Antisémitisme : Corbyn n’a « pas de remords »
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Antisémitisme : Corbyn n’a « pas de remords »

Le chef du Labour a soutenu ses propos sur les sionistes, sa commémoration de terroristes palestiniens et la réticence du parti à adopter la définition de l'antisémitisme de l'IHRA

Le chef britannique du Labour Jeremy Corbyn arrive au siège de son parti à Londres, le 9 juin 2017 (Crédit : AP Photo/Frank Augstein)
Le chef britannique du Labour Jeremy Corbyn arrive au siège de son parti à Londres, le 9 juin 2017 (Crédit : AP Photo/Frank Augstein)

Après un été à se défendre d’accusations d’antisémitisme, le parti travailliste pensait avoir tourné la page. Mais le sujet a rattrapé le premier parti d’opposition britannique à son congrès de Liverpool (nord-ouest de l’Angleterre).

« J’en ai marre de parler de l’antisémitisme au sein du parti travailliste », s’est ainsi exaspéré dimanche la députée Ruth Smeeth lors d’un rassemblement du Jewish Labour Movement, une organisation affiliée au parti travailliste.

« Mais je ne vais pas m’arrêter (…) nous allons gagner ce combat », a-t-elle ajouté, acclamée par la centaine de personnes rassemblée dans un pub de Liverpool, à quelques centaines de mètres du congrès.

Depuis son élection à la tête du parti, en septembre 2015, le chef du Labour, Jeremy Corbyn a été taxé d’antisémitisme. Plusieurs membres du parti ont été suspendus, expulsés ou forcés de démissionner pour avoir fait des déclarations antisémites, mais il a été accusé de ne pas en faire assez.

Jeremy Corbyn s’est de nouveau vigoureusement défendu contre les accusations à son encontre dimanche lors de l’émission politique phare de la BBC, affirmant qu’il « avait passé sa vie entière à combattre le racisme sous toutes ses formes ».

Il a insisté à cette occasion sur le fait qu’il n’était pas antisémite mais il a refusé de présenter des excuses pour une série d’incidents qui l’ont impliqué – ainsi que d’autres membres de la formation – et qui ont entraîné des accusations d’antisémitisme et de sentiment anti-Israël généralisés dans les rangs du Labour.

Lors de cette interview accordée au journaliste de la BBC Andrew Marr en amont de la conférence annuelle du Labour à Liverpool, qui a commencé dimanche, Corbyn a ainsi défendu sa propre conduite et sa gestion de certains des scandales qui ont frappé ces derniers mois le parti d’opposition.

Alors que Marr lui demandait s’il souhaitait « exprimer des remords personnels » sur la crise en cours, Corbyn a répondu que : « Je vais simplement dire cela : Je suis anti-raciste et je mourrai anti-raciste. L’antisémitisme est un fléau dans la société. Je m’y suis opposé toute ma vie et je continuerai à m’y opposer toute ma vie ».

Il a expliqué que sous son leadership, le Labour a mis en place « de bien meilleurs processus de gestion des incidents » et que la formation est « un endroit sûr et accueillant pour toutes les communautés ».

Corbyn a répété qu’il n’était « absolument » pas antisémite tout en défendant ses propos sur les sionistes britanniques qu’il avait accusé de ne pas comprendre l’ironie, sa présence lors d’une cérémonie de commémoration de terroristes palestiniens et la réticence affichée par le Labour à adopter pleinement la définition de l’antisémitisme mise au point par l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance). Le parti l’a finalement approuvée au début du mois et Corbyn a tenté en vain, au dernier moment, de faire toutefois accepter une clause spécifiant que qualifier Israël ou sa fondation de « racistes » ne pouvait être considéré comme antisémite.

Corbyn a défendu son opposition à la suppression d’une fresque à Londres qui, il y a quelques années, avait suscité la controverse en dépeignant des caricatures antisémites de banquiers et d’hommes d’affaires juifs comptant leur argent, disant qu’il s’inquiétait de la question plus large de la censure de l’art public.

Si le chef du Labour a reconnu qu’il avait peut-être été « trop hâtif » dans son jugement, il a estimé que la fresque « n’aurait jamais dû être réalisée ».

La fresque de Kalen Ockerman, « l’ennemi de l’humanité » (Capture d’écran : YouTube)

Quand Marr lui a demandé d’expliquer ses propos de 2013 – il avait affirmé cette année-là que les « sionistes » britanniques étaient incapables de comprendre l’ironie anglaise – Corbyn a répondu qu’il défendait alors l’ambassadeur de l’Autorité palestinienne Manuel Hassassian de deux personnes qui l’avaient admonesté pendant une réunion.

Il a indiqué que les perturbateurs « étaient tous les deux nés en Grande-Bretagne et avaient clairement vécu là pendant toute leur existence ».

« J’ai été bouleversé pour lui… pour la manière dont il a été traité. J’ai eu le sentiment qu’il fallait que je dise quelque chose pour le soutenir », a expliqué Corbyn.

Le chef du parti travailliste a ajouté que ces propos « n’avaient pas l’intention d’être antisémites », soulignant qu’il s’oppose à l’antisémitisme sous toutes ses formes parce que « je peux voir où cela mène en Pologne, en Hongrie et en Europe centrale actuellement, je peux voir où cela a mené dans le passé ».

Jeremy Corbyn (deuxième à partir de la gauche) tenant une couronne lors d’une visite aux martyrs de Palestine, en Tunisie, en octobre 2014. (Page Facebook de l’ambassade palestinienne en Tunisie)

Il a également défendu sa décision de se rendre en 2014 à un service de commémoration en Tunisie, disant qu’il n’était « pas sûr » que les terroristes palestiniens liés au massacre de Munich aient été enterrés dans le même cimetière où avait eu lieu la cérémonie.

