’observatoire La Paix maintenant, affirmant qu’Airbnb ne devait pas encourager un ancrage plus fort de la présence israélienne au-delà de la Ligne verte, là où les Palestiniens espèrent avoir leur Etat un jour.

Il ajoute que la distinction faite entre l’Etat juif en lui-même et les implantations en Cisjordanie par Airbnb dans sa décision « est finalement dans l’intérêt d’Israël ».

« Elle permet à ceux qui ne veulent pas soutenir l’occupation de continuer à soutenir Israël en lui-même sans devoir tout boycotter », explique-t-il.

Bendet qualifie « d’hypocrite » l’indignation du gouvernement face à la décision prise par Airbnb, soulignant que Jérusalem a accepté de signer un certain nombre d’accords économiques avec des pays en dépit de leurs demandes que ces conventions passées excluent les entreprises des implantations.

‘C’est fou d’avoir été retiré’

De l’autre côté de la Cisjordanie, dans l’implantation de Tekoa, aux abords de Bethléem, Lewis Weinger, immigrant américain, a confiance : Airbnb peut encore réviser son jugement « en raison des différentes poursuites pénales qui peuvent suivre ».

Le ministre des Affaires stratégiques Gilad Erdan a affirmé pour sa part que l’Etat juif se tournera vers le gouvernement des Etats-Unis, 25 états ayant adopté des lois exigeant de sanctionner les entreprises américaines qui boycottent Israël.

L’habitation de Lewis Weinger, qu’il loue via Airbnb. (Crédit : Meni Lavi)

Les groupes libéraux pro-israéliens ont, pour leur part, dénoncé le manque de distinction, dans ces lois, entre les boycotts de l’Etat juif dans le cadre de ses frontières de 1967, qu’elles rejettent, et le boycott des entreprises et des produits des implantations.

Weinger vient juste de commencer à utiliser Airbnb pour louer son habitation qui surplombe le désert de Judée, exprimant son inquiétude que cette décision n’ait un impact sur ses finances.

« Je comptais vraiment utiliser cet endroit pour mon revenu », dit-il.

« Je pense que c’est fou que je sois retiré de ce site alors que Muhammad, dans la ville voisine, peut continuer à inscrire sa maison à ‘Bethléem, Palestine », déplore-t-il.

Lewis Weinger, au centre, aide les enfants autour d’un feu dans sa villa de l’implantation de Tekoa qu’il loue en utilisant Airbnb. (Crédit : Jared Bernstein)

Avant de louer sa maison à des pensionnaires d’une nuit, Weinger et son épouse Hindy l’utilisaient pour organiser des événements, au vu de la capacité d’accueil de l’habitation qui peut recevoir 75 personnes.

La maison domine un grand jardin en terrasse avec une piscine qui surplombe le parc national de l’Hérodion, une forteresse du désert construite par le roi Hérode il y a 2000 ans environ.

« Les gens viennent ici et ils sont abasourdis parce qu’ils ne s’imaginaient pas qu’une implantation en Cisjordanie puisse ressembler à ça », dit Weinger.

« Je ne fais pas une déclaration politique en vivant ici. C’est seulement un bel endroit où vivre ».

« Pas occupé »

A Har Bracha, Richard et son épouse Wilma, des touristes néerlandais qui séjournent chez Tirza Mavorach, affirment pour leur part faire un geste politique en restant dans l’implantation.

Richard et Hilda, des touristes néerlandais séjournant dans un Airbnb au sein de l’implantation Har Bracha (Autorisation)

« C’est important pour nous de pouvoir apporter notre soutien, parce que c’est Israël. Ce n’est pas occupé », explique Richard, assis sur un canapé dans la chambre d’hôtes.

Dans un avis laissé sur la chambre d’hôtes proposée par Mavorach, sur Airbnb, qui figurait encore sur le site vendredi matin, il accuse la compagnie de « devenir antisémite ».

Alors qu’elle a été attristée par la décision d’Airbnb, Mavorach a la certitude que les touristes et les Israéliens trouveront d’autres moyens de parvenir jusqu’à sa maison de Har Bracha.

« Je pense qu’avec ou sans eux, on continuera. Cela fait suffisamment de temps que je suis là pour savoir que lorsqu’ils tentent de nous rendre les choses plus difficiles, cela entraîne l’effet inverse », dit-elle.

« Les gens peuvent travailler avec nous en tant que partenaires ou ils peuvent nous combattre », ajoute-t-elle. « Je pense qu’ils perdront et ce serait dommage ».

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