Amsterdam: Devant la synagogue portugaise, 25 vieux oliviers résistent à l’hiver
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Amsterdam: Devant la synagogue portugaise, 25 vieux oliviers résistent à l’hiver

Le bosquet est un hommage aux origines séfarades de la communauté, mais se révèle de plus en plus incompatible avec le paysagisme éthique et durable

Les oliviers ornant les abords de la Synagogue portugaise sont emballés chaque année. Les voici en février 2018 (Hans Kaljee/via JTA)
Les oliviers ornant les abords de la Synagogue portugaise sont emballés chaque année. Les voici en février 2018 (Hans Kaljee/via JTA)

Chaque année à l’apogée de l’hiver, les employés de la ville se rendent sur la place faisant face à la plus vieille synagogue des Pays-Bas pour placer d’immenses bâches jaunes sur les 25 oliviers.

Les arbres, vieux de 250 à 300 ans, sont les plus vieux de la capitale néerlandaise. Arrivés du centre de l’Espagne en 2010, ils ont été plantés sur la place en reconnaissance de la connotation judaïque de l’olive. Mais le rituel, observé avant le début des vents glacés venus de l’est, les fait davantage ressembler à de gigantesques champignons ou à des montgolfières plutôt qu’à des symboles bibliques.

Certains touristes assistant à la scène pensent qu’il s’agit d’un projet artistique visant à attirer l’attention sur la pollution au plastique.

Les Israéliens qui visitent la synagogue portugaise adjacente dans le vieux quartier juif d’Amsterdam imaginent qu’il y a un lien avec Tou Bichvat, la fête juive célébrant les arbres et les fruits, qui tombe cette année le 20 janvier et qui coïncide souvent avec cet étrange rituel amstellodamois d’emballage des arbres.

Mais en réalité, cette opération annuelle est purement pratique et permet d’empêcher les hivers venteux d’Europe du nord de tuer les arbres, qui, comme les bâtisseurs séfarades de la synagogue, ont quitté le climat tempéré de la péninsule ibérique.

Aléas du jardinage mis à part, le bosquet d’oliviers qui pousse sur la place portant le nom du leader des Juifs du pays à l’époque de la Shoah, Lodewijk Visser, est un monument unique et fort, symbole de la capacité du judaïsme à survivre, après avoir été chassé du sud de l’Europe, dans un endroit où les nazis ont failli les déraciner.

Mais l’histoire de ces arbres souligne également les récents changements en terme d’éthique dans le paysagisme – qui, pour certains pourraient rendre incertains l’avenir de ces oliviers.

« C’était assurément symbolique, » indique Hans Kaljee, le consultant arboricole de la municipalité d’Amsterdam, au sujet du placement des arbres survenu avant sa prise de fonctions. « Aujourd’hui je ne vois pas comment je pourrais expliquer que nous devons débourser des dizaines de milliers d’euros pour déraciner un bosquet entier en Espagne pour le faire venir ici. Les questions environnementales rendent cela difficilement justifiables. »

Les oliviers de la place Visser d’Amsterdam, le 21 avril 2015. (Guilhem Vellut/Flickr/via JTA)

Les arbres avaient été achetés environ 2 500 € pièce et placés dans des bacs conçus spécialement avec une double paroi, pour garantir aux racines une alimentation supplémentaire en eau et une protection contre le rude hiver d’Amsterdam – dont la latitude se situe légèrement au-dessus de celle des Rocheuses au Canada.

Mais déjà à l’époque de leur achat, des militants espagnols avaient protesté contre la livraison d’arbres à l’étranger qui devenaient plus rentables de déraciner que de cultiver en raison de leur popularité dans les pays plus riches.

En plus de l’empreinte carbone causée par le transport de ces géants sur des milliers de kilomètres, ces plantations suscitent d’autres inquiétudes environnementales.

Dans leur environnement d’origine, les troncs creux et fissurés des oliviers font vivre la faune telle que les rongeurs, les hiboux et même les renards, qui perdent leur habitat lorsqu’ils sont déracinés.

