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INTERVIEW

Amnon Sofrin, l’homme qui avait repéré le réacteur nucléaire de la Syrie

L'ancien chef du Mossad revient sur sa découverte fortuite et la façon dont il a informé le Premier ministre de l’époque qu'Israël était confronté à une possible menace imminente

Le site du réacteur nucléaire syrien avant sa destruction par Tsahal en 2007, vu par satellite. (Crédit : Google Earth)
Le site du réacteur nucléaire syrien avant sa destruction par Tsahal en 2007, vu par satellite. (Crédit : Google Earth)

« Le Dr. Abdul Qadeer Khan était annonciateur de malheur. Partout où il allait dans le monde, il fallait surveiller ses arrières. » C’est par ces mots que commence le Dr. Amnon Sofrin, chef de la division du renseignement du Mossad au milieu des années 2000, alors qu’il raconte l’histoire d’une découverte stupéfiante faite par Israël : la Syrie avait secrètement construit un réacteur nucléaire et elle était sur le point de le mettre en service.

Une quinzaine d’années après la destruction du réacteur de Deir Ezzor, Sofrin révèle, dans une interview accordée à Zman Israël, le site en hébreu du Times of Israel, comment Israël avait procédé à cette frappe déterminante – et combien Jérusalem, à ce moment-là, avait failli commettre l’une de ses plus grandes erreurs en matière de renseignement.

Sofrin, qui avait commencé sa carrière dans les services de renseignements militaires et qui, après avoir été démobilisé, avait rejoint l’agence d’espionnage du Mossad, décrit, étape par étape, les événements compliqués qui avaient précédé une conversation décisive avec Ehud Olmert, alors Premier ministre. Lors de cet échange, Olmert avait été informé par ses soins que, dans les semaines à venir, la Syrie allait devenir une nation nucléaire.

Premier signe avant-coureur : la surprise libyenne

« En décembre 2003, les Britanniques et les Américains ont annoncé qu’après plusieurs mois de négociations, ils avaient réussi à convaincre [le dirigeant libyen Mouammar] Kadhafi de renoncer à ses projets d’arme nucléaire – en échange de la levée des sanctions », se souvient Sofrin.

« En examinant cet incident, je me suis demandé : ‘Est-ce qu’on savait ?’ Je savais qu’il y avait une sorte d’infrastructure en Libye, mais nous étions très loin d’appréhender la gravité de la situation et nous ignorions à quel point Kadhafi était proche d’acquérir l’arme nucléaire. Nous avons tous compris qu’Israël avait été exclu du processus, ce qui nous ne nous laissait d’autres choix que d’en tirer des conclusions au plus vite », dit-il.

Amnon Sofrin, ancien chef de la division du renseignement du Mossad. (Crédit : YouTube)

Il s’était avéré que le projet nucléaire libyen était déjà à un stade très avancé. La personne à l’origine de ce projet était le dénommé Khan, un physicien pakistanais qui vendait son savoir-faire nucléaire à ceux qui le lui demandaient. Au moins deux pays étaient connus pour avoir sollicité, contre monnaie sonnante et trébuchante, les services de Khan : l’Iran et la Libye.

Derrière cette dissimulation du projet libyen se trouvait la famille Tinner, une famille suisse qui fournissait les matériaux de construction nécessaires pour les sites d’enrichissement par centrifugeuses en utilisant de fausses feuilles d’expédition.

Les deux principaux sites nucléaires libyens étaient cachés dans une école et dans une ferme, en zone rurale. À un moment donné, des informations portant sur l’implication de la famille Tinner dans ce projet étaient parvenues jusqu’à la CIA – et les membres de la famille étaient ainsi devenus, de fait, des agents doubles fournissant des informations sur l’avancée du projet nucléaire libyen placé sous l’autorité de Khan.

