Anat Berko dresse un portrait des terroristes
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Interview

Anat Berko dresse un portrait des terroristes

Après avoir passé 20 ans à interroger les terroristes palestiniens en prison, la députée du Likud essaie d’expliquer les motivations des attaques actuelles

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

L'experte en terrorisme et députée du Likud Anat Berko (Crédit : Noah Melamed)
L'experte en terrorisme et députée du Likud Anat Berko (Crédit : Noah Melamed)

Depuis que la vague actuelle d’attaques aux couteaux, aux armes à feu et à la voiture bélier a commencé il y a deux mois et demi, les commentateurs ont exprimé leur perplexité devant l’inutilité apparente de tout cela.

Des personnes jeunes, dont beaucoup sont des adolescents, sortent pour poignarder des Israéliens au hasard, perdant souvent la vie dans ce processus. Ces assaillants sont-ils des loups solitaires ? Agissent-ils par désespoir ? Incités par Facebook ? Qu’espèrent-ils accomplir ?

La députée du Likud Anat Berko croit le savoir.

Berko, qui a rejoint la Knesset en mars dernier après 20 ans passés à être criminologiste spécialisée dans les terroristes kamikazes, est unique. Sa politique s’aligne sur celle du Premier ministre Benjamin Netanyahu, mais pendant ces années de recherche en contre-terrorisme, elle est devenue la plus proche confidente de beaucoup de terroriste palestiniens dans les prisons israéliennes.

« On me demande souvent pourquoi les terroristes acceptaient de me parler », écrit-elle dans son livre de 2012 « The Smarter Bomb: Women and Children as Suicide Bombers ».

« Je leur réponds que si vous savez comment créer la bonne atmosphère, vous ne pouvez pas les arrêter de parler… Les prisonniers sécuritaires attendaient de me parler, de la même manière qu’ils attendaient les visites de leurs amis et de leurs familles. Je suis devenu une part du paysage carcéral, et ils sentaient qu’ils recevaient quelque chose de nos entretiens parce que c’était pour de la recherche, et pas des interrogatoires. »

Ses capacités d’écoute sont si grandes que les prisonniers lui parlaient pendant des heures, l’enlaçaient, pleuraient et lui faisaient même tenir leurs bébés.

Le Times of Israel a interviewé Berko pour comprendre quelles lumières elle pouvait apporter sur le profil des assaillants actuels.

Tout d’abord, dit Berko, contrairement aux kamikazes, les assaillants actuels « ne pensent pas nécessairement qu’ils n’en sortiront pas vivants. Ils pensent qu’ils pourraient ne pas s’en sortir vivants. Ce n’est pas la même chose. »

Berko dit que les attaquants commettent ces actes à la recherche de « gloire », à la fois sur les réseaux sociaux et dans la société palestinienne, et que comme tous les adolescents, ils se battent sur qui peut être le meilleur ‘héros’. Les terroristes ne pensent pas que la mort est la fin, mais croient véritablement qu’ils entreront au paradis, « où ils rencontreront 72 vierges, boiront jusqu’à s’en rendre malade, et auront beaucoup de sexe ».

En fait, pendant les réunions avec les prisonniers décrits dans le livre, certains entrent dans tous les détails de la description du paradis.

« Tous les aspirants shahid [martyrs] à qui j’ai parlé décrivent le paradis en des termes similaires, écrit Berko dans son livre. En ce qui les concernent, à part rencontrer Allah, le prophète Mahomet, et d’autres shahids, le paradis est un lieu pour les plaisirs de la chair. Il y a des vierges éternelles à la peau blanche translucide, et aucun besoin physiologique. Il y a de la nourriture, des rivières de miel et d’alcool. [Un prisonnier] a ajouté que ce serait un endroit où les adolescents inexpérimentés sexuellement rencontrent des vierges ».

En ce qui concerne les femmes qui espèrent entrer au paradis, c’est souvent aussi simple que le droit de se marier par amour. Une prisonnière, qui a essayé mais a échoué à mener un attentat suicide, a dit à Berko « au paradis je serais comme une reine, assise dans mon royaume et j’épouserai qui je veux. Je veux quelqu’un de très beau [rires], et Allah me recevra. »

Berko dit que beaucoup de jeunes Palestiniens vivent en communauté dans une énorme pression sociale, beaucoup de prohibitions et de honte.

