« Anti-sémitisme » : le trait de la désunion ?
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Des divisions infinies

« Anti-sémitisme » : le trait de la désunion ?

Les raisons pour lesquelles écrire "anti-sémitisme" avec un trait d’union dénature sa signification

Manifestation organisée par le groupe britannique Campaign Against Anti-Semitism devant le siège du Parti travailliste britannique, à Londres, le 8 avril 2018. (AFP PHOTO / Tolga AKMEN)
Manifestation organisée par le groupe britannique Campaign Against Anti-Semitism devant le siège du Parti travailliste britannique, à Londres, le 8 avril 2018. (AFP PHOTO / Tolga AKMEN)

Régulièrement écrit avec un trait d’union en anglais américain mais sans trait d’union dans le milieu académique, le mot « antisémitisme » perdrait de sa puissance à cause de cette ponctuation, selon certains experts

En avril 2015, l’entreprise américaine Microsoft a reçu une note assez inhabituelle. Au nom de l’Alliance Internationale du Souvenir de l’Holocauste (IHRA), un groupe d’universitaires a publié un « Mémo sur l’orthographe de l’antisémitisme » et a demandé au géant de la technologie informatique de changer sa politique au niveau du correcteur d’orthographe. Jusqu’à présent, le trait d’union était mécaniquement ajouté entre « anti » et « sémitisme » dans le mot couramment utilisé pour désigner la haine ou les préjugés contre les Juifs.

L’IHRA affirmait alors que, loin d’être une banale question de sémantique, un « anti-sémitisme » pourvu d’un trait d’union donne du crédit aux théories raciales nazies, selon lesquelles l’humanité est divisée en sous-catégories supérieures et inférieures. En outre, selon les universitaires, un trait d’union dilue et dénature la signification du terme en laissant entendre que d’autres groupes que les Juifs sont inclus dans les « sémites » que l’on détesterait.

Un exemple lié à cette question se trouve dans un discours prononcé par un défenseur des droits des consommateurs, Ralph Nader : « [Les défenseurs d’Israël] savent comment accuser les gens d’anti-sémitisme : lorsqu’ils critiquent Israël. Pourtant, le pire anti-sémitisme dans le monde actuel est déployé contre les Arabes et les Américains arabes », a-t-il déclaré.

S’adressant à un rassemblement du Comité américano-arabe anti-discrimination, Nader, qui a été candidat à la présidence des États-Unis à cinq reprises, a très largement concentré ses remarques sur les Juifs et sur Israël.

Selon Nader, critique de longue date de l’État juif, « la race sémitique se compose d’Arabes et de Juifs, et les Juifs ne sont pas titulaires de l’expression anti-sémitisme ». C’est d’ailleurs pour ce genre de remarques que Nader a été accusé de « détournement linguistique » du terme anti-sémitisme par certains critiques.

Des milliers de manifestants lors d’un rassemblement contre l’antisémitisme porte de Brandenburg à Berlin, le dimanche 14 septembre (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber, Pool)

Comme le mot « aryen », le terme « sémitisme » se fonde sur un conglomérat mythique de langues et de races, loin d’une définition scientifique. Les « sémites » étaient les gens qui parlaient l’une des différentes langues associées à ce terme, mais qui prenaient toutes leurs racines dans le personnage biblique de Shem, le fils de Noé.

Le terme « antisémitisme », forgé en 1879, ne faisait pas référence aux populations qui parlaient des langues similaires au Moyen-Orient. En réalité, le terme d' »antisémitisme », qui a été « inventé » par le journaliste allemand Wilhelm Marr, avait pour objectif de donner un semblant de modernité et une pseudo dimension scientifique à la vieille haine des Juifs.

Après son introduction en Allemagne, l’antisémitisme – sans le trait d’union – s’est répandu à travers le continent. Le terme n’a jamais été écrit avec un trait d’union en allemand, en espagnol ou en français. En anglais pourtant, le terme a fini par être orthographié avec un trait d’union dans les usages les plus courants, en dehors de l’Europe.

Pour l’IHRA, l’ajout d’un trait d’union au mot « antisémitisme » est problématique en partie parce que le trait d’union serait une « [légitimisation] d’une forme de classification raciale pseudo-scientifique qui a été entièrement discréditée à cause de son association avec l’idéologie nazie ».