Les États-Unis et la Grande-Bretagne s’étaient appuyés sur ces renseignements lorsqu’ils avaient approché Kadhafi et menacé d’attaquer les installations. Kadhafi avait fait un rapide calcul et il avait compris que le sort qui lui serait réservé serait le même que celui de Saddam Hussein, en Irak. Il avait donc accepté de révéler l’intégralité du projet et de permettre aux inspecteurs de l’ONU de le démanteler.

Israël, qui avait été exclu à toutes les étapes – depuis le travail de renseignement jusqu’aux négociations secrètes – était resté sans voix.

Le scientifique nucléaire pakistanais Abdul Qadeer Khan saluant ses partisans à Islamabad, au Pakistan, le 26 février 2013. (Crédit : BK Bangash/AP/Archives)

Un scientifique voyageur et une piste suspecte 

« Avec l’annonce américaine, nous avons réalisé que les Pakistanais étaient fortement impliqués en Libye », déclare Sofrin. « Nous avons commencé à faire des recherches et le nom du Dr. Khan est immédiatement apparu, le père de la première bombe musulmane du Pakistan. »

Trois pays m’ont sauté aux yeux : l’Égypte, l’Arabie saoudite et la Syrie. J’ai immédiatement écarté les deux premiers, en raison de leur dépendance et de leur peur des États-Unis.

« Nous avons compris qu’il était venu en Libye avec ses équipes pour un projet clé en main. Il a distribué des centrifugeuses et il a installé des structures dans toute la Libye. J’ai regardé les données et je me suis dit : ‘Attends… Mais si c’est le Dr. Khan qui est le chef de ce projet, voyons donc quels sont les pays où il est allé au Moyen-Orient.' »

« Après une vérification très rapide, trois pays m’ont sauté aux yeux : l’Égypte, l’Arabie saoudite et la Syrie. J’ai immédiatement écarté les deux premiers, en raison de leur dépendance et de leur appréhension à l’égard des États-Unis. J’ai estimé à l’époque qu’ils ne feraient pas quelque chose d’aussi fou, d’aussi provocant à l’égard des Américains », ajoute-t-il.

Centrifuges enriching uranium (Photo credit: US Department of Energy/ Wikimedia Commons)
Des centrifugeuses enrichissant de l’uranium. (Crédit : Ministère de l’Énergie/Wikimedia Commons)

Au début des années 2000, des informations transmises par un tiers étaient parvenues jusqu’à Israël concernant des activités liées à des centrifugeuses nucléaires en Syrie. Ces renseignements étaient mal ficelés et ils n’étaient pas suffisamment conséquents pour permettre de lancer une opération des services d’espionnage.

Jusqu’à l’annonce américano-britannique du démantèlement du projet de Kadhafi, en tout cas.

« Concernant la Syrie, j’ai immédiatement eu une inquiétude », se rappelle Sofrin. « Cela correspondait aux informations brutes qui circulaient. J’ai dit à mes collaborateurs : ‘Voyons ce qui se passe. Y a-t-il quelque chose ici que nous n’avons pas encore, à tort, identifié comme suspect ?’. J’ai pris deux de mes chercheurs – des vétérans expérimentés – et je leur ai demandé de se pencher sur toute la dernière décennie et d’analyser les intentions de la Syrie dans le contexte du cas libyen. »

« Mon idée, c’était de me concentrer sur la relation avec les Pakistanais et de voir si, dans les renseignements dont nous disposions, il y avait quelque chose qui pourrait indiquer un projet nucléaire. »

« Un mois et demi de travail plus tard, ils se sont présentés avec une conclusion sans équivoque : la Syrie détenait un programme nucléaire. Pour ce qui était des détails, ils ne pouvaient pas expliquer exactement quoi, comment ou pourquoi, mais la conclusion était sans appel : il y avait bel et bien une activité de ce type – ce qui signifiait que les Syriens étaient en train de mettre en place des capacités nucléaires, et ce depuis le mois de janvier 2004. »

À ce stade, pour le Mossad, il y avait déjà une convergence suspecte de circonstances, même si les conclusions n’étaient pas formelles.