Au paradis, ils peuvent expérimenter tout ce qui leur est interdit dans la vraie vie.

« Il y a quelques années j’ai rencontré un garçon de 15 ans qui avait essayé de commettre un attentat suicide. Il m’a dit qu’il était vierge et croyait que sa première expérience sexuelle serait au paradis. Ils haïssent l’Occident mais crèvent d’envie pour vivre comme en Occident, dans les deux sens du mot ‘crever’ ».

Les services d'urgence sur la scène d'une attaque au couteau dans le quartier de Pisgat Zeev à Jérusalem le lundi 12 octobre 2015 (Crédit: Police israélienne)
Les services d’urgence sur la scène d’une attaque au couteau dans le quartier de Pisgat Zeev à Jérusalem le lundi 12 octobre 2015 (Crédit: Police israélienne)

Violences familiales

Beaucoup des terroristes que Berko a interviewés ne viennent pas de familles pauvres, mais ont souffert de violence familiale.

Par exemple, une femme qu’elle a interviewée, qui avait essayé de poignarder un soldat israélien à un checkpoint, raconte : « Mon frère a 25 ans. Il m’a violée et ne veut pas que je le dise. J’ai 23 ans. Mon père est mort il y a quatre ans. J’ai dit à ma mère et à mon oncle ce qu’il se passait avec mon frère, et mon oncle m’a frappée et a dit que mon frère ne m’avait pas violée. Mon frère a dit qu’il n’avait rien fait. Je leur ai demandé de me faire voir un médecin. J’ai été voir la police palestinienne et un policier m’a dit « je peux t’aider, mais ton frère est un ami ». Il voulait coucher avec moi, il a dit ‘ton frère ne saura pas.' »

En fait, dit Berko, il y a une normalisation de la violence dans la société palestinienne, avec des programmes télévisés pour enfants qui louent les martyrs pendant qu’Al-Qaeda et l’Etat islamique ont élevé la barre de la brutalité chez les aspirants terroristes.

« Quand un enfant regarde des vidéos et qu’il ne souffre pas de voir du sang ou une personne mourir, vous comprenez les conséquences. »

Une autre raison, croit Berko, à cette vague de violence arrivant maintenant est que « les Palestiniens voient les vagues de réfugiés en Europe et ils se demandent qui va s’occuper des réfugiés d’il y a 70 ans alors qu’il y a des réfugiés d’une guerre récente au Moyen-Orient ? »

Au-delà de ça, dit Berko, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a 80 ans, et le groupe terroriste du Hamas espère saisir le pouvoir vacant en ouvrant un autre front en Israël.

La mère d'un terroriste palestinien tué sort un couteau et menace Israël - lors d'une interview le 22 octobre  2015 - de mener à bien sa propre attaque (Crédit : capture d'écran YouTube)
La mère d’un terroriste palestinien tué sort un couteau et menace Israël – lors d’une interview le 22 octobre 2015 – de mener à bien sa propre attaque (Crédit : capture d’écran YouTube)

Pas des loups solitaires

« Je n’accepte pas l’idée que ce sont des loups solitaires. Cette vague de terreur est dirigée d’au-dessus. Les incitations à la haine et à la violence sont folles. C’est à la télévision, sur les chaînes satellites, dans les mosquées, dans les rues et les écoles, y compris à Jérusalem Est, dans les écoles pour lesquelles nous payons. C’est si mauvais qu’il est surprenant que tout le monde ne soit pas un terroriste. Si vous regardez le site internet de l’Autorité palestinienne, ils parlent de toute la Palestine, pré-1948, pas juste pré-1967.

Pour stopper la vague actuelle de terrorisme, Berko dit que « nous devons penser différemment, pas simplement aux choses habituelles mais à conduire une guerre sophistiquée, qui comprend l’ennemi. »

Par exemple, dit-elle, « nous devons rendre les attaques non dignes d’intérêt du point de vue des terroristes et de leurs familles, mais pour que les familles commencent à contrôler les jeunes. La famille doit payer un prix. Cela n’a pas à être des démolitions de maisons, ce peut être d’autres sanctions, comme des amendes. »

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