Le célèbre médecin nazi Josef Mengele, encore jeune docteur, et la « rampe » du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau en mai 1944, quand Mengele choisissait parfois des prisonniers pour la vie, la mort, ou l’expérimentation. (Crédit : domaine public)

Selon l’alliance, ajouter un trait d’union « divise aussi le terme, en lui retirant sa signification d’opposition et de haine envers les Juifs. L’antisémitisme devrait être lu comme un seul terme afin qu’il n’y ait aucun doute sur la signification du terme désignant la haine du Juif ».

« A un moment où l’on observe une augmentation de la violence et de la rhétorique anti-juives, il est urgent de faire preuve de clarté et de ne laisser aucune place à la confusion quand on traite de l’antisémtisme », a déclaré l’alliance.

« Réaction excessive aux affirmations arabes »

Depuis 2015, les gouvernements du monde entier ont adopté la définition de l’IHRA de l’antisémitisme, et Microsoft n’impose plus un trait d’union dans le mot. Pourtant, la plupart des médias et des auteurs de langue anglaise en dehors du monde académique – y compris ce journal – continuent à écrire « anti-sémitisme » avec un trait d’union.

Contrairement à ceux qui vivent dans une tour d’ivoire, selon certains experts juifs, ce n’est pas le moment de se lancer dans un débat « sémitique ». Quand ceux-ci ont été interrogés par le Times of Israël, très peu d’entre eux ont exprimé des craintes quant à l’orthographe du mot « antisémitisme ».

Nikolay Mladenov, coordinateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, pendant le 6ème forum global de lutte contre l’antisémitisme au centre de conférences de Jérusalem, le 9 mars 2017 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Ken Jacobson, l’assistant du directeur national de la Ligue anti-diffamation (ADL), pense que la discussion est « très largement séparée de la réalité ».

Du point de vue de Jacobson, le débat est « une réaction excessive aux affirmations selon lesquelles les pays arabes ne peuvent pas être antisémites parce qu’ils sont un peuple sémite », a-t-il dit.

Qualifiant le terme antisémitisme d’ « archaïque et étrange », Jacobson a remarqué qu’il « a fallu le choc des pogroms russes et de la Shoah pour faire passer le terme dans l’usage quotidien ».

C’est parce que le terme « antisémitisme » a été écrit avec un trait d’union « des millions de fois dans chaque contexte possible », a expliqué Jacobson, que « le changer n’améliorera pas la compréhension des gens, et pourrait même diminuer la signification d’un mot qui convient bien à restituer la force de ce mal », a expliqué Jacobson.

Un mémorial de la Shoah créé dans le « sauna » du camp de la mort nazi d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne, avec les photos des déportés, octobre 2017 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Pour Rob Leikind, chef du Comité Juif américain de Boston, « il y a des bons arguments pour soutenir l’idée que l’orthographe « antisémitisme » représente plus précisément l’hostilité ou le préjugé contre les Juifs que l’orthographe « anti-sémitisme ».

Pourtant, selon Leikind, « l’anti-sémitisme » est la manière la plus courante d’écrire le mot, sauf pour quelques extrémistes. Presque tout le monde comprend que ce mot fait référence aux Juifs, et changer l’écriture pour « antisémitisme » n’aurait pas beaucoup d’effet, si ce n’est de créer une certaine confusion ».

C’est également la clarté qui est primordiale pour Cnaan Liphshiz, un journaliste basé au Pays-Bas qui travaille pour la Jewish Telegraphic Agency (JTA).

« Dans mon travail, j’utilise l’orthographe qui répond aux critères du journal. Personnellement, je trouve le débat trop tatillon pour soutenir une orthographe plutôt qu’une autre », a dit Liphshiz, qui écrit régulièrement au sujet de l’antisémitisme en Europe.

« J’ai pourtant tendance à utiliser la forme sans trait d’union parce que c’est comme cela que le mot est écrit dans presque toutes les langues d’Europe que je pratique pour accomplir mon travail », a déclaré Liphshiz.