« Il y avait trop de points d’interrogation dans ce puzzle », se souvient Sofrin.

La Direction du renseignement militaire de Tsahal avait continué à enquêter sur l’affaire, mais l’essentiel de la collecte et de l’analyse des informations avait été effectué par le Mossad.

En février 2004, le Mossad a émis un premier avertissement sur la possibilité d’un projet nucléaire en Syrie.

« J’ai demandé à voir les 150 éléments-clés de renseignement sur lesquels les chercheurs du Mossad avaient basé leur conclusion. Je voulais les lire seul, tranquillement, pour voir si j’aboutirais à une conclusion différente. Dans le même temps, j’ai constitué une ‘équipe rouge’ qui était chargée de remettre en cause la conclusion finale qui avait été tirée concernant le projet nucléaire syrien. »

« J’ai insisté sur le fait que l’équipe rouge ne connaîtrait pas la conclusion des deux chercheurs. Nous avons agi en ‘séparation relative’ afin d’être aussi précis que possible dans notre recherche. Nous sommes tous arrivés à la même conclusion, à savoir que si rien ne pouvait être clairement expliqué ou défini à ce stade, il se passait bien quelque chose », dit-il.

Meir Dagan, the former intelligence chief (photo credit: Kobi Gideon/Flash90)
L’ancien chef du Mossad, Meir Dagan. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90/Dossier)

En février 2004, le Mossad avait émis un premier avertissement sur la possibilité d’un projet nucléaire en Syrie. Selon Sofrin, le document du Mossad « indiquait clairement » une activité suspecte au regard de l’expérience libyenne et de l’implication du scientifique pakistanais.

Toutefois, l’accent était toujours mis sur la recherche de sites d’enrichissement et de voies d’approvisionnement, ainsi que de traces de pièces de centrifugeuses. Khan s’était spécialisé dans cette méthode d’enrichissement et l’hypothèse de travail était que la Syrie suivrait la même voie – une évaluation qui s’était avérée fausse par la suite.

Immédiatement après les conclusions des équipes du renseignement militaire, Sofrin avait informé le chef du Mossad. « Je suis allé voir Meir Dagan et je lui ai exposé l’ensemble du tableau. Lui et Tamir Pardo, son adjoint à l’époque, ont décidé de préparer un plan dont l’objectif était de révéler ce qui se passait là-bas », déclare-t-il.

« C’était un plan de travail très ordonné du Mossad, avec de nombreuses opérations en cours. Ce qui s’est passé par la suite, ça a été comme ouvrir des fenêtres, les unes après les autres – avec une nouvelle fenêtre qui s’ouvrait à chaque nouvelle information. À la fin de l’année 2006, nous avons commencé à intégrer l’idée qu’il y avait plusieurs endroits présentant une activité suspecte. À ce stade, nous ne pouvions pas définir ce qui se trouvait à chaque endroit, mais nous avons estimé qu’il y avait une activité nucléaire », poursuit-il.

Le président syrien Bashar el-Assad, à Damas, en Syrie, en 2019. (Crédit : SANA via AP/Dossier)

À ce stade, le renseignement militaire et le Mossad étaient tous deux au cœur d’une opération de renseignement globale visant à comprendre les intentions du président syrien Bashar el-Assad. Les réunions des deux organismes, pour discuter de la situation, s’étaient multipliées et devenaient de plus en plus fréquentes.

Le nouveau chef de l’Agence de sécurité nationale de l’époque, le général de division Amos Yadlin, avait noté lors d’une conférence organisée à l’Institut d’études de sécurité nationale que sa première conversation, après sa prise de fonction, avait été avec le chef de la division de la recherche, le général de brigade Itai Baron.

« Je lui ai dit que la chose la plus importante pour moi était de découvrir le réacteur nucléaire qu’Israël ne connaissait pas encore », avait-il dit lors de cette conférence.