Les plantes elles-mêmes ne semblent pas bien survivre au climat hollandais, mais elles sécheraient en moins de trois semaines sans ces revêtements jaunes, des membranes permettant de bloquer le vent importées de Suisse spécialement pour les oliviers. Ils ne produisent guère de fruits, au demeurant.

Ces dernières années, l’Espagne a vu surgir une infection mortelle et résistante au froid qui fait des ravages sur les plantations d’oliviers. Elle a été transmise par des plantations de cacao d’Amérique latine. Importer ne serait-ce qu’une plante infectée aux Pays-Bas pourrait avoir des conséquences dramatiques pour les cultivateurs de pommes et de poires locaux.

« Rien qu’ici, personne n’approuverait une telle opération aujourd’hui, » déclare Hans Kaljee.

En 2010, Ton Boon, un porte-parole de la municipalité, avait qualifié l’opération « d’expérience ». Il avait ajouté que la ville était en mesure d’acheter « moins chers ces arbres bibliques et de les placer là où se trouvait le quartier juif jadis. » Si l’expérience réussit, poursuivait-il, Amsterdam recevra d’autres oliviers. Jusqu’à ce jour, cela n’est pas arrivé.

Les arbres sous la neige en janvier 2017. (Hans Kaljee/via JTA)

Garder les plantes en vie coûte environ 800 € par arbre chaque année, que la ville verse à un prestataire externe spécialisé dans les plantes exotiques.

Cela représente plus de sept fois ce qui est dépensé pour un grand arbre ordinaire dans la ville, qui serait au nombre d’un million environ.

La municipalité d’Amsterdam mène de nombreuses expériences pour faire survivre ses arbres.

Cela est dû aux terres marécageuses sur lesquelles la ville est bâtie, la plupart gagnant sur la mer. Mais l’eau demeure dans le sol, à près d’un mètre sous la surface détrempée. S’enfonçant constamment, le sol boueux d’Amsterdam est à l’origine des angles alarmants d’inclinaison des vieux bâtiments de la ville, semblant parfois proches de l’effondrement.

Ce défi causé par la nature est peut-être la raison pour laquelle la capitale hollandaise était devenue au XVIe siècle la première ville du monde à planter autant d’arbres dans l’espace public, d’après Hans Kaljee.

« Ça embellissait la ville et ça produisait, en plus, du bois de chauffage, mais la principale raison de cette innovation est sans doute la stabilisation des rives des canaux par les racines, » précise-t-il.

Cela a fait d’Amsterdam l’une des villes les plus vertes d’Europe.

Mais cela a créé une autre complication, car les arbres ont à peine 60 centimètre ici pour développer leurs racines. À mesure qu’ils vieillissent, la plupart des arbres ont du mal à soutenir leur propre poids dans un sol qui s’enfonce à grande vitesse, entraînant l’effondrement – et des interventions des services de la ville.

C’est pour cela qu’à Amsterdam, fondée il y a environ 750 ans, les plus vieux arbres sont ceux de la place Visser, âgés d’au moins 50 ans de plus que les autres.

Les oliviers pourraient très bien vivre encore 100 ans ou plus ici, assure le paysagiste.

Mais la place, construite en 1968 sur un viaduc abandonné, possède un potentiel que son aménagement actuel ne permet pas d’atteindre complètement, poursuit Hans Kaljee.

« Il y a un espace abandonné en-dessous, des tramways la traversent. Je peux imaginer comment les urbanistes de la ville voudraient changer cela, peut-être en le transformant en un parc vert avec des lignes de tramway qui passeraient en-dessous », suggère-t-il.

Quand le réaménagement surviendra, « il faudra de nouveau décider du destin de ces oliviers », ajoute-t-il. Si Hans Kaljee est encore là quand les arbres devront partir, il assure qu’il fera « tous les efforts possibles pour leur trouver un nouveau foyer où ils pourront rester ensemble. Mais dans ce pays, cela ne va pas être facile. »

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