« J’ai pensé que c’était une bonne chose de participer à ce qui était une cérémonie très solennelle… Je ne suis même pas sûr de qui avait été enterré là-bas à l’époque », a-t-il déclaré. « Je ne soutiens pas Septembre noir, bien sûr, mais je pense toujours que nous devons commémorer ceux qui sont morts dans des raids de bombardement. Et c’est ce que j’ai fait ».

Corbyn avait initialement affirmé qu’il avait assisté à cette cérémonie organisée au cimetière des martyrs de Palestine, en Tunisie, pour commémorer les 47 Palestiniens tués pendant un raid israélien en 1985.

Mais des images découvertes dans des archives de l’ambassade palestinienne par le Daily Mail, au début de l’année, avaient montré Corbyn déposant une gerbe à proximité d’une plaque dédiée au groupe terroriste Septembre noir.

« Une gerbe a été en effet déposée par certains qui se trouvaient à la conférence sur la tombe de ceux qui sont morts à Paris en 1992 », avait ultérieurement reconnu Corbyn, ajoutant qu’alors qu’il était présent lors de la cérémonie, il ne pensait « pas être, en fait, impliqué là-dedans ».

Alors que Marr lui demandait s’il estimait qu’Israël était une « initiative raciste », Corbyn a répondu : « Non… L’établissement de l’Etat d’Israël a eu lieu en accord avec les Nations unies et ses frontières ont été définies ».

Corbyn a ajouté que tandis que le parti a décidé, ce mois-ci, d’adopter la définition de l’antisémitisme mise en place par l’IHRA, il a « été clairement établi qu’il doit toujours y avoir un débat ».

« Parce que la seule manière d’instaurer la paix pour nous au Moyen-Orient, c’est quand les gens se parlent, et ce sera quand les politiques d’implantation se termineront et que l’occupation se retirera », a-t-il dit.

Mais pour une douzaine de députés réunis au Jewish Labour Movement, les paroles ne suffisent pas. La députée Luciana Berger, cibles d’insultes et de menaces de morts sur les réseaux sociaux, a ainsi plaidé pour que le Labour fasse le ménage et enquête sur les cas d’antisémitisme qui lui sont rapportés via une « procédure plus rapide, plus juste et plus transparente ».

« S’il s’agissait seulement de quelques membres proférant des stupidités sur les réseaux sociaux, peut être que cela aurait pu passer. Mais le fait est que l’antisémitisme semble être constitutif de l’ADN de certains à la gauche du parti, et bon nombre estiment que Jeremy Corbyn rentre dans cette catégorie », notamment en raison de son long engagement pro-palestinien, dit à l’AFP Tim Bale, professeur de l’Université Queen Mary de Londres.

Au rassemblement du JLM, le fondateur de Momentum, organisation dévouée à Corbyn et classée résolument à la gauche du parti, a joué l’apaisement : « il n’y a absolument aucune contradiction entre combattre l’antisémitisme et défendre les droits des Palestiniens », a-t-il déclaré, appelant de ses voeux une période de « calme et de réflexion ».

« Réel problème »

Les derniers mois ont en effet été animés. En mars déjà, Jeremy Corbyn devait se défendre des accusations d’antisémitisme. « Je ne suis pas un antisémite, je ne l’ai jamais été, je ne le serai jamais », affirmait-il au journal Jewish news, défendant son bilan. Des réponses jugées « pas assez bonnes » par le journal.

Le leader du parti d’opposition britannique du Labour en compagnie de Seamas Milne, directeur de la stratégie et de la communication, à droite, à leur arrivée pour une interview à la BBC au musée de Liverpool avant l’ouverture de la conférence annuelle de la formation, le 23 septembre 2018 (Crédit : AFP PHOTO / Paul ELLIS)

Quelques jours avant, il avait été contraint de s’excuser pour avoir soutenu un artiste auteur d’une fresque aux symboles clairement antisémites.

En juillet, c’est une décision du comité national exécutif du Labour qui a relancé la polémique. L’instance avait décidé d’adopter un code de conduite ne reprenant que partiellement la définition d' »antisémitisme » élaborée par l’Alliance internationale pour le souvenir de l’Holocauste (IHRA).

Ce code de conduite n’incluait pas plusieurs exemples associés à cette définition comme « accuser les juifs d’être plus fidèles à Israël qu’à leur propre pays » ou encore « comparer les politiques actuelles d’Israël à celle des nazis », de crainte que cela l’empêche de critiquer la politique israélienne.

Furieuse, la députée Margaret Hodge, membre de longue date du Labour, a qualifié le chef de son parti de « raciste » et d' »antisémite ». Et trois journaux juifs britanniques, le Jewish Chronicle, le Jewish News et le Jewish Telegraph, l’ont accusé de poser « une menace existentielle » à la communauté juive.

Jeremy Corbyn a reconnu début août que sa formation avait un « réel problème » d’antisémitisme et assuré qu' »éliminer l’antisémitisme du parti et restaurer la confiance » étaient ses « priorités ».

Mais la blessure n’a pas cicatrisé, et l’émergence d’une vidéo datant de 2013 a mis de l’huile sur le feu. Elle montre Jeremy Corbyn déclarer qu’un groupe de « sionistes » n’a « pas le sens de l’ironie », bien qu’ils « vivent dans ce pays depuis très longtemps ».

Vivement critiqué, le chef travailliste ne s’est pas excusé mais a déclaré qu’il était désormais « plus prudent sur sa façon d’utiliser le terme de sioniste ».

Presque 40 % des Juifs britanniques réfléchiraient « sérieusement à émigrer » si Corbyn devait devenir Premier ministre, selon un récent sondage réalisé pour le Jewish Chronicle.

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