La déclaration de Yadlin avait fait sourciller l’establishment de la sécurité, compte-tenu du stade avancé auquel se trouvait le Mossad et de l’avertissement sans équivoque émis en janvier 2004.

Les travaux de construction des fondations d’un réacteur en cours à Kumho, sur la côte nord-est de la Corée du Nord, le 7 août 2002. (Crédit : Ahn Young-joon/AP)

« Doucement, très doucement, nous avons renforcé nos activités et nous avons rassemblé un nombre croissant de pièces dans cet énorme puzzle – Toutefois, nous n’avions toujours pas de preuve irréfutable », indique Sofrin.

« Un tournant s’est produit au cours de l’une des discussions périodiques sur le sujet avec les services de renseignements militaires », continue-t-il.

« Un jeune major m’a dit : ‘Peut-être que nous nous égarons dans l’hypothèse que nous avons prise concernant les centrifugeuses – peut-être que la bonne direction à suivre est celle, en fait, d’un réacteur au plutonium’. »

L’enrichissement dans un réacteur au plutonium se fait par la fission de barres métalliques insérées dans le cœur du réacteur. À cette fin, le réacteur, lors de sa construction, doit être entouré d’une couverture en plomb et en béton pour éviter les fuites. En outre, contrairement aux centrifugeuses d’enrichissement de l’uranium qui peuvent être déployées à n’importe quel endroit, un réacteur plutonigène est généralement construit près d’une source d’eau pour permettre son refroidissement en continu.

Une autre étape courante de la fabrication d’une bombe passe par l’utilisation de centrifugeuses qui enrichissent l’uranium à un niveau de pureté de 90 %, d’où est extraite la matière explosive nucléaire. L’uranium extrait naturellement est transformé en gaz, placé dans des centrifugeuses et enrichi en activant ces dernières. Après avoir été enrichi à 90 %, l’uranium est transformé en substance métallique – une substance qui formera le cœur de la bombe.

Une nouvelle approche

« Ces propos tenus par un représentant du renseignement militaire en 2006 nous ont amenés à repenser le contexte de la couverture du renseignement. Nous nous sommes demandés ce que nous devions rechercher. Parce que si c’était un réacteur plutonigène – cela ne correspondait pas aux connaissances pakistanaises, mais plutôt à celles de la Corée du Nord », a déclaré Sofrin.

« Puis, peu après, nous avons découvert une activité croissante des Nord-Coréens en Syrie. Nous avons pris connaissance de cette activité dans le cadre de l’aide apportée par Pyongyang à la mise en place de lignes de production pour les missiles Scud D de la Syrie. Nous avons alors réalisé qu’il y avait plus de Coréens. »

Un indice sur le type de renseignement qu’Israël avait pu exploiter a été donné dans une interview accordée par le général de brigade (de réserve) Eli Ben-Meir, qui, en 2006, était à la tête de la division technique de la Direction des renseignements militaires. Dans une interview au micro de la radio 103FM, il lui a été demandé si les rapports faisant état d’un nombre accru de Coréens arrivant dans les hôpitaux syriens avec des troubles gastriques avaient contribué à déclencher le signal d’alarme face à la présence d’un éventuel réacteur au plutonium. Ben-Meir n’a pas réfuté cette hypothèse.

Le Mossad rassemblait de plus en plus d’informations qui venaient renforcer l’idée que ce qu’il cherchait était très probablement un réacteur plutonigène. Mais une preuve irréfutable ne s’était toujours pas présentée. Il était clairement établi, pour tout le monde, qu’Israël s’était engagé dans une course contre la montre – jusqu’en mars 2007 et, plus précisément, jusqu’au coup présumé qui avait été porté par le Mossad à Vienne.