« Ancré dans notre conscience collective »

Parmi les experts interrogés par le Times of Israël, plusieurs ont toutefois défendu l’importance de « l’antisémitisme » par rapport à « l’anti-sémitisme ».

« Le terme anti-sémitisme (comme vous semblez l’écrire) n’a pas de sens, parce qu’il n’y a pas de sémitisme contre lequel quelqu’un peut s’opposer », a écrit l’historien Yehud Bauer dans un email au Times of Israël.

Selon Bauer, « il y a des langues sémitiques, y compris le tigrigna en Ethiopie par exemple. Le terme « anti-sémitisme » ne signifie pas du tout une antipathie envers les Tigréens. On ne peut pas être anti-sémite tout comme on ne peut pas être anti-Indo-Européen », a déclaré Bauer.

Des étudiants anti-israéliens de l’université Columbia érigent un faux « mur de l’apartheid » devant l’emblématique Low Library, pendant la Semaine contre l’apartheid israélien, le 3 mars 2016. Illustration. (Crédit : Uriel Heilman)

Tammi Rossman-Benjamin, chef de l’initiative AMCHA qui se focalise sur l’antisémitisme sur les campus, a écrit que « anti-quelque chose — avec un trait d’union — décrit l’état d’être opposé à une politique particulière, une idée ou une chose à un moment donné ».

Pourtant, a ajouté Rossman-Benjamin, l’antisémitisme va au-delà de « l’opposition » aux Juifs, et implique « une haine profonde et irrationnelle d’eux, un phénomène ancré dans une conscience collective qui existe depuis plus longtemps que n’importe quelle autre forme de haine. L’anti-sémitisme — avec un trait d’union — ne me semble pas bien saisir l’ampleur de la signification du mot », a-t-elle déclaré.

Selon Rossman-Benjamin, un antisémitisme sans trait d’union « est aussi l’écriture reconnue parmi les universitaires spécialistes de l’antisémitisme et celui que nous utilisons dans tous nos travaux universitaires. La confusion provient du fait que l’anti-sémitisme — avec un trait d’union — est devenu l’écriture acceptée dans la plupart des dictionnaires et correcteurs d’orthographe ».

Même si elle serait favorable à l’abandon du trait d’union, Rossman-Benjamin est réaliste quant à la probabilité que « l’anti-sémitisme » disparaisse de l’usage courant.

« Nous choisissons d’utiliser antisémitisme dans la grande majorité de notre travail, y compris les articles, les recherches, les rapports et les présentations universitaires », a expliqué Rossman-Benjamin. Pourtant, quand nous écrivons pour des médias, nous n’avons aucun problème à inclure le trait d’union pour être cohérent avec l’orthographe de référence des journalistes, rédacteurs en chef et correcteurs, et cela nous évite de perdre beaucoup de temps dans les corrections ».

Des étudiants lors d’un événement de la « Semaine de libération hébraïque » à la Columbia University, initiée en 2017 (Crédit : Maccabee Task Force)

StandWithUs (Soyez à nos côtés) est une autre organisation indépendante qui s’efforce de lutter contre la judéophobie sur les campus. L’organisation fournit aux activistes des stratégies et des outils pour savoir comment défendre Israël contre le mouvement BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions).

Selon le co-fondateur et PDG de StandWithUs, Roz Rothstein, son organisation a toujours utilisé le mot « anti-sémitisme » avec un trait d’union.

« Dans la mesure où les incidents anti-sémites à travers les États-Unis et d’autres pays se sont multipliés, et que la discussion devrait traiter à la fois des incidents et du besoin immédiat de solutions, nous ne voulons pas distraire les gens de l’importance de la discussion avec une nouvelle écriture », a déclaré Rothstein.

Alvin H. Rosenfeld, directeur de l’Institut de l’Université d’Indiana pour l’étude de l’antisémitisme contemporain, a fait écho à ce point de vue.

« Est-ce qu’écrire « antisémite » à la place « d’anti-sémite » va corriger son emploi erroné ? Probablement pas pour ceux qui feront exprès de l’employer de manière erronée, mais pour les autres, cela peut clarifier l’idée que personne n’a frappé ou maudit un Juif parce qu’il détestait les « Sémites », mais seulement parce qu’il détestait les « Juifs », a écrit Rosenfeld.

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