L’attaché syrien Ibrahim Othman, à gauche, discutant avec le chef de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, Ali Akbar Salehi, avant le début de la conférence générale de l’Agence internationale de l’énergie atomique, à Vienne, en Autriche, le 16 septembre 2013. (Crédit : Hans Punz/AP)

Selon une enquête du New Yorker – qui n’a jamais été démentie par Israël – des agents du Mossad avaient suivi Ibrahim Othman, le chef de l’Agence syrienne de l’énergie atomique, qui était arrivé pour assister à la réunion annuelle des gouverneurs au siège de l’Agence de l’énergie atomique de l’ONU, à Vienne. Selon l’enquête, le personnel du Mossad s’était introduit dans sa chambre d’hôtel, copiant tout les documents qui se trouvaient dans son PC avant de partir sans laisser de trace.

« Nous avons vu de nombreux signes suspects : la zone concernée était isolée, près de l’Euphrate ; il y avait la construction d’un pipeline avec une station de pompage. Au vu de tous ces éléments, on comprenait bien que quelque chose se tramait là-bas, mais il nous manquait encore une preuve irréfutable… »

« En réalité, nous étions déjà assez sûrs de nous à ce stade », confie Sofrin. « Après avoir réalisé que l’activité était plutonigène et non centrifuge, nous avons commencé à marquer les zones où un réacteur pouvait être construit. Nous avons identifié la structure de Deir Ezzor comme zone possible, mais nous ne savions pas ce qu’elle contenait. »

Nous avons vu de nombreux signes suspects : la zone concernée était isolée, près de l’Euphrate ; il y avait la construction d’un pipeline avec une station de pompage. Au vu de tous ces éléments, on comprenait bien que quelque chose se tramait là-bas, mais il nous manquait encore une preuve irréfutable…

La copie de l’ordinateur portable d’Othman obtenue par les renseignements militaires était arrivée à la division des armes non conventionnelles du Mossad un mercredi soir. Les experts du Mossad avaient analysé le matériel pendant des heures et ils ont été stupéfaits – les photos ne laissaient aucune place au doute. Le réacteur plutonigène était prêt à fonctionner, avec un cœur, des systèmes de refroidissement et des tuyaux d’entrée et de sortie d’eau.

Selon le site Intelli Times, une autre photo était apparue : le chef de l’agence nucléaire syrienne à Damas avec son homologue de Corée du Nord.

« Tôt le matin, j’ai reçu un appel du quartier général du Mossad et mon équipe de recherche était au bout du fil », raconte Sofrin. « Ils m’ont simplement dit : ‘Venez. Il y a des choses intéressantes.' »

« Je suis arrivé de suite, et après un bref examen, nous avons compris les implications : nous devions immédiatement informer les supérieurs et l’échelon politique », se souvient-il.

« Chaque jeudi, Meir Dagan avait une réunion d’information avec le Premier ministre à Jérusalem. Je l’ai intercepté en chemin et je lui ai dit : ‘Nous avons une patate chaude entre les mains.' »

« Venez au plus vite », a répondu Dagan.

Le Premier ministre Ehud Olmert faisant une pause avant une réunion de la commission des Affaires étrangères et de la Défense à la Knesset, à Jérusalem, le 30 octobre 2006. (Crédit : Pierre Terdjman/Flash90)

À ce stade, Sofrin évoque l’un des moments les plus dramatiques de l’histoire de la sécurité d’Israël : le moment où le Premier ministre a reçu la nouvelle de l’existence d’une menace existentielle pour le pays.

Olmert s’est assis, a écouté avec une grande concentration tout en restant silencieux. Au bout de quelques secondes, il s’est penché en arrière, a expiré et a demandé : ‘Que faisons-nous de cela ?’

« Je suis entré dans la pièce où Ehud Olmert et Dagan étaient assis, et j’ai dit au Premier ministre : ‘Vous vous souvenez de notre briefing sur la question nucléaire syrienne ? Eh bien, Monsieur le Premier ministre, les points d’interrogation ont disparu, il n’y a plus que des points d’exclamation. »

« Olmert s’est assis, il a écouté, très concentré, tout en restant silencieux. Au bout de quelques secondes, il s’est penché en arrière, il a expiré et il a demandé : ‘Que faisons-nous de ça ?' »

« Dagan et moi avons automatiquement répondu : ‘Anéantissez-le.’ À partir de là, tout s’est déroulé rapidement : la mise en place d’un cabinet spécial avec des équipes d’experts et un suivi méticuleux des préparatifs de l’armée de l’air. »

Une course contre la montre

« À ce moment-là, Israël est entré dans une course contre la montre, de peur que la cargaison de plutonium ne soit déjà en Syrie et que le réacteur ne soit mis en marche », indique Sofrin. « Si c’était le cas, toute attaque le réacteur aurait impliqué une explosion nucléaire incontrôlée. Olmert a fait appel aux Américains, leur demandant d’attaquer le site. »

« George W. Bush a refusé. Olmert a terminé la conversation par la phrase suivante : ‘Israël fera ce qu’il a à faire' », poursuit-il.

Au-delà du travail de renseignement et de l’effort opérationnel, l’hypothèse d’Israël était sans équivoque : après le bombardement du réacteur, Assad déclencherait une guerre avec Israël. Lors des discussions préparatoires avec Bush, Israël avait demandé des armes en grande quantité. L’administration avait immédiatement acquiescé et avait demandé : « Par avion ou par bateau ? »

Le Premier ministre israélien Ehud Olmert, à droite, accueillant le président américain George W. Bush à l’aéroport international Ben Gurion, en Israël, le 14 mai 2008. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Israël craignait que le train aérien ne révèle les intentions du pays – car la Syrie avait déjà commencé à montrer des signes de suspicion. Décision avait été prise d’amener les armements par voie maritime, mais lorsque le navire américain était arrivé, il s’était avéré qu’il était trop grand pour accoster dans le port d’Ashdod.

Le seul port assez grand pour accueillir le navire américain se trouvait sur l’île de Crète. Il avait été détourné et pendant trois jours, des navires israéliens avaient chargé la cargaison, en Crète, pour la ramener en Israël sans que personne ne remarque l’intense activité israélienne en Méditerranée.

Au cours de ce qui avait été baptisé l’opération « Orchard » (« Verger ») Tsahal avait bombardé le réacteur syrien le 6 septembre 2007, démolissant le site.

L’équilibre stratégique : Un feu rouge, une erreur

Rétrospectivement, il est devenu évident pour Israël que, comme dans le cas du projet nucléaire libyen, le projet syrien avait été mené en catimini, hors de la vue des services de renseignement israéliens ou américains. La Corée du Nord, sous couvert d’aide à l’industrie des missiles, avait réussi une nouvelle fois à tromper l’Occident. Le réacteur syrien était d’ailleurs une copie exacte du réacteur nucléaire nord-coréen.

Des femmes syriennes devant un grand portrait du président Bashar el-Assad et un portrait en filigrane de son défunt père et ancien président Hafez el-Assad alors qu’elles font la queue pour assister au « Festival du shopping de la Ghouta » parrainé par le gouvernement, dans la ville de Douma, dans la Ghouta orientale, à la périphérie orientale de la capitale Damas, le 13 mai 2018. (Crédit : AFP/Louai Beshara)

Sofrin apporte un nouvel éclairage très intéressant, affirmant que le projet n’avait pas commencé avec Bachar el-Assad mais avec son père, Hafez, et ce probablement dès le milieu des années 1980.

Hafez avait souvent mentionné l’expression « équilibre stratégique » au cours de cette période. Si en Israël, cette expression avait une signification, elle en avait clairement une autre pour Hafez.

« Lorsque Hafez el-Assad parlait d’équilibre stratégique, nous pensions qu’il parlait d’un renforcement significatif de sa capacité militaire conventionnelle pour faire face à Israël seul », a déclaré Sofrin.

« Bachar avait dit quelque chose de similaire et nous avions pensé qu’il voulait dire la même chose que son père. Ce n’est qu’a posteriori que nous avons compris qu’il parlait de passer au nucléaire. La réflexion et la planification étaient celles du père, c’est certain. »

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